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Christianisme

Chevalier Sionisme chrétien
01/01/1970

 

Colloque “Aspect du Sionisme”, INLCO, 1983, pp. 21-31

 

QUELQUES PRÉCURSEURS CHRÉTIENS DU SIONISME

 

Yves CHEVALIER

Université René Descartes, Paris V.

 

 

Introduction

1. Le millénarisme.

2. La place des Juifs.

3. Les précurseurs.

4. Le XVIIème siècle.

5. Le XVIIIème siècle: le cycle néo-janséniste.

6. Le XIXème siècle.

7. Les Vercruysse de Courtrai

Conclusion.

 

 

Introduction

 

On connaît l'échec de la visite que Théodore Herzl fit au Pape Pie X, le 26 janvier 1904. Celui-ci, pour des raisons théologiques comme le remarquait dernièrement le Rabbin Henry Siegman[1], ne pouvait acquiescer au retour des Juifs en Palestine — même si, pour des raisons pratiques, il était dans l'impossibilité de s'y opposer. Ainsi, dans une théologie classique de l'Église, celle de la substitution du Nouvel Israël à l'Ancien, il y aurait opposition doctrinale à la restauration nationale du peuple juif.

 

Pourtant, on peut citer maints noms de chrétiens, protestants et catholiques, qui ont annoncé et soutenu l'idée d'un tel retour. Si Walter Laqueur dans son Histoire du Sionisme[2] ne fait que signaler le fait, et Nahum Sokolov[3] citer quelques noms, Paul Giniewski, dans Le Sionisme, d'Abraham à Dayan[4] — en s'appuyant sur l'ouvrage de Franz Kobles, The vision was there[5] — y consacre une vingtaine de pages, distinguant entre ce qu'il appelle les aspirations utopiques et les aspirations politiques d'un certain nombre de chrétiens.

 

Il est certain que chez un Ernest Laharanne en France, par exemple[6] ou un Benedetto Mussolini en Italie[7], ce ne sont pas, d'abord, des raisons religieuses mais des raisons politiques qui fondent leur attitude. Mais qu'en était-il de beaucoup d'autres ? L'hypothèse dont je suis parti est que, pour des raisons théologiques aussi, d'une théologie non officielle, certes, — ou du moins non reçue dans l'Église catholique —, des chrétiens ont pu, au cours des siècles, défendre l'idée du retour des Juifs à Sion.

 

J'ai tenté d'étudier un courant — il y en a probablement d'autres — en partant du Dictionnaire des messianismes et millénarismes de l'ère chrétienne d'Henri Desroche[8]. J'ai pu y relever 68 auteurs chez qui la mention du retour des Juifs était explicite ; ils s'échelonnent depuis le XIVème siècle jusqu'au XIXème (j'ai volontairement exclu les auteurs du XXème siècle, car pour eux l'existence du sionisme politique les conduit à poser le problème en d'autres termes) ; un peu plus de protestants que de catholiques — 36 contre 32 —, une petite minorité — 12 contre 56 — ayant vécu et écrit en Amérique. La liste n'est certainement pas exhaustive.

 

Très dispersés chronologiquement et géographiquement, de confessions différentes, ces auteurs ont en commun d'appartenir à un courant fondamentalement religieux qui interprète les prophéties bibliques dans un sens millénariste. Quelques auteurs sont tributaires les uns des autres, mais souvent, on ne peut relever que des filiations indirectes. Sociologiquement, ils font partie de la grande famille des utopistes religieux, de ceux qui attendent autre chose “sur” terre.

 

1. Le millénarisme.

 

Peut-être conviendrait-il de dire, d'abord, quelques mots de la doctrine millénariste. Greffé sur l'attente messianique, sur « la croyance religieuse en la venue d'un Rédempteur qui mettra fin à l'ordre actuel des choses... et qui instaurera un nouvel ordre fait de justice et de bonheur »[9], le millénarisme est la croyance en l'instauration sur terre, tantôt pour une période de mille ans, tantôt pour une période indéterminée, du royaume soit temporel, soit spirituel du Messie. A travers le « temps de l'oppression » qui doit aller en s'aggravant, puis le « temps de la résistance » d'un petit nombre d'élus, viendra le « temps de la libération », le temps du royaume des saints[10].

 

Parmi les textes de base du millénarisme, il faut citer le livre de Daniel et le livre de l'Apocalypse. Du livre de Daniel, l'image de la statue aux pieds d'argile et la chronologie des quatre royaumes, auxquels succédera un cinquième (Dn II, 31-44) ; la vision du triomphe de la quatrième bête et la revanche des saints (Dn VII, 7-26) ; et surtout les différentes datations : les 2,300 soirs et matins (Dn VIII, 3-14), les 70 semaines (Dn IX, 24-27), les 1.290 et les 1.335 jours (Dn XII, I 1-12). Du livre l'Apocalypse, les 144.000 marqués du sceau (Ap VII, 1-14) ; le temps lui aussi imparti aux deux témoins pour prophétiser (Ap XI, 1-7) ; le chiffre de la bête : 666 (Ap XIII, 1-18) ; l'écroulement de Babylone la Grande (Ap XVI, 17-20), la prostituée (Ap XVII, 1-6), et l'ordre qui est donné d'en sortir (Ap XVIII, 1-4) ; enfin, la prophétie de l'enchaînement du Malin pour mille années, et du règne des saints entre la première et la seconde résurrection (Ap XX, 1-15).

 

On imagine aisément, si on ne la connaît déjà, toute la littérature qui a pu surgir de l'interprétation de ces textes. Henri Desroche cite plus de 700 auteurs et probablement le double de titres ; et il ajoute qu'il ne s'agit que « d'un travail préparatoire », incomplet.

 

2. La place des Juifs.

 

Je n'ai pas encore cité les textes bibliques concernant l'avenir du peuple juif. Il y a d'abord les chapitres IX à XI de l'Épître aux Romains, chronologiquement postérieurs mais de première importance dans une perspective chrétienne. Particulièrement XI, 7-28 où Paul, s'interrogeant sur le « faux pas » d'Israël, annonce que « tout Israël sera sauvé ». Pour toute une tradition chrétienne — et à quelques exceptions près pour la tradition millénariste — ce que l'on nomme la « réconciliation d'Israël », coïncidant avec l'ère messianique, est une évidence. J'ajoute qu'il ne faut pas entendre nécessairement cette réconciliation comme la conversion de Juifs au christianisme, même si c'est là la présentation la plus commune ; on trouve aussi soit l'annonce de la conversion des chrétiens au judaïsme et le rétablissement du culte lévitique, soit la conversion des uns et des autres à quelque chose de nouveau.

 

Mais pour un certain nombre d'auteurs, ceux précisément qui nous intéressent ici, il y a d'autres textes bibliques qui annoncent le retour du peuple juif sur la terre de leurs pères. Genèse XII, I ; XIII, 14-15, 17 ; XV, 18 ; XVII, 7-8 ; XXII, 7 ; XXVI, 3-4 ; XXVIII, 13 ; XXXV, 12 ; Deutéronome XXX, 1-5 ; Jérémie XXX, 3 ; XXXI, 10 ; XXXII, 37 ; L, 19 ; Ezéchiel XI, 17 ; XXXVI, 24 ; XXXVII, 25, 28 ; Baruch II, 34-35 ; V, 6-9 ; Osée III, 3-4 ; Amos IX, 14-15 ; Isaïe I, 16-18, sont successivement invoqués pour affirmer la réalité future de ce retour. La discussion porte alors sur la question de savoir si ce retour doit précéder, suivre ou être indépendant de la conversion des Juifs.

 

3. Les précurseurs.

 

Il est temps d'entrer un peu dans les fiches. Je voudrais d'abord m'excuser de l'aridité d'une telle présentation, chronologique, mais il n'y en pas d'autre. Les deux premières portent les noms de deux frères mineurs, l'un français, Jean de Roquetaillade (1300-1365), l'autre italien, Telesforo da Cosenza, tous les deux du XIVème siècle. Comme il ne semble pas qu’un ou des événements précis rendent raison, à cette époque précise, de l'émergence dans cette littérature millénariste du thème du retour de Juifs, on est en droit d'en conclure à une lacune de la documentation pour les périodes antérieures. L'un et l'autre annoncent l'instauration du millénium pour le début du XVème siècle, précédé de la conversion des Juifs, de la restauration du royaume d'Israël et de la reconstruction du Temple de Jérusalem[11].

 

Si le XVème siècle n'est pas représenté ici, le XVIème l'est par un presbytérien anglais, Thomas Brightam (1562-1607) et par Jacob Bohème (1575-1624), surnommé “le philosophe allemand”, l'un des principaux représentants du mysticisme. Le premier annonçait la destruction de la puissance turque par les Juifs, la conversion de ces derniers au christianisme et leur retour en Palestine pour y rétablir leur royaume, et fondait son argumentation sur les prophéties de la Bible[12] Quant au second, nous dit A. Koyré, « son sentiment sur l'imminence de grands événements se conjuguait avec la prémonition de la conversion des Juifs et leur rétablissement en Terre sainte »[13].

 

4. Le XVIIème siècle.

 

Pour le XVIIème siècle, la documentation est plus fournie. On y trouve les premiers représentants du Nouveau Monde, avec Ephraïm Huit (mort en 1644), Obadiah Holmes (1606-1682) et Samuel Lee (1625-1691). Tous trois, nés en Angleterre, ont immigré en Amérique. Huit pensait que son siècle verrait la fin de la dispersion des Juifs[14], tandis que Holmes affirmait, à l'article 33 de la “Profession de foi” qu'il rédigea pour ses amis anglais : « Je crois en la promesse du Père concernant le retour d'Israël et de Juda ». Quant à Samuel Lee, le retour des Juifs lui paraît si évident qu'il n'en discute pas le principe, mais les conditions historiques, juridiques et géographiques[15].

 

A la même époque, en Angleterre même, Henry Finch affirme « que les Juifs et tout Israël reviendront dans leur pays et ancienne demeure, qu'ils seront vainqueurs de leurs ennemis et que le sol sera plus fertile que jamais auparavant »[16]. De leurs côtés, Paul Sherlok (1595-1646), jésuite[17], et Robert Maton[18] attendent la conversion des Juifs et leur retour en Palestine. Un autre protestant, John Tillinghast (1604-1655), membre de la nouvelle Église de Suffolk, interprétant les prophéties de Daniel, annonce qu'après 1.260 années, les Juifs s'appelleront à nouveau le peuple de Dieu, qu'ils reviendront en Palestine, deviendront les rois du Sud qui repousseront « le Turc et le Pape ensemble ». On trouve là une notation anti-papiste courante chez les millénaristes protestants[19].

 

En France, Nicolas Charpy dit de Sainte Croix (1610-1674), décrivant “l'Eglise triomphante en terre”[20], écrit : « L'empire temporel de Jésus-Christ sera rétabli dans toute la terre après la conversion des Juifs et leur rétablissement dans la Palestine. Le monde entier sera partagé en trois classes... Les plus parfaits seront les Juifs qui, possédant leurs âmes en paix, seront saints et soumis à Jésus-Christ comme le doit être son peuple ». Si j'ai tenu à citer ce passage, c'est qu'on y trouve une pensée originale qu'on retrouvera plus tard. Certes, les évènements décrits doivent être précédés par la conversion des Juifs, mais celle-ci ne signifie pas la fin du peuple juif en tant que peuple, sa fusion et sa disparition au sein des Nations ou de la chrétienté. Au contraire, pour Nicolas Charpy, le peuple juif, rétabli alors dans son ancienne patrie, retrouvera son unité et régnera spirituellement sur tous les autres peuples de la terre.

 

Pour la France, trois autres auteurs sont à signaler : Pierre Serrurier (mort en 1673), Philippe Albert et surtout Pierre Jurieu (1637-1713), théologien et controversiste protestant, connu principalement pour sa polémique avec Bossuet. Ils prédisent tous les trois, en des termes différents, la libération des Juifs et leur retour dans leur patrie[21]. On retrouve les mêmes prédictions chez Jacob Alting (1618-1679), célèbre hébraïsant hollandais, et chez Johan Wilhem Petersen (1649-1727), théologien protestant allemand[22]. De son côté, l'évêque de l'Unité des Frères de Bohême, Jan Amos Komensky (1592-1670), écrit — entre autres, car il fut un écrivain prolixe — un roman utopique où Jérusalem, restaurée et régénérée par le peuple juif, est décrite cinquante ans après le retour[23]... On songe ici à Altneuland de Herzl.

 

5. Le XVIIIème siècle: le cycle néo-janséniste.

 

Le siècle suivant est marqué, en ce qui concerne notre problème, par l'apparition, en France, d'un véritable mouvement — ce qui n'a pas été le cas jusqu'ici. Sur un peu plus d'un siècle, sept auteurs (mais je suis sûr qu'on en découvrirait d'autres — appartenant au cycle millénariste néo-janséniste ou janséniste radical), se réfèrent au triple thème de la conversion des Juifs, de leur retour en Judée et de la reconstruction du Temple[24]. De Jacques Joseph Du Guet (1649-1753) à Pierre Agier (1748-1823), il semble bien que l'on soit en présence d'une “école de pensée” qui se prolongera d'une certaine façon au siècle suivant.

 

Du Guet, oratorien, confident d'Antoine Arnauld et de Pierre Nicole, intervient au moment où le jansénisme des appelants contre la Bulle Unigentus (1713) oppose à la pression ecclésiastique et royale une intransigeance plus radicale. Nombreux sont alors les jansénistes qui se tournent vers l'Écriture pour y trouver « le principe de la plus haute vérité visible ». Du Guet collaborera aux 25 volumes d'une Explication de l'Écriture Sainte. Il publie lui-même, à Paris, en 1716, des Règles pour l'intelligence des Saintes Écritures où il développe la méthode du “sens figuré”. Il place la conversion des Juifs au sein de l'interprétation eschatologique. Il revient quinze ans plus tard sur ce thème, et sa pensée a alors évolué. D'une part, Du Guet lie la conversion au rétablissement de Jérusalem, dont « les ruines seront un jour rétablies ». Mais, d'autre part, selon lui, cette conversion s'accompagnera de l'apostasie des gentils ; en effet « comme l'incrédulité des Juifs a été l'occasion de la miséricorde que les gentils ont reçue, ainsi l'incrédulité des gentils sera l'occasion de la miséricorde que les Juifs recevront »[25]. On trouve là un thème qui n'est pas inconnu dans la littérature millénariste, de l'apostasie des chrétiens, mais lié ici, en une sorte de balancement qui peut paraître assez artificiel, à la conversion des Juifs et à la restauration de Jérusalem.

 

On retrouve le même thème chez Jean Baptiste Le Sesne, abbé d'Étémare, qui est surtout connu pour sa collaboration avec deux autres jansénistes, les abbés Nicolas Le Gros (1675-1751) et Paul Mérault (1698-1742) dont l'ouvrage commun sur Le sens de l'apocalypse fut saisi et ne put être publié qu'en 1866. Il écrit : « il y aura un règne de Dieu dans ce monde même. Sous ce règne, les Juifs substitués aux gentils, restaureront Jérusalem »[26]. D'autres jansénistes, l'abbé de Fernanville (1689-1757), le Père Charles-François Houbigant (1686-1783), oratorien, ou Jacques Deschamps (1677-1759) reprennent des idées semblables[27].

 

Je voudrais faire une place spéciale à une religieuse janséniste, Sœur Hilda Fronteau, que nous ne connaissons que par un seul ouvrage, publié en 1792, et qui porte le titre de Recueil de prédictions intéressantes faites depuis 1733 par diverses personnes sur plusieurs évènements importants. L'ouvrage, certes, est de peu d'intérêt en lui-même, car les prédictions qui y sont rappelées sont en général plutôt vagues ; mais l'auteur, en commentant ces prédictions et en cherchant à décrire les évènements futurs — nous sommes dans les premières années de la Révolution française —, reprend l'annonce de la conversion des Juifs et de leur rétablissement à Jérusalem, en ajoutant que se sont là des évènements certains et qui doivent, par le ministère du prophète Elie, arriver bientôt.

 

Au tournant du XIXème siècle, on trouve encore, dans la même ligne, le juriste Pierre Jean Agier (1748-1823), auteur de nombreux ouvrages. Il est en relation avec l'Abbé Grégoire, qui lui fait connaître l'œuvre du jésuite millénariste chilien Manuel Lacunza (1731-1801) qui écrivit sous le pseudonyme de Jean Hosaphat Ben-Ezra[28]. Dans une série d'articles publiés entre 1838 et 1848, la Revue ecclésiastique du jansénisme soutient les idées d'Agier, entre autres le rétablissement d'Israël, en lui fixant pour date, après force calculs, l'année 1849. En 1850, la Revue publie un rectificatif où, reconnaissant l'erreur de calcul, elle n'en estime pas moins comme « très prochains » les évènements annoncés[29].

 

Si je me suis un peu étendu sur les témoins de ce courant janséniste millénariste, c'est qu'ils me semblent représenter — en marge, peut-être, de l'Église officielle — une tradition relativement bien structurée et théologiquement argumentée ; ce qui, à ma connaissance, n'a encore jamais été étudiée dans la perspective où nous nous plaçons ici. Tous les auteurs cités dans le travail sont loin d'être aussi clairs qu'un Du Guet on qu'un Agrier — la littérature “prophétique” est souvent des plus confuses ! J'ajouterai que si ces auteurs jansénistes ont souvent été condamnés, leurs livres saisis ou empêchés de paraître, ce ne fût pas à cause de leurs positions vis-à-vis du peuple juif. Paradoxalement — mais on retrouvera plus loin la même attitude — l'autorité ecclésiastique, bien que ne défendant pas elle-même de telles positions, ne semble pas avoir interdit de les proposer comme hypothèses.

 

Avant d'en terminer avec le XVIIIème siècle, signalons pour la France encore, l'énigmatique personnage de Don Pernety (mort en 1796), ancien bénédictin, fondateur de la secte des “Illuminés d'Avignon”, qui dans une prédication datée de 1792, affirmait : « Les Turcs quitteront l'Europe. Les Juifs rebâtiront leur capitale »[30]. En Italie, un dominicain, Giuseppe Zoppi, croit, lui, à une restauration nationale des Juifs, mais sans le rétablissement de leurs rites[31]. En Allemagne, on trouve encore, à la fin du siècle, une mystique protestante, Marie Kummer (née en 1756). Elle aurait reçu de St Jean, au cours d'une vision, la mission d'achever son livre de l'Apocalypse ! On sait qu'elle annonça le retour des Juifs en Israël, et qu'elle dût le faire avec suffisamment de conviction pour entraîner une trentaine de paysans sur la route de la Terre sainte. Mais l'affaire tourna court[32].

 

En Angleterre, enfin, j'ai relevé, pour cette période, quatre noms : l'auteur anonyme — sous le pseudonyme d'Archaïcus — du Rejet et Restauration des Juifs selon l'Écriture, publiée à Londres en 1753[33] ; le Révérend Richard Beere, auteur d'une Dissertation sur Daniel publiée en 1790, où il entend présenter des arguments décisifs prouvant que le recouvrement de la Terre sainte par les Juifs interviendra en 1791[34] ; le Révérend Brothers, qui annonce, lui, la restauration des Juifs à Jérusalem pour l'année 1798[35]. Enfin, il faut citer le Révérend Joseph Priestley (1733-1804), philosophe et linguiste, qui, dans une Lettre aux descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, exprime l'espoir que Dieu réunisse les Juifs au milieu des nations, les rétablisse dans leur pays, le pays de Canaan, et fasse d'eux la plus illustre de toutes les nations de la terre[36].

 

6. Le XIXème siècle.

 

Pour le XIXème siècle, la documentation est encore plus abondante : plus de la moitié de l'échantillon (34 fiches). Et pourtant, là encore moins qu'avant, n'apparaît vraiment aucune “école”. Les auteurs semblent souvent se connaître et s'utiliser les uns les autres; mais chacun, voulant présenter “sa” vérité quant aux évènements futurs et à leur interprétation, s'efforce aussi souvent de se “démarquer” de ses prédécesseurs. Des thèmes, cependant, ressurgissent de temps en temps.

 

C'est ainsi qu'en France, le dominicain Bernard Lambert-Laplaigne (1738-1813) reprend l'idée de l'apostasie des gentils comme condition de la conversion des Juifs et de leur restauration, le tout devant précéder l'instauration d'un millénium terrestre[37]. Pour Tardy de Beaufort (mort en 1809) auquel on attribue un ouvrage paru anonymement[38], les prophéties annoncent « le rappel des Juifs et leur retour dans l'héritage de leurs pères, la restauration de Jérusalem (qui deviendra) le centre de l'Église et le lieu de la demeure du Seigneur ». Cette substitution de Jérusalem à Rome, après la conversion des Juifs et leur retour en Palestine, est de nouveau affirmée à la fin du siècle, par Jean Baptiste Bigou, curé d'une paroisse dans l'Aude[39] et par le dominicain M. P. A. Gallois qui écrit dans la très sérieuse Revue Biblique[40]. D'autres, comme Pierre Lachèze (né en 1808), prêtre du diocèse de Paris, précisent les dates : le retour des Juifs suivi de la reconstruction du Temple, aura lieu en 1892, et la fin des siècles est annoncée pour 1900[41].

 

En Angleterre, on retrouve dans le courant millénariste protestant cette croyance en la restauration prochaine des Juifs en Palestine : Thomas Harwell Horn (1780-1862) qui appartient à l'Église méthodiste fondée par Wesley[42] ; John Hopper, pasteur anglican[43] ; Pierre Mejanel, originaire du midi de la France, mais qui vécut en Angleterre où il subit l'influence d'Edward Irving[44] ; Joseph Tyso[45] ; Alexandre Keith (1791-1880) écrivain et pasteur écossais. Ce dernier fit deux voyages en Terre sainte, en 1839 et en 1844, pour s'informer sur « l'état des Juifs »[46]. D'autres, en s'appuyant sur des computations chronologiques, fixent des dates : pour William Digby (1787-1866), c'est l'année 1843 qui sera l'année « du retour des Juifs, ces “rois de l'Orient”, à leur patrie palestinienne »[47] ; pour John Aquila Brown, c'est 1844 qui sera « l'année de la destruction du pouvoir pontifical et du triomphe du royaume juif »[48] ; pour William Wollaston Pym (1792-1852) « l'année 1847 de notre Seigneur est le temps marqué par Jéhovah pour la restauration et le rétablissement de la race d'Abraham dans le pays, ainsi qu'il le promit à leurs pères »[49].

 

L'expression même de Digby, les Juifs “rois de l'Orient”, se retrouve dans un article non signé consacré au retour des Juifs en Palestine, publié en 1833 dans le Christian Herald, périodique publié à Dublin avec en sous titre : “magasine mensuel, consacré principalement aux problèmes des prophéties”[50]. Le fait qu'un périodique ait pu exister dans ce domaine n'est pas sans signification, et indique, même si on n'en connaît pas le tirage — il parut pendant cinq ans, de 1830 à 1835 — qu'il y avait un “public” pour ce genre de prédictions.

 

Du côté catholique, en Angleterre, je n'ai trouvé qu'une référence, celle de Daniel Wilson (1778-1858), millénariste certain qui termina cependant sa carrière comme évêque de Calcutta. Dans un traité Sur les nombres de Daniel[51], il fixe l'année 1847 comme terme des 2.300 années et le début de la purification du sanctuaire (Dn XIII, 3-14). Le second avènement du Christ, selon lui, devra être précédé de signes, dont le retour des Juifs et la chute de l'Empire ottoman.

 

En Amérique du Nord, ce courant millénariste protestant est bien représenté. Alors que le pasteur Amzi Armstrong (1771-1827) annonce la destruction de la papauté et la restauration des Juifs, deux conditions à l'avènement du millénium[52], et que le pasteur William Ramsey (1803-1858) croit, lui, à la restauration des Juifs et du Temple[53], Benjamin Farnham, inspecteur des écoles dans le Connecticut, pense que le millénium sera inauguré par la fin de la domination turque et la libération des Juifs[54]. John Bacon (1738-1820) personnalité juridique et politique du Massachusetts, dans ses Conjectures prophétiques[55] qui a eu trois éditions, prévoit la destruction de l'Islam et le retour consécutif des Juifs dans leur patrie pour 1856, dix ans avant le terme des 2.300 jours-années. De son côté, Benjamin Gorton (1758-1836) développe un scénario original : dans sa Description scripturaire du millénium[56] il dépeint le retour des Juifs à Jérusalem ; ils sont encore infidèles. Attaqués par les nations environnantes, ils sont sauvés par l'apparition personnelle du Christ et dès lors convertis.

 

D'autres ne font pas que prêcher ou écrire sur le retour des Juifs. Ainsi on raconte que David Austin (1760-1831), pasteur presbytérien originaire de New Haven, est tellement persuadé de l'imminence de l'évènement qu'il construisit des maisons pour que les Juifs puissent s'y rassembler avant d'entreprendre leur voyage de retour en Terre sainte où ils attendraient la seconde venue du Messie[57].

 

Ces problèmes du millénium semblent avoir beaucoup préoccupé les différentes Églises américaines : deux “Conférences Interconfessionnelles sur les prophéties” ont été organisées, l'une à New York en 1878, l'autre à Chicago en 1886. Signalons seulement que lors de la première, William Rufus Nicholson (1832-1901), évêque épiscopalien réformé, présenta un rapport sur le “rassemblement d'Israël” où il reprenait l'interprétation des diverses prophéties bibliques[58].

 

Si la France et les pays anglo-saxons ont ainsi une longue tradition millénariste, ils ne sont pas les seuls. Citons, pour le Chili, le lazariste d'origine française Claude Félix Benech (1821-1898) qui écrivit en espagnol un ouvrage où l'on retrouve l'idée classique de la restauration des Juifs comme partie intégrante d'un millénium terrestre[59]. Pour l'Autriche, Aloys Sandbichler (1751-1820), religieux augustin[60] ; pour les Pays-Bas, G.E. Rienmann[61] ; pour l'Allemagne, l'illuminé Jung Stilling, très liés aux milieux apocalyptiques européens, Bengel, Mme Guyon, Lavater, Mme de Krüdener ; il prévoit la conversion des Juifs préparée d'ores et déjà à Jérusalem par un sanhédrin crypto-chrétien. Son influence fut telle que des paysans de la province de Hesse auraient vendu tous leurs biens pour se rendre dans le Caucase et attendre là le retour des Juifs à Jérusalem[62].

 

En Italie, Eustachio-Antonio Degola (1761-1826), prêtre génois ami d'Agier et dont le journal a été en partie publié[63], défend l'idée d'un millénium spirituel, dont l'un des signes sera le rappel d'Israël. Bernardino Négroni (né en 1816), barnabite dont l'influence sur d'autres “prophétiques” est connue, croit à l'imminence de la fin du monde, à l'apostasie finale du catholicisme, à la conversion générale des Juifs, à leur restauration nationale (y compris la reconstruction du Temple de Jérusalem et le rétablissement des sacrifices lévitiques)[64]. Antonio Castiglione (1844-1915), chanoine sicilien admirateur de Négroni, admet, lui, le rétablissement futur d'Israël en Palestine comme découlant nécessairement des prophéties[65].

 

En Suisse, on peut encore relever les noms de Pierre Moglia (1801-1969), d'origine piémontaise, chapelain de l'hôpital catholique de Genève, qui annonce un millénium accompagné de la restauration d'Israël[66]. Du côté protestant, Emile Guère[67] ; ou encore le pasteur François Gaussen (1790-1863) qui, prédisant que « les temps des gentils, dont a prophétisé Daniel et dont a parlé Jésus-Christ, ces temps pendant lesquels Jérusalem doit être foulée aux pieds des gentils, sont à leur terme », attendait à brève échéance la destruction de la Turquie qui devait donner le signal de la libération d'Israël[68].

 

Ce même Gaussen raconte l'anecdote suivante. Un jour qu'il se promenait en Angleterre, avec un ami, dans un parc qui possédait des arbres magnifiques, l'ami lui dit : « Savez-vous la condition bizarre à laquelle ils sont soumis ? La dame qui possédait autrefois ce parc a défendu dans son testament que personne ne coupât les arbres avant le jour où les Juifs seront rentrés dans la possession de Jérusalem ! »[69]. L'histoire ne dit pas — et pour cause, puisqu'elle date de plus d'un siècle — ce que sont devenus ces arbres aujourd'hui.

 

7. Les Vercruysse de Courtrai

 

J'ai conservé pour la fin la fiche “Vercruysse”. Peut-être parce que ce fut mon point de départ : la famille Vercruysse, le Père Dominique (1797-1880) et le fils François (1822-1890), a été magistralement étudiée par l'abbé Paul Catrice, et c'est la lecture du Mémoire dont il est l'auteur[70] qui m'a donné l'idée et l'hypothèse de ce travail.

 

Les Vercruysse sont originaires d'une famille d'industriels et de négociants belges de la région de Courtrai, appartenant à ce qu'il est convenu d'appeler la bonne bourgeoisie catholique. Ce sont des gens “cultivés” même s'ils n'ont pas fait d'études particulières. Ils ont une “position sociale” d'où découle, pour eux, un certain nombre d'exigences, dont l'action charitable. Tout cela pour dire que rien ne semble spécialement prédisposer Dominique Vercruysse à s'intéresser aux problèmes de l'avenir du monde et du retour des Juifs, si ce n'est l'influence des Frères Ratisbonne, auxquels une amitié profonde le liait, ainsi que son fils ; mais c'est une hypothèse qui, quoique vraisemblable, n'a pu être vérifiée.

 

En 1860 paraissait, à Courtrai, sous le pseudonyme de Joseph de Félicité, un petit ouvrage de 196 pages sous le titre La Régénération du Monde, avec pour sous-titre : “opuscule dédié aux douze tribus d'Israël”. Presque en même temps, une autre édition est publiée à Paris ; puis en 1863 une nouvelle édition à Paris, avec un dépôt à Rome. Si l'ouvrage rencontre l'opposition du clergé courtraisien et de l'évêque de Bruges, il reçoit plusieurs “approbations” et surtout une “autorisation” de Rome en 1863. Ce n'est qu'après la publication, en 1869 à Bruxelles, d'un second ouvrage : La Résurrection dans le système de la Régénération, que les deux livres sont mis à l'index, en 1876. Ajoutons que, bien qu'on n’en connaisse pas les motifs — la mise à l'index n'est jamais “motivée” —, il apparaît bien que cette condamnation n'est pas due à la position de Dominique Vercruysse sur le problème d'Israël, qui est pourtant au centre des deux ouvrages, mais à son attitude, négative, envers les apparitions de Lourdes.

 

Dominique Vercruysse n'est pas millénariste au sens strict. Mais s'interrogeant sur ce qu'on pourrait appeler l'économie du salut, il retrouve maints thèmes qui fondent le millénarisme. Interprétation essentiellement scripturaire, La Régénération du Monde embrasse « dans un admirable ensemble » comme le dit un commentateur[71], l'œuvre de la Création de l'homme, de sa Rédemption par Jésus-Christ laquelle aura pour dernier effet la Régénération complète de l'homme, aussi bien temporelle que spirituelle. Cette régénération, pour Vercruysse, ne pourra se réaliser qu'en relation avec la conversion des Israélites ; il le dit à plusieurs reprises (cf. p.39 ; 57 ; 69 ; 144 ; 166...) car l'enseignement de Paul dans l'Épître aux Romains est, sur ce point, sans équivoque. Cette conversion, nécessaire à la Régénération, est fixée à l'année 1870 dans le second ouvrage, La Résurrection dans le système de la Régénération (cf. pp.49-51).

 

Mais une autre évidence, sur laquelle Dominique d'abord, et nous le verrons François Vercruysse ensuite, n'ont aucun doute, c'est le retour des Juifs en Palestine : « Quelque incroyable que puisse paraître aux yeux du grand nombre le rétablissement de la Nation Israélite en Palestine, cet évènement nous est garanti par des promesses solennelles et irrévocables » écrit Dominique (cf. pp.61-62), en ayant précisé précédemment (cf. p.42) que cela pourrait être avant qu'Israël se convertisse. Pour démonter ce qui pour lui est une certitude, il lui suffit de lire et de commenter les textes bibliques. Et de conclure : « Il est donc bien positif que la Terre sainte sera rendue un jour aux Israélites pour s'y reconstituer en nation, et que cette nation ne sera pas expulsée tant que la terre existera » (p.67). Divers signes — y compris certaines découvertes scientifiques et technologiques de son époque (on songe ici encore à Herzl) — lui paraissent présager de l'imminence de l'évènement.

 

Deux éléments encore complètent le tableau que Dominique Vercruysse brosse de ce retour : celui-ci sera le fait des douze tribus d'Israël, et pas seulement celui de Juda ; et de citer outre divers textes bibliques, la narration d'un “voyageur” qui aurait identifié une peuplade inconnue d'Extrême-Orient avec les “Dix tribus” perdues. Par ailleurs, il s'agira d'une restauration temporelle et définitive ; et il cite alors les textes bibliques qui lui paraissent appuyer cette affirmation.

 

Si rien ne permet de fonder l'hypothèse selon laquelle François Vercruysse serait co-auteur des livres de son père — il semble être l'auteur d'un opuscule paru en 1883 sans nom d'auteur : Rénovation du Monde qui reprend les thèmes des deux autres —, il se fit, le propagateur convaincu des idées de son père, d'abord dans un échange de correspondance — seize lettres-articles entre 1862 et 1867 — avec la revue parisienne Le Mémorial Catholique, ensuite lors de son intervention au IIème Congrès de Malines (1864). Pour lui, aussi, le retour, qui est à la fois retour spirituel (conversion) et retour temporel (réinstallation en Palestine) est proche, et il est un signe indubitable et nécessaire de la régénération du monde. Alors qu'un rédacteur de la revue avait mis en doute ce retour temporel, François lui répond : « le retour du peuple israélite en Palestine est non seulement probable, mais il est encore certain », et ajoute, faisant allusion à l'objection du décide : « il n'est nulle part dit que leur réprobation sera irrévocable. Beaucoup de textes (bibliques) déclarent même le contraire »[72]. Cherchant, une autre fois, à résumer la pensée de son père, il le fait en deux phrases : La solution de la question d'orient passe par le retour des Juifs dans leur pays ; de retour dans leur pays — la Palestine — la Nation Israélite sera placée à la tête de tous les peuples de la terre[73].

 

La “postérité” de Dominique Vercruysse et de son fils pose un problème qu'essaie de résoudre Paul Catrice — Dominique a-t-il eu une influence sur Léon Bloy (1846-1917) par l'intermédiaire de l'abbé René Tardif de Moidrey (1828-1879) ? C'est possible. Outre leur commun attachement aux apparitions de La Salette, il y a des rapprochements possibles entre La Régénération du Monde et Le Salut par les Juifs, bien que ce dernier n'aborde pas le problème du retour temporel des Juifs. Il ne fait par contre aucun doute que toute la première partie de l'ouvrage de Charles Delattre : La régénération de l'homme par l'Apocalypse, publié à Roubaix en 1868, n'est qu'un peu habile plagiat du premier opuscule de Dominique Vercruysse.

 

Conclusion.

 

Pour terminer, je voudrais proposer deux remarques. La première a trait à l'existence même de ces auteurs et de leurs œuvres. Même s'ils sont en marge des Eglises officielles — ce qui est surtout vrai pour les catholiques — le fait même qu'ils aient pu écrire, publier —et encore une fois, nous savons que notre documentation est incomplète, qu'il doit être possible de trouver d'autres références —, montre qu'en face de ce que Jules Isaac a appelé “L'enseignement du mépris”, né de l'antisémitisme des Eglises, il y a eu de tout temps des hommes et des femmes profondément pro-sémites et cela pour des raisons scripturaires, théologiques. Car tous ces auteurs ont aimé, admiré les Juifs, ils n'ont pas cru que leur rôle était caduc après le Golgotha, ils ont pensé que les Juifs leurs contemporains — et pas seulement les Juifs de la Bible — étaient chéris de Dieu et appelés encore à une mission. Du fait du texte de Paul, la plupart d'entre eux pensent que cette mission passe par leur conversion, avant ou après la renaissance de leur nation. Mais, je l'ai souligné, conversion ne veut nullement signifier dispersion des Juifs ; au contraire, la conversion et le rassemblement sont interprètes comme les moyens de réaliser l'unité de peuple et l'accomplissement de sa vocation particulière parmi les nations.

 

La seconde remarque est une question : quelle a été l'influence de ces auteurs ? Pour être honnête, je crois qu'il faut répondre que, positivement, elle a été faible ; et qu’ils ont eu, peut-être aussi, une influence négative. Je m'explique. Leur influence est restée faible car en dehors d'un cercle plus ou moins restreint de lecteurs et d'amis, ils furent, dans l'ensemble, peu connus. Il faudrait, cependant, faire ici une distinction entre catholiques et protestants, car des derniers paraissent, en Angleterre et aux Etats-Unis surtout, avoir eu une certaine influence, sur un plus large public. L'influence de ceux que j'appelle ici les catholiques, mais qui sont en fait des marginaux de leur Église lors qu'ils n'en sont pas au dehors, fut moindre parce qu'ils furent désapprouvés, combattus, mis à l'index — non pas, comme j'ai eu l'occasion de le souligner, directement à cause de leurs positions sur le problème juif, mais à cause d'autres positions doctrinales : janséniste, millénariste, etc.

 

Et c'est ici, peut-être, qu'apparaît leur influence négative. Puisqu'ils plaçaient le retour des Juifs au centre, ou comme conséquence, d'un système théologico-exégétique condamné, leurs opinions sur ce retour n'étaient-elles pas dangereuses ? Parce que c'était des auteurs qui défendaient, sur différents points du dogme, des erreurs que le Magistère ne pouvait accepter, ne fallait-il pas, aussi, se méfier de leur pro-sémitisme ? Certes, leurs opinions sur les Juifs n'étaient pas, en soi, condamnables même si elles s'éloignaient de l'enseignement constant de l'Église en la matière ; mais il ne s'agissait pas d’une question de foi, et elles pouvaient être proposées comme hypothèses. Seulement, en attendant, il valait mieux s'en tenir à la bonne théologie de la substitution de Rome à Jérusalem, du Nouvel Israël à l'Ancien, et donc, comme le dit Pie X à Théodore Herzl, ne pas acquiescer au retour des Juifs en Palestine.

 

Yves CHEVALIER



[1] Dans le rapport qu'il a présenté àJérusalem, le 1er mars 1976, lors de la réunion annuelle du Comitéde Liaison International entre Catholiques et Juifs.

[2] cf. pp. 58-59 de la traductionfrançaise, Calmann-Lévy, 1973.

[3] History of Zionism,1600-1918, 2 vol. Londres, 1919 (t. 1).

[4] Editions de la Librairie Encyclopédique,Bruxelles, 1969, pp. 44-62.

[5]Lincoln Prager (World Jewish Congress), London, 1956.

[6] La Nouvelle Question d'Orient, 2vol. Paris, 1860.

[7] Gerusalemme e il populo Ebreo,Rome, 1951 (écrit en 1851).

[8] Dieux d’Hommes. Dictionnaire desmessianismes et millénarismes de l'ère chrétienne, Mouton, Paris-La Haye,1969 (en collaboration avec M.L. Letendre, M.R. Mayeux, J. Guiart, M.I.Pereirade Queiroz).

[9]    Hans Kohn, art. “Messianism” in The Encyclopedia of Social Sciences, NewYork, t. 9.

[10] On suit ici H. Desroche, Dieux d'Hommes. Dictionnaire desMessianismes. pp. 31-33. Voir aussi sa Sociologiede l’Espérance, Calmann-Lévy, coll. Archives des sciences sociales, 1973,pp.61 sq.

 

[11] Sur Roquetaillade, voir : JeanneBignami-Odier, Etudes sur J. deRoquetaille, Paris, 1952. Telesforo da Cosenza, Liber de Magnis Tribulationibus in Proximo Futuris, traduit enfrançais : Le Livret merveilleux, Rome1565, Lyon, 1572.

[12] T. Brightman, Apocalypsis Apocalypseos, Francfort 1609, Heidelberg 1612,Amsterdam (éd. angl.) 1615, Leyde (éd. angl.) 1616.

[13] Voir A. Koyré, La Philosophie deBoehme, Paris 1929, qui cite : Epitres théosophiques.

[14]Ephraïm Huit, The Whole Prophecie of Daniel Explained, Londres 1644.

[15] S.Lee, La Restauration d'Israël, Londres 1676 ; Summons or Warningto the Great Day of Judgment, Boston 1692.

[16] H. Finch, La grande renaissance dumonde, ou l'appel à la foi du Christ fait aux Juifs, 1621.

[17] P.Sherlok, Anteloquia in Salomonis Canticorum Canticum, Venise 1639, Lyon1640.

[18] R.Maton, Israel's Redemption or the Prophetical History of Our Saviour’sKingdom on Earth, Londres 1642 ; Israel’s Redemption Redeemed,Londres 1646.

[19] J.Tillinghast, Knowlwdge of the Times, or The resolution of theQuestion : How long it shall be into the end of wonders, Londres,1654.

[20] N. Charpy, L'Ancienne nouveauté del'Écrilure Sainte, ou de l'Église triomphante en terre, Paris 1665-1667.cf. pp. 184-185.

[21] P.Serrarius, Vox Clamantis in Babylone, Amsterdam 1663 ; DeJudoeorum, Amsterdam 1665. P.Albert, Traité d'observations sur quelques prophéties touchant la fin dumonde et la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ dont les temps préditssemblent expirer dans le présent siècle. P. Jurieu, L'Accomplissementdes Prophéties, 2 vol. Rotterdam 1686 ; Apologie pourl'Accomplissement des Prophéties, Rotterdam 1687.

[22] J. Alting, Spes Israelis,1974 ; Commentaire sur Jérémie, 1688. Johan Petersen, RegnumChristi, Francfort 1698 ; Nubes Testimen Veritatis de Regno ChristiGlorioso, Francfort 1696, 3 vol.

[23] Cité par P. Giniewski, op. cit. p. 46.Voir aussi, de J. A. Comenius, Lux inTenebris, s. 1. 1657.

[24] H. Desroche, Sociologie del’Espérance, p. 92.

[25] Du Guet, Traité de la Croix de NotreSeigneur Jésus-Christ, ou Explication du Mystère de la Passion selon laConcorde, Paris 1728 ; Explications sur Jonas, Habacuc, Isaïe,Paris 1734.

[26] J. B. Etémare, Traduction des SaintsPères sur la conversion des Juifs, 1724 ; Mystère de la vocationdes Gentils substitués aux Juifs et des Juifs substitués aux Gentils,1733 ; Explication de l'Apocalypse, 1866.

[27] A. Fernanville, Idée de la Babylonespirituelle prédite par les Saintes Écritures…, Utrecht 1933. C.-F.Houbigant, Biblia Hebraica, Paris 1753. J.D. Deschamps, Traduction nouvelle du Prophète Isaïeavec des dissertations préliminaires et des remarques, Paris 1760.

[28] Cf. A.-F. Vaucher, Une célébritéoubliée, le P. Manuel de Lacunza y Diaz (1731-1801) de la Société de Jésus,auteur de “La Venue du Messie en Gloire et en Majesté”, Fides, 1941.

[29] P.-J. Agier, Prophéties concernantJésus-Christ et l’Église, éparses dans les Livres saints, avec des explicationset des notes, Paris 1819 ; Commentaire de l’Apocalypse, Paris 1823.

[30] Cf. Marc de Vissac, Dom Pernety et les illuminés d'Avignon, Avignon 1906.

[31] G. Zoppi, L’Epoca seconda dellaChiesa, 2 vol. Lugano 1781 ; L’Apocalisse di S. Giovanni Apostolo,Lugano 1781.

[32] Cf. E. MühlenbercK Etude sur les origines de la Sainte-Alliance, Paris 1887. MarieKummer eut une influence sur la Baronne de Krüdener.

[33]Archdicus, The Rejectionand Restoration of the Jews according to ScriptureDeclared, With indications of the Means by which and Nearly of the time, whenthe Latter of their great events is brought to pass, Londres 1753.

[34] R.Beere, A dissertation on Daniel VIII, 13-14, Conatining strong and cogentarguments to prouve that the Commencement of the Final Restoration of the Jewsto the Holy Land is to take in the ensuing year, A. D. 1791, Londres 1790.

[35] Rev.Brothers, A revealed knowledge of the Prophecies and Times, writed on theguidance of the Lord, 2 Vol. 1794.

[36] J.Priestley, Letter to the descent toAbraham, Isaac, Jacob, Londres 1787. Priestleyimmigre aux Etats‑Unis en 1794.

[37] B. Lambert-Laplaigne, Exposition desprédictions et des promesses faites à l’Église pour les derniers temps de lagentilité, Paris 1793, 2 vol. 2° éd. refondue, Paris 1806.

[38] Exsurgat Deus !, 1802(publiée anonymement) ; Project de réunion de toutes les communionschétiennes, Paris 1806.

[39] J.-B. Bigou, L’Avenir ou le règne deSatan et du monde prochainement remplacé sur toute la terre par une dominationindéfinie de Jésus-Christ et de l’Église, Paris 1887 ; Justificationde nouveau Millénarisme ou glorieux avènement de Jésus-Christ, refoulement detous les démons dans l’Enfer et long règne spirituel de l’Église sur toute laterre, Paris 1889.

[40] Revue Biblique, 1893 pp.384-430 ; 1894 pp. 357-374; repris dans M.P.A. Gallois, Apocalypse desaint Jean, ordonnance et interprétations des visons allégoriques etprophétiques de ce livre, Paris 1895.

[41] P. Lachèze, le Retour des Juifs, oul’accomplissement de tous les anciens prophètes, manifesté par l’Apocalyse,Paris1846.

[42] T. H.Horne, Introduction to the Critical Study and Knowledge of the Holy Scriptures,1ère éd. 1818.

[43] J.Hooper, The Doctrine of the Second Advent, Londres 1829.

[44] P. Mejanel, Essai sur les dernièresconvulsions du monde périssant : l’avènement très prochain de NotreSeigneur Jésus-Christ, et son règne sur la terre renouvelée, Edimbourg1831.

[45] J.Tyso, An enquiry after prophetic truth. Relative to the Restoration of theJews and the Millenium, Londres 1831 ; An elucidation of prophecies,Londres 1838.

[46] A.Keith, The Signs of the Times, as denoted by the fulfilment of HistoricalPredictions, Edinburgh 1832; The Harmony of Prophecy, or ScripturalIllustrations of the Apocalypse, Edinburgh 1851.

[47] W.Digby, A treatise on the 1260 Days of Daniel and Saint John: Being anattempt to establish the conclusions that they are years and also to fix dateof their commencement and termination, Dublin 1831.

[48] J.-A.Brown, The Jew, the Master-key of the Apocalypse, Londres 1827.

[49] W. E. Pym, Thoughts onMillenarianism, Londres 1829 ; A Word of Warning in the last days,Londres 1836; The Restitution of all Things, Londres 1843 (tr. franç.Paris 1843).

[50] The Christian Herald, A monthlymagazine, chiefly on subjects connected with Prophecy, Dublin.

[51] 1836.Cf. J. Bateman, The life of DanielWilson, Boston 1860.

[52] A.Armstrong, A syllabus of lectures on the Visions of the Revelation,Marris-Town (New Jersey) 1815 ; The Last Trumpet, New York 1824.

[53] W.Ramsey, The second coming of Our Lord and Saviour Jesus-Christ, in power andgreat glory before the Millennium, Philadelphie 1841 ; TheMillennium and the New Jerusalem contrasted, New York 1844.

[54] B. Farnham, Dissertations sur lesPropheties, 1800.

[55] J.Bacon, Conjectures on the Prophecies, written in the fore part of the year1799, Boston. 1799, 1803, 1805.

[56] B.Gorton, A scriptural Account of the Millennium, Troy 1802 ; Aview of spiritual, or antitypical babylone... Troy 1808.

[57] Cf.L.-R. E. Fromm, The prophetic faith of our fathers, t. III, pp. 239-242,Washington 1946. De D. Austin, Millennium, or Thousand years of Prosperity,promised to the Church of God, Elizabeth Town, 1794 ; The downfallof mystical Babylon, or A key to the providence of God, 1798.

[58] “TheGathering of Israel” in N. West, Pre-millennial Essays of the Propheticconference, held in the Church of the Holy Trinity, New York City, New York1879.

[59] C. F. Bénech, Los Israelitas, el Mesias y las Gobiernos en presencia del Concilia Vaticanoy las naciones europeas, Paris 1882.

[60] A.Sandbichler, Entwickelung des Reiches Gottes nach des Offenbarung johannes, Salzbourg1794 ; Erläuterungen der Biblischen Geschichte... besonders zumGebrauche für Katholischen Leser, Salzbourg 1794.

[61] G.-E.Riemann, Die Lehre der heiligen Schrift vain tausendjährigen Reiche odervont zukünftigen Reiche Israel, Schönebeck 1858 ; Die Offenbarungdes heiligen Johannes, Halle 1868.

[62] Cf. E. Muhlenberck, Études sur lesorigines de la Sainte Alliance, Paris 1887.

[63] Cf. De Gubernatis, Degola,1882.

[64] B. Negroni,Dell'ultima persecuzione della Chiesa edella Fine del Monda, 6 vol. Fossombrone 1860, résumé dans Sulla prossima Fine del Mondo, Bologne1875 ; La seconda Venura ovvero ilRegno telporale di Cristo sulla terra, Bologne 1889.

[65] A. Castiglione, La palingenesi Cristiana, t. I, S. Vito al Tagliamento 1906 (le t.II est resté inédit).

[66] P. Moglia, Essai sur le livre de Jobet sur les prophéties relatives aux derniers temps, 2 vol. Paris 1865.

[67]E. Guers,Israël et les derniers jours de l’économie actuelle ou Essai sur larestauration prochaine de ce peuple, Genève 1856 ; Le littéralisme dans la prophétie, Genève1862.

[68] F. Gaussen, Les Juifs évangélisésenfin et bientôt rétablis, Paris 1843.

[69] Citée par Vaucher, Une célébritéoubliée : le Père Manuel de Lacunza, Fides 1941, p. 180 n.

[70] P. Catrice, Deux Courtraisiens du XIXèmesiècle, prophètes de la régénération du monde et de la conversion des Juifs,Mémoires du Cercle Royal historique et archéologique de Courtrai, nouvellesérie t. XLI, s. l. 1974.

[71] Le Mémorial Catholique, avril1862.

[72] Le Mémorial Catholique, Juillet1862, p.244.

[73] La Rénovation du Monde, Paris 1883 (sans nom d'auteur).