Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Christianisme

JACQUES MARITAIN ET PIE XII
01/01/1970

punctuation' bgcolor="#FFFFFF" text="#000000">



JACQUES MARITAIN ET PIE XII

Quelques précisions d'ordre documentaire

 

par Bruno CHARMET

 

Voir aussi : MACINA, "Safran Journet, une leçon talmudique de repentance chrétienne. Maritain Pie XII, à propos du silence papal de l'après_guerre"

 

Sommaire[1]

 

Maritain demande à Pie XII untémoignage de compassion pour les Juifs et une condamnation solennelle del’antisémitisme. 1

Texte de lalettre de J. Maritain à Mgr Montini1

Pie XIIrefuse de déférer à la demande de Maritain, alléguant qu’il a déjà fait cettedémarche dans une récente allocution.. 3

Texte del’allocution de Pie XII à une délégation de Juifs venus le remercier. 4

Un tragiquedécalage. 4

 

 

 

 

 

 

 

 

Maritain demande à Pie XII un témoignage decompassion pour les Juifs et une condamnation solennelle de l’antisémitisme

 

Le numéro de Sens consacré à « Jacques Maritain et Charles Journet contre l'antisémitisme » (1999, n°10) était particulièrement centré sur le 3e tome de la grande correspondance Maritain-Journet (1940-1949) [2] . En annexe de la correspondance proprement dite, des pièces importantes, inédites pour la plupart, sont livrées au public. Parmi celles-ci, il en est une, particulièrement précieuse pour notre propos, qui a été commentée par Menahem R. Macina [3] .

 

Il s'agit de la longue lettre de Jacques Maritain du 12 juillet 1946,rédigée sous forme de supplique, adressée à Mgr Montini, alors Substitut à laSecrétairerie d'Etat, demandant à Pie XII un document solennel « témoignantde sa compassion pour le peuple d'Israël (et) renouvelant lescondamnations portées par l'Eglise contre l'antisémitisme [4]». Il est à noter que cette lettre avait été intégralement publiée pour lapremière fois par les Cahiers Jacques Maritain en octobre 1991 (n° 23).Compte tenu de l'importance d'une telle lettre, il nous a paru utile de lareproduire ici.

 

Notons toutefois que la rédaction de cette lettre, à côté d’argumentstrès forts et en avance sur leur temps, est aussi marquée par son époque etpeut, par certains aspects, choquer.

 

Texte de la lettre de J. Maritain à Mgr Montini

 

Rome, le 12 juillet 1946

 

Monseigneur,

 

      C'est avecla pleine confiance et liberté de l'amitié, et non comme Ambassadeur, que je mepermets d'écrire à Votre Excellence, pour Lui parler d'une supplique que moncœur de catholique se sent intérieurement pressé de déposer aux pieds duSaint-Père, avec mes sentiments de filiale et profonde dévotion.

      Voilà biendes années que je suis frappé du caractère exceptionnellement grave, et enquelque sorte surnaturel, de la haine dont Israël est l'objet de la part del'antisémitisme auquel Hitler et Rosenberg ont donné sa force la plus sauvage.Pendant cette guerre six millions de Juifs ont été liquidés, des milliers d'enfants juifs ont étémassacrés, des milliers d'autres arrachés de leur famille et dépouillés de leuridentité, orphelins sans nom ni foyer, le nazisme a proclamé la nécessitéd'exterminer les Juifs de la face de la terre (c'est le seul peuple qu'il aitvoulu ainsi exterminer comme peuple), une fureur inouïe d'humiliation etde cruauté s'est abattue sur le peuple d'Israël, comme s'il était, malgré lui,jeté sur la voie du Calvaire et configuré aux souffrances de son Messie. Il n'ya pas là seulement un crime contre la justice et le droit naturel parmi tantd'autres crimes qui ont ravagé et avili l'humanité, mais aussi une tragédiemystérieuse qui touche à ces desseins divins devant lesquels saint Paul pliaitle genou, et dans laquelle la haine contre le Christ, enveloppant à la fois leschrétiens et l'olivier parmi les branches duquel les gentils ont été entés,s'est déployée d'abord contre le peuple qui a donné au monde Moïse et lesprophètes et dont le Christ est sorti selon la chair.

      L'inlassablecharité avec laquelle le Saint-Père s'est efforcé par tous les moyens de sauveret protéger les persécutés, les condamnations qu'il a portées contre leracisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs et de tous ceux danslesquels vit encore la caritashumani generis. L'admirable dévouement de tant de prêtres, de religieux etde laïques catholiques qui ont tout bravé pour cacher et abriter les victimesdes lois iniques, a rendu témoignage de leur intime communion avec Lui, et dessentiments qui animent le cœur chrétien. Cependant, et j'ai bien pu m'en rendrecompte partout où j'ai passé, ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi etpar-dessus tout besoin, c'est qu'une voix, — la voix paternelle, la Voix parexcellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ, — dise au monde la Vérité et luiapporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet, permettez-moi devous le dire, une grande souffrance par le monde. C'est, je ne l'ignore pas,pour des raisons d'une sagesse et d'une bonté supérieures, et afin de ne pasrisquer d'exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstaclesinsurmontables à l'action de sauvetage qu'Il poursuivait, que le Saint-Pères'est abstenu de parler directement des Juifs et d'appeler directement etsolennellement l'attention de l'univers sur le drame d'iniquité qui sedéroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que lescirconstances ont changé, n'est-il pas permis, et c'est là l'objet de cettelettre, de transmettre à Sa Sainteté l'appel de tant d'âmes angoissées, et deLa supplier de faire entendre sa parole ?

      Il me semble, — que Votre Excellence ne voie aucune présomptiondans ce que je Lui écris ainsi en toute humilité, — il me semble que le momentpour une telle déclaration souveraine de la pensée de l'Église seraitparticulièrement opportun. D'une part la conscience d'Israël est profondémenttroublée, beaucoup de Juifs sentent intérieurement l'attrait de la grâce duChrist, et la parole du Pape éveillerait sûrement en eux des échos d'uneexceptionnelle importance. D'autre part la psychose antisémite ne s'est pasévanouie, au contraire on voit partout en Amérique comme en Europe,l'antisémitisme se répandre dans bien des couches de la population, comme siles poisons issus du racisme nazi continuaient de faire leur œuvre dedestruction dans les âmes, conduisant encore çà et là, en Europe centralenotamment, aux pires violences. Sur un plan qui n'est pas celui de l'Églisemais de ce malheureux monde, les difficultés d'ordre politique concernant la «question d'Israël » que la persécution hitlérienne a laissées comme uneséquelle aux nations risquent de favoriser ce processus de désintégrationpsychologique et de déviation morale, et apparaissent comme rendant plusurgente, dans le domaine tout différent de la conscience religieuse et de lavérité surnaturelle, une œuvre d'illumination des esprits. Enfin quand je merappelle la part que beaucoup de catholiques ont eue dans le développement del'antisémitisme, soit dans le passé, soit récemment en France et en Europe autemps de l'occupation allemande, soit maintenant encore, en Argentine parexemple, je ne puis m'empêcher de penser qu'une proclamation de la vraie penséede l'Église serait, en même temps qu'une œuvre d'illumination frappant uneerreur néfaste et cruelle, une œuvre de justice et de réparation.

      C'est pourtoutes ces raisons que, comme catholique et comme fils humblement dévoué de SaSainteté, et comme philosophe chrétien, j'ai pris la liberté d'écrire cettelettre à Votre Excellence. Il me semble que si le Saint-Père daignait porterdirectement sur la tragédie dont j'ai parlé ici les lumières de Son esprit etla force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d'Israël,renouveler les condamnations portées par l'Église contre l'anti-sémitisme, etrappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi surle mystère d'Israël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pourpréserver les âmes et la conscience chrétienne d'un péril spirituel toujoursmenaçant, et pour toucher le cœur de beaucoup d'Israélites, et préparer dansles profondeurs de l'histoire cette grande réconciliation que l'Apôtre aannoncée et à laquelle l'Église n'a jamais cessé d'aspirer.

      Veuillezagréer, Monseigneur, l'expression de ma haute considération et de messentiments personnels de reconnaissante et dévouée amitié [5].

 

Pie XII refuse de déférer à la demande de Maritain,alléguant qu’il a déjà fait cette démarche dans une récente allocution

 

Jacques Maritain était à l'époque ambassadeur de France près leSaint-Siège. Il est très important et symptomatique de bien noter la réponseque lui fit parvenir Pie XII et qui n'a pas été suffisamment explicitée dans cenuméro de Sens. En fait, Maritain n'obtiendra pas davantage du Pape quilui répondra néanmoins avoir « déjà parlé en recevant une délégation juive[6]». Il est en fait capital pour nous de bien entendre, avec toutes lesinsuffisances que nous pourrons noter, ce que Pie XII avait en tête lorsqu'ilaffirmait “avoir déjà parlé en recevant une délégation juive”.

 

Restituons bien le contexte. Jacques Maritain envoie donc une lettre auSubstitut, Mgr Montini, le 12 juillet 1946. Quatre jours plus tard, Maritain,en sa qualité d'ambassadeur, est reçu par Pie XII (audience du 16 juillet). Etc'est à cette occasion que le Pape lui dit “avoir déjà parlé en recevant unedélégation juive”. C'est Philippe Chenaux qui fournit les précisionsnécessaires dans son livre Paul VI et Maritain. Les rapports du“montinianisme” et du “maritanisme” [7].A quelle date remonte exactement cette rencontre et quelle était la nature decette délégation juive ? C'est le jeudi « 29 novembre 1945 que le Saint-Pèrerecevait en audience spéciale un groupe de 70 personnes représentant desréfugiés juifs provenant des camps de concentration allemands, qui avaientsollicité “le très grand honneur de remercier personnellement le Saint-Pèrepour la générosité qu'il leur avait témoignée, lorsqu'ils furent persécutésdurant la terrible période du nazi-fascisme” [8]».

 

Il est intéressantde republier également la réponse de Pie XII, car ce texte a été, à notreconnaissance, très peu reproduit, et n'est que mentionné par quelques publications[9].Voici donc le texte, donné en français par La Documentation Catholiqueplus de deux ans après l'événement, qui se trouve inséré au sein d'un dossierintitulé “La question d'Israël devant le monde”. Notons que ce discours avaitété publié dès le lendemain de sa prononciation, dans L'Osservatore Romano [10].

 

Texte de l’allocution de Pie XII à une délégationde Juifs venus le remercier

 

Réponse du PapePie XII à une délégation de Juifs “le remerciant personnellement pour la générosité qu'il leur avait témoignée,lorsqu'ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme”.

 

      Votreprésence, Messieurs, Nous semble un éloquent reflet des transformationspsychologiques et des orientations nouvelles que le conflit mondial a, sousdifférents aspects, fait mûrir dans le monde.

      Les abîmesde la discorde, de la haine et de la folie de la persécution, qui, sousl'influence de doctrines erronées et intolérantes, en opposition avec l'espritnoblement humain et vraiment chrétien, ont englouti d'innombrables victimesinnocentes, même parmi celles qui n'avaient eu aucune part active auxévénements de la guerre.

      Le Siègeapostolique reste fidèle aux principes éternels qui rayonnent de la loi, écritepar Dieu au cœur de chaque homme, qui resplendissent dans la révélation divinedu Sinaï et qui ont trouvé leur perfection dans le Sermon de la Montagne et n'ajamais, fût-ce aux moments les plus critiques, laissé le moindre doute que sesmaximes et son action extérieure n'admettaient ni ne peuvent admettre aucunedes conceptions qui dans l'histoire de la civilisation seront rangées parmi leségarements les plus déplorables et les plus déshonorants de la pensée et dusentiment humain.

      Votreprésence ici veut être un témoignage intime de gratitude de la part d'hommes etde femmes qui, en des temps angoissants pour eux et souvent même sous la menaced'un péril de mort imminent, ont expérimenté comment l'Eglise catholique et sesvrais disciples savent dans l'exercice de la charité s'élever au-dessus detoutes les limites étroites et arbitraires créées par l'égoïsme humain et parles passions raciales.

      Sansdoute, en un monde qui peu à peu seulement et en luttant contre de nombreuxobstacles doit aborder et résoudre les multiples problèmes qui sont ledouloureux héritage de la guerre, l'Église, consciente de sa missionreligieuse, ne peut que maintenir une sage réserve en présence des différentesquestions, en tant qu'elles sont de caractère purement politique etterritorial. Toutefois, cela n'empêche pas que, en proclamant les grandsprincipes d'une vraie humanité et fraternité, elle établisse les bases et lesprésupposés sûrs pour la solution de ces mêmes problèmes selon la justice etl'équité.

      Vous avezéprouvé dans vos propres personnes les dommages et les morsures de la haine ;mais au milieu de vos angoisses, vous avez également senti les bienfaits et lesdélicatesses de l'amour, de cet amour qui ne se nourrit point de motifsterrestres, mais d'une foi profonde dans le Père céleste, dont le soleilresplendit sur tous les hommes, quelles que soient leur langue et leur race, etdont la grâce est ouverte à tous ceux qui cherchent le Seigneur en esprit et envérité.

      Sur vous,qui avez voulu Nous manifester si ouvertement votre reconnaissance, Nousinvoquons les lumières et la protection du Très-Haut, puisqu'il est le Père desmiséricordes et le Dieu de toute consolation, source suprême de salut et deréconfort, non moins pour les individus que pour les peuples et les nations. [11]

 

Un tragique décalage

 

Ce texte mérite quelquescommentaires. Tout d'abord, il faut avoir en mémoire que Pie XII estime que cediscours constitue la réponse à la “supplique” de Jacques Maritain. Nouslaissons avant tout au lecteur le soin d'apprécier la profondeur du décalagetragique, textes à l'appui, entre la demande du philosophe et la réponsepontificale. Toutefois, il est impossible de ne pas remarquer que pas une seulefois les mots juif ou Israël, antisémitisme ou nazisme,n'apparaissent dans ce texte. Il y a là certainement une piste à creuser, parmibien d'autres, que nous ne faisons qu'indiquer. En outre, la lecture d'un teltexte donne l'impression que le Souverain Pontife réagit en quelque sorte commeun simple chrétien qui applique l'Evangile en faisant le bien à sa portée dansdes circonstances dramatiques, et non comme Chef d'Etat et Pasteur universeldont la responsabilité et la portée sont de tout autre nature.

 

Mais focalisertoute sa réflexion et ses recherches sur l'unique personne de Pie XII ne permetpas de comprendre, de saisir en profondeur et dans sa globalité, l'attitude del'Église catholique pendant cette terrible période : « Parler del'antisémitisme de Pie XII n'a guère de sens : il n'était ni plus ni moinsantisémite que n'importe quel ecclésiastique moyen de l'époque. Plus que lespersonnes, ce qui est en cause, c'est un système : la politique séculaire duSaint-Siège, héritier d'une façon de traiter avec les pouvoirs qui inhibe laparole quand il faudrait dire non et ferme la bouche quand il faudrait parler[12]». « Les Chrétiens, les prêtres, les évêques — donc le pape — de ce temps-làappartenaient à une génération qui, pas plus que les précédentes, n'avait reçuune formation religieuse capable de dépasser les préjugés antijudaïques lesplus mortifères [13]».

 

Ces précisionsd'ordre documentaire n'ont d'autre but que de livrer au lecteur de Sensdes pièces difficiles à trouver et qui parlent d'elles-mêmes, plus de cinquanteans après. Le lecteur en appréciera la signification et la portée historique.

 

Bruno Charmet

 

 

 



[1] Le sommaire et les titres ont été ajoutés par leWebmaster de ce site

[2] Editions Saint-Augustin - Parole etSilence, Diffusion Editions du Cerf, Paris, 1998.

[4] Journet-Maritain. Correspondance.Volume III, 1940-1949, op. cit., p. 920

[5] Journet-Maritain. Correspondance.Volume III, 1940-1949, op.cit., pp. 917-920.

[6] Cf Sens, 1999, n°10, p. 430.

[7] Istituto Paolo VI Edizioni Studium,Roma, 1994, pp. 44-45.

[8] La Documentation Catholique,n°1025, 12 septembre 1948, col. l183.

[9] Cf. Déclaration de la Commission duSaint-Siège pour les relations religieuses avec le Judaïsme, Nous noussouvenons : Réflexion sur la Shoah (16 mars 1998), note 16 [Sens,1998, n° 8/9, p. 365] ; John Cornwell,Le Pape et Hitler. L'histoire secrète de Pie XII, Ed. AlbinMichel, 1999, p. 396.

[10] Vendredi 30 novembre 1945.

[11] La Documentation Catholique, n° 1025, 12 septembre 1948, col.1183-1184.

[12] Jean-Claude Eslin, Le Nouvel Observateur, 16-22 septembre 1999.

[13] Pierre Pierrard, Sens, 1999 n°12, p. 570.