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Le pari dangereux de l’Europe, Ludovic Monnerat
27/08/2006

26 août 2006
 
Sur le blogue de Ludovic Monnerat.
 
 
Ainsi donc, l’Europe s’est décidée à se lancer dans l’aventure du Sud Liban sous les couleurs de l’ONU. Il est vrai que la crédibilité de l’organisation supranationale avait été compromise encore plus vite qu’à l’accoutumée par la volte-face de la France et par l’hésitation d’autres nations à fournir un contingent allant au-delà du symbole ; avec le nouveau revirement français, guère étranger aux conséquences du précédent en termes de politique extérieure, l’impulsion initiale a pu se concrétiser, et entre 7000 et 8000 soldats français, italiens, espagnols, belges, polonais et scandinaves seront bientôt membres de la FINUL new look, et donc pris dans le double piège que je décrivais voici quelque temps. A titre personnel, je leur souhaite évidemment de s’en sortir le mieux possible. Mais pour évaluer la précarité de leur engagement, peut-être est-il préférable d’élaborer quelques évolutions possibles.
 

Scénario n° 1
 
La force multinationale devient un tampon entre Israël et le Hezbollah. Elle assiste au fil des mois au renforcement de l’armée libanaise comme au retrait des troupes israéliennes. Après quelques tentatives peu couronnées de succès et sous la surveillance internationale, le Hezbollah met en veilleuse ses activités belligérantes, rend une partie de ses armes et se focalise sur la conquête politique, fort de ses martyrs et de ses fonds. En Israël, le gouvernement se satisfait de la protection apportée par l’ONU et se concentre sur les mesures de protection contre les Palestiniens, que la barrière de séparation et le climat international ne cessent d’affaiblir ; la présence européenne et son image de protecteur du Liban dans le monde arabo-musulman permettent d’ailleurs à l’UE de renforcer son rôle dans la région. Bref, le scénario idéal pour nombre de dirigeants européens, avec un usage de la force strictement limité aux mesures préventives et démonstratives du beau temps, même si le retrait des troupes n’est pas planifié.
 
Ce scénario est cependant peu probable, car il suppose plusieurs conditions qui sont très loin d’être remplies, dont voici quelques unes :
 
- Une réduction des tensions internationales au Moyen-Orient, alors même que l’avancée du programme nucléaire iranien promet de les accroître ;
- Un règlement du casus belli représenté par la capture délibérée de soldats israéliens sur territoire israélien ;
- Une réduction des actions coercitives israéliennes dans les territoires palestiniens, et donc du besoin de prouver la "solidarité arabe" ;
- Une aptitude à dissuader le Hezbollah d’entreprendre des actions violentes dans les secteurs tenus par la FINUL et à le convaincre de désarmer ;
- Un engagement intègre et efficace de l’armée libanaise, notamment dans le désarmement du Hezbollah au sud du pays.
 
 
Scénario n° 2
 
La force multinationale se glisse entre le marteau et l’enclume. Des accrochages isolés reprennent (tirs de roquettes, frappes air-sol) et les soldats de la paix sont accusés à la fois de protéger par leur présence les miliciens du Hezbollah et de renseigner les états-majors de Tsahal. Le rôle joué par l’armée libanaise devient flou. Bientôt, avec le bras-de-fer international sur le programme nucléaire iranien, les soldats européens évoluent dans un environnement de plus en plus hostile, alors que les soldats musulmans de la force s’en distancient également. Un incident isolé précipite la dégradation de la situation, et des attaques terroristes sont perpétrées contre la FINUL par le Hezbollah, pendant que d’autres parties de la force, fournissant une protection à la milice islamiste, sont prises pour cibles par Israël. L’armée libanaise s’effiloche rapidement, et Beyrouth demande le départ de la FINUL. Bref, le scénario catastrophe pour les parrains de ce nouvel engagement multinational.
 
Ce scénario n’est toutefois pas nécessairement le plus probable, car il suppose plusieurs conditions précises :
 
- Une volonté internationale, et notamment européenne, de contrecarrer l’Iran dans ses ambitions nucléaires ;
- Une volonté du gouvernement israélien d’obtenir par la force la sécurisation de sa frontière nord ;
- Une capacité du Hezbollah à jouer de nouveau son rôle de bras armé de la politique extérieure iranienne.
 
 
Scénario n° 3
 
La force multinationale préside à un gel précaire de la situation. Les apparences prévalent : le Hezbollah dissimule ses armes et annonce son respect de la FINUL, sans rien entreprendre de concret dans son sens ; Israël s’abstient d’user de la force et négocie la libération de ses soldats, tout en laissant une petite partie de ses troupes sur territoire libanais, ou prête à y entrer à tout instant ; l’armée libanaise s’installe au Sud Liban, assure ouvertement des tâches de sécurité, sans exercer le moindre contrôle effectif. Les emplacements, les moyens, les procédures, les règles d’engagement de la force multinationale sont consciencieusement étudiés ; ses installations, ses services sont infiltrés par des informateurs. Et si les unités de la FINUL décident de mener une action coercitive, elles sont neutralisées par des foules "spontanées", leurs chefs menacés personnellement sur leur lieu de travail et dissuadés par leurs "contacts", leurs soldats soudain confrontés à un environnement non permissif. Bref, le scénario d’une prise d’otages géante, ou de l’instrumentalisation de la FINUL dans les rapports de force internationaux.
 
Ce scénario me semble le plus probable des trois, car il peut n’exister que de façon provisoire et évoluer dans un sens comme dans l’autre. J’espère évidemment me tromper, mais si l’Europe engage effectivement des milliers de soldats dans le double piège du Sud Liban, cela pourrait bien affaiblir sa position par un accroissement proportionnel de sa vulnérabilité. Que son pari soit dangereux me semble donc évident…
 
 
© Ludovic Monnerat
 
[Texte aimablement communiqué par Koira.]
 
Mis en ligne le 27 août 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org.