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Israël (Société - mentalités)
Israël (diabolisation d')

«Stratégie haute» dans la diabolisation des Juifs, L. Rosenblatt
17/09/2006

Nous reprenons aujourd’hui un article séminal de Laurent Rosenblatt, écrit le 6 septembre 2003. En effet, il nous paraît illustrer parfaitement le climat de chasse aux sorcières qui règne de plus en plus dans le monde, en général, et en France, en particulier, à chaque fois qu’un auteur se risque à émettre un avis, voire à rapporter un fait historique indiscutable, qui ne sont pas à l’honneur de l’islam. L’auteur se positionne ici en véritable Clausewitz d’une stratégie de contre-attaque remarquablement intelligente et, sauf erreur, inédite, que notre peuple, sans cesse attaqué et le plus souvent de manière injuste, voire inique, ferait bien de mettre en oeuvre le plus vite possible. (Menahem Macina).
16/09/06


Les maîtres de la polémologie (l’art de la guerre), Sun Tzeu, Clausewitz, Raymond Aron, ont distingué deux grandes stratégies pour mener un combat. La première, la stratégie basse, consiste en un affrontement classique et direct, force contre force. Dans la seconde, la stratégie haute, il s’agit de choisir, avant toute étincelle, les termes de l’échange et la nature du terrain. Il s’agit d’amener l’adversaire à utiliser des armes et à fouler un sol qui lui sont étrangers.

Dans un cas, l’issue du combat comporte toujours une part d’incertitude. Dans l’autre, l’adversaire est d’emblée désarçonné, au moins moralement et psychologiquement.

De nombreux sports de combat adoptent une stratégie haute en suivant le principe : «Tout se joue avant que les coups ne partent». En judo, l’effort décisif consiste à obtenir un positionnement initial favorable, notamment grâce à la place des bras et des mains - l’exécution de la prise, même si elle constitue l’aspect le plus spectaculaire et le plus violent de la discipline, ne faisant que sanctionner un rapport de force qui a été construit au préalable. De même, au rugby ou au basket, on tente souvent d’enfermer l’adversaire, à l’aide de manœuvres qui passent inaperçues aux yeux des non initiés, dans un piège dont il ne peut sortir que perdant. Ensuite, on se contente de dérouler une combinaison qui, sauf maladresse technique, mène automatiquement au but. Dans tous les cas, l’essentiel réside dans le travail préparatoire, grâce auquel on est sûr de «jouer à domicile».

Dans le domaine idéologique, le point extrême de cette stratégie vise à retirer toute munition à la partie adverse en frappant d’illégitimité la source originelle de son discours. On s’efforce de dénier, a priori, toute valeur aux paroles avant même qu’il ne les exprime. On essaie de lui faire endosser un costume qui, quoi qu’il dise, jettera sur ses propos le soupçon du mensonge, de la duperie ou de l’erreur. L’enjeu de la polémique ne porte pas sur le contenu du discours, mais sur la crédibilité de celui qui l’énonce. Les deux adversaires n’accordent pas trop d’importance à la question : «De quoi parle-t-il ?». Ou plutôt : la réception de l’argumentation est déterminée par les questions : «Qui parle ?», et surtout «Qui a le droit de parler ?». [1]


Les vieilles ficelles de la propagande

C’est ce type de stratégie de diabolisation de la parole juive, que pratiquent les rapports du MRAP, les livres de Vidal, Lindenberg et consorts, qui s’en prennent tout particulièrement au Juif dénonciateur de l’antisémitisme. Ils recyclent la vieille stratégie communiste de «fascisation» de l’adversaire. On s’efforce de marquer l’autre d’un signe infamant qui frappera pour toujours sa parole d’indignité : «Vous n’allez pas croire des types qui entretiennent des rapports avec…» D’où cet aspect un peu roman noir américain, à la James Ellroy, dans ces scénarios alambiqués, où la première page décrit un paysage calme et aseptisé, la dixième, un monde - dont on découvre qu’il est régi par des forces souterraines, aux connivences multiples -, et la dernière qui dévoile (enfin) l’aspect démoniaque et séditieux de cet univers à l’apparence faussement placide.

Force est de constater que, pour rodé qu’il soit, le procédé a du plomb dans l’aile. L’opération Lindenberg, qui cherchait à coller l’étiquette «maurrassiens réactionnaires» sur des gens aussi divers et respectables que Finkielkraut, Gauchet, Dantec, a lamentablement échoué, même en bénéficiant de l’appui bruyant du Monde. Et c’est très injuste, puisque notre ami Daniel [Lindenberg] apportait tout de même la preuve définitive de l’appartenance de Maurice Dantec au fascisme international : ce dernier aurait acheté un livre de Jean Madiran, ancien secrétaire de Maurras, dans une librairie de Montréal (sic, p.73)… Tout l’argumentaire étant à l’avenant, et le procès tourna à la farce.

Dans les rapports du MRAP, on trouve un vieux procédé de propagande : l’esbroufe technologique. On assène, en quelques paragraphes, une flopée de termes informatiques comme «réseau e-mail», «boîte fantôme», «adresses gigognes». Personne n’y comprend rien, et il n’y a évidemment rien à comprendre, mais tel n’est pas l’objectif poursuivi. Un tel discours cherche à offrir l’apparence du sérieux et de la crédibilité. Ici, on pallie l’absence de preuves par le prestige que tout néophyte reconnaît immédiatement à la compétence technologique - ou à tout ce qui en a l’apparence. Si le MRAP écrit que W. Goldnadel a rendez-vous, chaque semaine, dans une arrière-salle de bistrot, avec Bruno Mégret, tout le monde explose de rire. En revanche, l’individu lambda qui lit que des sites juifs établissent des liens «gigognes», par le biais de «flux évanescents» en direction d’adresses «borderline» néo-nazies situées aux Bahamas, le béotien, impressionné par le jargon, ou complexé par son ignorance honteuse, accordera un certain crédit à l’affirmation.

La propagande n’a jamais dépassé le fameux «plus c’est gros, plus ça passe» de Goebbels. Un mensonge, pour espérer gagner un minimum de crédibilité, doit respecter deux impératifs : l’assurance péremptoire et le bluff hyperbolique. Pierre Juquin, l’ancien porte-parole du PCF, une fois passé à la dissidence, raconta qu’en 1979, alors qu’il devait défendre, en conférence de presse, l’invasion soviétique en Afghanistan, commença par poser bruyamment une cassette vidéo sur la table, en proclamant : «J’ai ici la preuve que les rebelles sont financés par la CIA et préparaient un coup d’Etat : deux heures d’enquête au Pakistan et aux USA». La cassette était vierge, et personne ne chercha à la visionner. A l’intervieweur qui lui demandait s’il n’avait pas pris un risque énorme, Juquin répondit que le procédé n’a de chance de réussir que s’il est massif, sans demi-mesure. On exigera beaucoup plus facilement des comptes d’un homme qui exhibe une cassette minable, au bout d’un quart d’heure de discours hésitant, que de quelqu’un qui, d’emblée, expose l’objet comme LA preuve par excellence, et bâtit là-dessus toute sa démonstration, d’un ton assuré.

Le pari du MRAP est le suivant : lancer le bruit que des sites juifs entretiennent des liens avec les néo-nazis a des chances de bénéficier d’un accueil moins sceptique que de les accuser de fraude fiscale ou de trafic de voitures. L’énormité extrême de la charge, son irréalité brutale, nourrissent des réactions, sur le mode : "c’est tellement gros qu’ils n’ont pas pu l’inventer", "on n’avance pas des choses comme ça, à la légère" - procédé pervers auquel se heurtent actuellement Dominique Baudis et certains notables toulousains. Mais tout ceci ne nous rajeunit pas. Lors des procès de Moscou de 1936, Victor Basch, le très honorable président de la Ligue des droits de l’homme, avait vu son esprit critique paralysé face au gigantisme des affabulations communistes qui - déjà ! - prétendaient démasquer un tentaculaire complot mondial unissant les Juifs, Haïm Weizmann, Hitler, Roosevelt, le Vatican... et on en oublie sûrement.

Aujourd’hui, les numéros de prestidigitation stalinienne de Mouloud Aounit et Cie sont usés jusqu’à la corde, et on les regarde un peu - comme les Allemands goûtent les produits de feu la RDA -, avec une nostalgie amusée pour les années 60-70, la mode hippie et les shows télévisés de Georges Marchais. Personne ne prend au sérieux ces scénarios tarabiscotés, où les agents du Mossad sont censés établir des liens informatiques avec des dissidents du FN pour fomenter un vaste complot islamophobe.
En revanche, la "stratégie haute" de cette propagande poursuit un objectif plus subtil, plus insidieux, dirigé contre l’expression publique même de la communauté juive.


Mise sous contrôle ?

Dans leur logorrhée fantasmagorique, les Vidal, Boniface et autres MRAPeurs, procédent par petites touches successives, en adoptant la position du procureur sévère qui distribue bons points et cartons rouges. Par exemple, le MRAP salue la désapprobation par BHL de l’ouvrage de Fallaci, en précisant qu’il a des progrès à faire dans sa vision des conflits internationaux; en revanche, Finkielkraut est blâmé pour sa condamnation bien trop timide de l’ouvrage maudit, tout en échappant à l’accusation de racisme; quant à W. Goldnadel, sans qu’on sache trop pourquoi, il se voit décerner le bonnet d’âne de l’extrémisme communautariste, son oeuvre étant rejetée dans l’enfer islamophobe.

L’important, ici, n’est pas le contenu des affirmations, qui, répétons-le, est indigent, voire inexistant. On ne sait pas en quoi les positions internationales de BHL sont problématiques, et c’est d’ailleurs le cadet des soucis du rédacteur que de nous l’apprendre. Ce dernier cherche à habituer le lecteur à voir un antisioniste s’ériger en juge légitime des positions sionistes. Les Juifs auraient à rendre des comptes, les Juifs, avant de prendre la parole, devraient passer sous les fourches caudines du MRAP, du grand tribunal antisioniste qui serait habilité à délivrer sanctions et autorisations : "bien", "peut mieux faire", "cas désespéré". Tel est l’objectif poursuivi par cette prose, plus par son ton et son style, ses petits effets semés ici et là, que par son contenu bâclé qui, dès le départ, n’est pas destiné à accueillir le coeur de la bataille.

Nous nous trouvons face à un discours qui tend à placer le Juif dans la position de celui qui n’est pas maître de son destin, de son identité et de sa parole. Un discours et une stratégie d’intimidation qui placent le Juif interpellé, dès qu’il répond à la plus inepte ou à la plus loufoque de ses affirmations, dans la position du débiteur, de l’élève qui a le devoir de montrer son cahier au maître autorisé, de l’élève qui a l’ordre de noter de nouveaux mots: "extrémiste", "communautariste", de les apprendre et de les réutiliser.

Tous les systèmes d’oppression antisémite ont pratiqué ce genre de mise en condition, qui inocule une culture du complexe, une culture de la soumission, d’abord idéologique, mais prélude indispensable aux persécutions les plus violentes. Le ’parcage’ idéologique comme prélude au ’parcage’ effectif. Le terrorisme intellectuel et lexical qui prépare la terreur exercée contre les corps. Sous Vichy, on convoquait les Juifs au commissariat sous des prétextes administratifs insignifiants, afin de les accoutumer à une attitude d’allégeance, même si l’affaire en question pouvait, provisoirement, tourner en leur faveur (où l’on voit que la discussion sur le contenu n’est jamais conçue comme primordiale dans ce genre de dispositif discriminatoire). Dans l’URSS de Brejnev, les Juifs devaient apporter la preuve qu’ils poursuivaient des buts strictement culturels, et non nationaux, et peu importait si la distinction entre les deux concepts n’était claire pour personne, surtout pas pour les autorités qui l’avaient promulguée.

Les plumitifs du MRAP ne connaissent pas eux-mêmes le sens précis des qualificatifs brumeux et fumeux dont ils farcissent leurs textes, "communautariste radical", "Juif-se-réclamant-de-l’extrémisme", ou "extrémiste-se-réclamant-du-judaïsme ", de même que le Commissariat au questions juives, sous Vichy, se fichait complètement de la différence qui pouvait exister entre un "Israélite", un "Juif étranger", un "Juif apatride". Ces définitions discriminatoires sont sans lien avec des convictions solides, prêtes à être défendues lors de discussions honnêtes. Ils n’ont qu’une valeur pratique, politique: diminuer et abaisser, faire perdre aux Juifs tout sens de la dignité personnelle et nationale.

Les autorités soviétiques reprochaient aux Juifs tantôt leur "sionisme cosmopolite" (pas assez patriotes), tantôt leur "chauvinisme enragé" (trop patriotes)... Qu’importe la valse des étiquettes, les contradictions internes de l’accusation, l’important est d’étiqueter, de diviser, de compartimenter, de voir les Juifs nommés par les mots de leurs ennemis. L’objectif est que les Juifs répondent et reprennent ces termes à leur compte, même sous la forme de la dénégation, qu’ils s’enferment dans le carcan "adversaires-qui-distribuent-les-cartes-aux-Juifs-qui-doivent-jouer-avec".

Aujourd’hui, le MRAP nous convoque au commissariat pour montrer patte blanche et recevoir un certificat de ’juif acceptable’. «Bonjour, Monsieur Aounit, je suis moins radical que Goldnadel, mais plus communautariste que Finkielkraut. Mon frère, lui, ce serait plutôt l’inverse. Autant vous le dire tout de suite, le fils de ma concierge a été en classe avec un sympathisant du FN [2]. Et vous n’allez pas être content, je n’ai pas apporté toutes mes attestations, je ne sais pas si je pourrai continuer à écrire…".


Convaincre ou combattre ?

La parole antisémite ne cherche pas à convaincre, ni à être convaincue. La logique antisémite - dont l’antisionisme radical reprend les procédés - n’est pas issue d’un intellect honnête et momentanément aveuglé, que l’on pourrait dessiller à l’aide d’arguments bien choisis. Elle est l’arme d’une subjectivité radicalement maligne qu’il s’agit de combattre. C’est une mécanique accusatoire, qui place le Juif dans la position de l’individu a priori louche, qui doit fournir des preuves de son innocence, toujours plus de preuves. Une mécanique vorace et insatiable qui exige que l’on courbe la tête, puis les épaules, le torse, face à des charges sans cesse accentuées, soumission idéologique qui prépare et rend possible l’exécution criminelle en tant que telle.

Face à ce dispositif d’assujettissement progressif, chaque justification apportée ne fait que porter à un degré supérieur les exigences de l’adversaire. Au cours de l’affaire Dreyfus, ou de l’affaire Beylis (en 1913, dans la Russie tsariste, un jeune Juif fut accusé d’un soi-disant "crime rituel"), la haine antisémite a atteint son paroxysme lorsque les Juifs ont présenté des preuves irréfutables qui démontaient rationnellement la machination judiciaire. « Estherazy est le véritable traître ! Son écriture correspond en tous points à celle des documents transmis à l’Allemagne, de façon beaucoup plus nette que celle de Dreyfus ! Ce dernier a pu imiter son écriture. Il en avait les moyens, certains Juifs fréquentaient Estherazy, et comme ils se serrent tous les coudes. Prouvez-nous le contraire ! », ont avancé les anti-dreyfusards. Les mêmes anti-dreyfusards qui, un mois auparavant, mettaient la défense au défi de présenter une personne possédant une écriture en conformité exacte avec la graphie du bordereau félon. Si les Juifs se placent sur le terrain de la discussion rationnelle et de la conviction réciproque, les antisémites convertissent aussitôt les arguments pertinents en munitions pour une nouvelle attaque.

Les grands procès antisémites avancent d’abord les accusations les plus grotesques et les plus facilement réfutables, pour amener les Juifs sur le terrain de l’auto-justification. Que les Juifs acceptent de mettre ne serait-ce qu’un doigt dans l’engrenage fatal, tel est l’enjeu décisif. Lorsque les Etats communistes pourchassaient les Juifs (comme dans le procès Slansky de 1952, en Tchécoslovaquie, par exemple), l’acte d’accusation initial leur reprochait - déjà, Monsieur Aounit, déjà... - d’être, pêle-mêle, des agents du Pape, de Tito, de Franco, de la CIA, dates et lieux de rencontres à l’appui. Après démontage factuel de ces charges délirantes, les communistes désignaient ces Juifs non plus comme des «ennemis subjectifs» (des ennemis volontaires et conscients, qui auraient eu réellement des rendez-vous avec Franco), mais comme des «ennemis objectifs» (des ennemis qui, sans le savoir eux-mêmes, font le jeu de Franco). Ils appliquaient le principe perfide : «Puisque vous avez accepté de répondre sur le premier point, vous allez continuer à répondre sur le second, etc.». «Maintenant que vous avez endossé le costume de l’accusé…». L’important, encore une fois, n’est pas tant le contenu des griefs, souvent proche de l’hallucination pure, ou tel ou tel point du réquisitoire - susceptible de tourner à la faveur du Juif -, que de parvenir à faire entrer ce dernier dans la nasse du suspect qui, si l’on cherche bien dans tous les recoins possibles, avec les procédés les plus sophistiqués, DOIT être coupable des pires infamies.

Les rapports du MRAP reprennent, d’ailleurs, cette distinction perverse entre "ennemis subjectifs" et "ennemis objectifs". W. Godnadel est considéré comme un membre actif du ténébreux complot islamophobe, Finkielkraut et P.A. Taguieff, comme des gens aux intentions plus ou moins honnêtes, mais servant, à leur corps défendant, les intérêts du premier. Soit vous êtes coupable parce que nous avons toutes les preuves que vous l’êtes. Soit vous êtes innocent, mais en fin de compte, vous êtes quand même, par accointances indirectes, coupable, ou vous vous apprêtez à l’être en suivant une mauvaise pente...

La stratégie antisémite ? Déshabiller les Juifs, les effeuiller par tranches successives. Pétain a d’abord mis en cause les Juifs qui parlaient avec l’accent yiddish, puis les Juifs dépourvus de décorations, puis... Aujourd’hui, on s’en prend aux "extrémistes radicaux", en ménageant partiellement les "communautaristes". Demain, on désignera de nouveaux parias à la vindicte publique, on exigera encore plus, le pantalon après la chemise, pour dépouiller progressivement les Juifs de toute identité apte à la riposte.

Bientôt, à Paris, se tiendra le procès d’un internaute juif [3], qui sera livré aux crocs de la meute des antisionistes obsessionnels et compulsifs, sous l’oeil amusé des sites islamistes négationnistes qui bénéficient, eux, d’une impunité totale. Son crime ? Avoir mis en ligne une scène de défi virtuel, dans le plus pur style potache, qui aurait valu à n’importe quel individu lambda, dans d’autres circonstances, au maximum une réprimande pour invitation à un bizutage excessif, comme il s’en déroule, à chaque rentrée dans les facs de Médecine, ou d’Architecture. Dans quelques mois, dans quelques années, il y aura d’autres Juifs sur le banc des accusés, mais des Juifs qui auront peut-être déjà fait amende honorable, qui auront peut-être commencé à baisser la garde face à des adversaires que des premiers succès auront encouragés, ragaillardis, rassérénés dans leur hargne combative. Il y aura peut-être des Juifs convoqués pour des motifs lancés avec une audace démultipliée par des victoires initiales.

Seuls les naïfs peuvent penser que des actes de contrition apaiseront la fureur des ’procureurs’ antisionistes. Chaque concession, en apparence mineure, au discours accusatoire, nous plonge dans ce cycle infernal qui renforce la confiance vorace de l’inquisiteur, au fur et à mesure qu’il accentue la mise sous tutelle des éventuels pénitents. Ces derniers, en participant à la grande curée contre les "extrémistes" et les "radicaux", espéraient s’acheter une tranquillité, mais celle-ci s’avérera provisoire, très provisoire… et très précaire. [4]

Que les plus sceptiques inscrivent le sigle UGIF dans leur moteur de recherche, et qu’ils méditent sur le destin des dirigeants de cette "Union Générale des Israélites de France" qui, entre 1941 et 1944, n’avaient que le mot de modération à la bouche, tout en fustigeant les intransigeants et les boutefeux. Qu’ils méditent surtout sur la fin qui a été réservée à ces hommes par ceux-là même avec qui ils avaient engagé un dialogue et des négociations dépourvues de tout communautarisme sectaire.

Il est inutile et surtout dangereux d’engager, avec le discours antisioniste radical, version moderne et actualisée de la vieille rhétorique antisémite, une bataille de conviction, voire de réfutation simple. Tout accommodement avec lui affaiblit, diminue les défenses immunitaires, sape peu à peu les capacités de résistance. Il s’agit de démystifier ce discours, de le délégitimer radicalement, de l’attaquer dans ses fondements, de montrer que toute la bouillie argumentative qu’il utilise, les indignations, en apparence sincères, qu’il exprime, ne sont qu’un écran de fumée au service d’une stratégie criminelle dirigée, dès le départ, contre l’existence même du peuple juif.

Dans les années 50, les soviétiques avaient créé un "Mouvement de la Paix" qui parlait de petits oiseaux, de planète à sauver et de monde sans armes. Les démocrates avaient refusé de répondre sur le terrain du débat d’opinions. Ils avaient, au contraire, choisi de démasquer une opération propagandiste qui, derrière des mots d’ordre bon enfant, servait la politique expansionniste et exterminatrice du Kremlin.

A l’instar d’un bon judoka, il faut se défendre, d’emblée, dès le début du combat, de la prise au col que veut nous imposer l’adversaire, car, quels que soient la suite de la polémique et le talent mis à la conduire, elle ne peut que nous mener à la chute. Aucun Juif n’a de comptes à rendre au MRAP et à tout ce qu’il représente, historiquement et politiquement. Aucun Juif n’a à se justifier d’être, ou non, «extrémiste», «communautariste», voleur de poules, ou mari volage, devant des groupes qui ont toujours été dans le camp des persécuteurs acharnés du peuple juif. Une stratégie offensive et tout simplement le bon sens exigent, au contraire, que les Juifs mènent un combat frontal, sans concession, pour ôter toute légitimité aux organisations communistes ou para-communistes à critiquer ne serait-ce qu’une seule parole publique juive.

Le MRAP n’est pas un perdreau de l’année, une aimable organisation antiraciste, qui s’offusque innocemment des dérapages racistes relevés ici ou là sur le net. Par ses liens organisationnels et ses amitiés internationales, cette organisation ne serait-elle pas en continuité avec tout le passif criminel accumulé par les communistes contre le peuple juif ? Les centaines de milliers de Juifs assassinés sous Staline - assassinés en tant que Juifs -, ceux internés en hôpital psychiatrique sous Brejnev, les Falachas massacrés par Megistu, le ’Négus rouge’ qui tyrannisa l’Ethiopie, sans compter la politique de collusion pronazie suivie par le PCF, entre septembre 1939 et mai 1941 - pacte germano-soviétique oblige -, qui vit les responsables communistes demander à la Gestapo, à l’automne 1940, alors que Vichy promulguait sa législation antisémite, la reparution légale de L’Humanité, et à Pétain (une lettre en fait foi), de témoigner à charge au procès que Vichy organisa, à Riom, contre les dirigeants juifs de la Troisième République, Léon Blum en tête. On pourrait parler des pogroms encouragés par les communistes polonais en 1967-68, on pourrait parler… Un rapport de 50 pages ne suffirait pas à répertorier la somme de ces atrocités qui, jusqu’à présent, n’ont fait l’objet d’aucune repentance publique.

Une fois les masques tombés, qui doit rendre des comptes à qui ?


Jouer sur notre terrain

Nous devons assurer nous-mêmes la distribution des cartes. Nous devons parler notre propre langage et surtout tenter de faire adopter, par la culture ambiante, les références et les termes qui sont les nôtres. Il faut jouer sur un terrain où nous occuperons la position du créancier et eux, celle du débiteur. Une conférence antisioniste, par exemple, ne doit plus être considérée comme une gentille réunion humaniste qui s’offusque des outrances des Juifs radicaux, mais comme un facteur de violence antisémite. Etre, c’est être nommé, surtout dans la société du spectacle et de la communication. Sémantiquement, elle doit être nommée pour ce qu’elle est : une menace criminelle. Il faut parvenir à ce que la confrontation tourne autour de l’alternative: "antisionistes qui doivent prouver en permanence qu’ils ne sont pas antisémites // Juifs qui exigent des comptes".

Lorsque les amateurs de pêche à la ligne tiennent un congrès, il n’y a pas d’agression antisémite à cinq kilomètres à la ronde. Pas plus que lors d’un tournoi régional de pétanque, ou une réunion syndicale de fleuristes [5]. En revanche, chaque manifestation antisioniste génère des violences exercées contre les Juifs. Conclusion : pour les Juifs, en France, à l’heure actuelle, il n’y a pas de problème de pêche à la ligne, ni de problème lié à l’artisanat floral, en revanche il y a un problème antisioniste urgent qui doit être posé en termes de sécurité publique et de propagande criminogène.

C’est le point de départ de tout. Il faut engager le combat autour de cet axe. Lutter contre des rassemblements potentiellement dangereux : il faut imposer cette exigence comme l’unique terrain de confrontation avec les antisionistes, comme l’unique critère d’appréciation de leurs activités. Juger et dénoncer les discours, les slogans, le blabla tiers-mondiste, à partir de cette grille de lecture. Avant d’entamer une discussion sur les subtilités de la résolution 242, nous vous interpellons sur les risques que vos activités font peser sur la communauté juive. Discutons de cela : pourquoi ces idées sont-elles si dangereuses ? Peuvent-elles être tolérées ?

Depuis 20 ans, le FN est enserré dans une nasse qui frappe d’illégitimité la totalité de son discours. Le Pen peut parler de la marée noire ou de la baisse de la TVA, sa parole sera reçue a priori comme pouvant relever du racisme. Si le Pen avance une proposition économique ou sociale, on ne lui répondra pas sur le terrain économique ou social, on lui demandera si la mesure qu’il préconise concerne seulement les Français, et parmi eux les «Français de souche», etc. Quel que soit le sujet choisi, le débat opposera un ’procureur’ antiraciste qui se sent le droit de jeter le soupçon sur le plus banal des propos, et un accusé susceptible à chaque instant de dissimuler des intentions racistes. Il lui est impossible de participer à un débat loyal, où les deux interlocuteurs sont à égalité et où chacun a ses chances. Il est dès le départ plombé, pourrait-on dire. Il part avec un boulet au pied et un costume pénitentiaire, qui criminalise l’ensemble de son argumentaire.

Il faut enserrer les antisionistes dans une nasse où leur parole sera reçue, a priori, comme POUVANT relever de l’antisémitisme. Il faut amener la confrontation sur un terrain balisé par les deux pôles : Juifs en droit de se sentir menacés face à un discours, pour le moins ambigu, qui exige, par nature, d’être décrypté, contrôlé, surveillé.

Un adversaire complexé est un adversaire affaibli. Les derniers écrits de Boniface sont pathétiques parce qu’à chaque argument avancé, il se sent obligé de prouver qu’il n’est pas antisémite. Il écrit sous la pression, pour employer un terme cher aux entraîneurs de foot ou de rugby. Après chaque paragraphe, on le voit se tourner vers une caméra de surveillance, comme s’il marmonnait : ça va, je n’ai pas dérapé, je peux continuer ? De même, le titre ironique «Encore un antisémite : A. Burg !», inscrit sur certains sites pro-Arafat, montre que la crainte de paraître politiquement incorrect est en train de gagner le camp adverse. Ses adeptes commencent à adopter, comme critères de leur discours, nos propres critères de légitimité, ils sont sur la défensive : leur souci majeur n’est plus d’attaquer Israël, mais de prouver qu’ils ne sont pas antisémites.

Laurent Rosenblatt
 
© Upjf et L. Rosenblatt

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Notes de la Rédaction d’upjf.org


[1] Rosenblatt a bien raison de faire remarquer que la réception de l’argumentation est déterminée par les questions : « Qui parle ? », et surtout : « Qui a le droit de parler ? ». Il rejoint ainsi, sans le savoir, par delà les siècles, le pieux Ben Sira, qui écrivait : "Quand le riche parle, tous se taisent et l’on porte aux nues son discours. Quand le pauvre parle, ils disent : « Qui est-ce? » Et s’il échoue [à convaincre], ils se font une joie de le repousser. » (Siracide 13, 23).
[2] Voir mes articles rédigés sur le mode de la dérision (on comprendra pourquoi en les lisant : " Schmock, le MRAP et le ’Protocole des Webmestres de Sion’ " ; "Marche à gauche : maccarthisme anti-Juif de droite" ; "Droit de réponse de M. Schmock: La Société israélienne s’effondre".
[3] Il s’agissait du responsable du site Am Israel Haï, lequel fut lâchement abandonné par ses coreligionnaires, dont plusieurs se donnèrent même bonne conscience en l’accablant de reproches comme les "amis" de Job. L’infortuné fut condamner à verser de lourds dommages et intérêts (plus de 13000 €) aux parties civiles (dont les associations antiracistes, MRAP, la CAPJPO et J’Accuse). Sans la générosité d’un ami qui lui a avancé les fonds nécessaires, il aurait été incarcéré. A ce jour, il est toujours en train de rembourser cette somme, à tempérament. Il suffira pour résumer le climat d’hystérie et de lynchage qui régna, en France, durant des mois, à propos de cette plaisanterie de potache érigée en crime raciste majeur, de lire ou de relire l’extrait suivant de l’oraison funèbre vengeresse prononcée par Charles Dalger, sur le site France-Echos : « Quand on pense que cette ultra modeste page perso, strictement inconnue, eut les honneurs des journaux télévisés nationaux, donna lieu à des quantités de pages imprimées, des heures de débats radiophoniques, une notoriété mondiale (nous avons conservé toutes les références), en plus d’un procès à grand spectacle, digne de celui d’un criminel contre l’humanité, tout ça, pour une petite plaisanterie d’une ligne, dans laquelle on recommandait de cracher sur, ou d’asséner des coups de bâtons à un ramassis d’antijuifs, accidentellement nés juifs… Ah, mais ! C’est qu’on ne plaisante pas avec l’antisémitisme en France ! Surtout quand l’accusé est un juif anti-terroristes, et les plaignants les antijuifs (euh, pardon, seul le synonyme « antisioniste » est autorisé !). Bref, les plaignants prétendirent mourir de peur, mais on ne reçut aucun faire-part de décès... »
[4] Cette tranquillité achetée au prix d’une lâche compromission, et, de toute manière, inutile, fait penser à la remarque cruellement sarcastique de Churchill, souvent citée : « Être conciliant [avec l’ennemi], c’est comme nourrir un crocodile, dans l’espoir qu’il vous mangera en dernier. »
[5] Cela rappelle la blague instructive, qui existe en maintes versions, dont celle-ci. Un juif qui, extérieurement ne se distingue en rien du non-Juif à côté duquel il est assis sur un banc public, dans un square parisien, s’adresse à son voisin : « Quelle époque nous vivons, Monsieur ! Vous avez vu tout ce qui se passe dans le monde ! Et tout ça, à cause des Juifs… Et d’ajouter malicieusement : …et des cyclistes, bien entendu ! - Oui, en effet, acquiesce l’autre distraitement. Et après une légère hésitation : Mais, pourquoi les cyclistes ? - Et notre Juif de rétorquer : Mais pourquoi les Juifs ? » Voir M. Macina "Le Juif et le cycliste, ou le coup du bossu".

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Mis en ligne pour la première fois le 19 septembre 2003, et à nouveau le 16 septembre 2006, sur le site www.upjf.org