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Israël (Société - mentalités)
Israël (défense - apologie d')

Un monde sans Israël, Josef Joffe
04/03/2005

Article remarquable, qui restera classique. Toutefois, sa densité et le style elliptique qui le sert autant qu'il le dessert, en rendent la lecture assez difficile. Il ne faudrait surtout pas se laisser rebuter par l'austérité de cette analyse, car la pertinence de ses arguments est sans égale, à ce jour. À lire, relire et faire connaître largement (sous réserve de mention expresse des copyrights et de notre site). Menahem Macina.
Mise à jour du 04/03/05, suite à la publication d'une série d'articles qui contestent violemment cette analyse de J. Joffe.

14/01/05


Article paru sur le site de Foreign Policy.com
Janvier/février 2005

Original anglais : "A world without Israel"

Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org.

La publication de cet article a déclenché une vive polémique. On trouvera, ci-dessous, des liens à certains articles y afférant :
Imaginez qu'Israël n'ait jamais existé. Le marasme économique et la répression politique qui poussent des jeunes gens en colère à se transformer en bombe-suicide cesseraient-ils d'exister ? Les Palestiniens auraient-ils un État indépendant Les États-Unis, débarrassés de leur encombrant allié, seraient-ils tout à coup aimés de tout le monde musulman ? Ce serait prendre ses rêves pour la réalité. Loin de créer des tensions, Israël réfrène, en réalité, plus d'antagonismes qu'il n'en cause.

Depuis la seconde guerre mondiale, aucun État n'a autant souffert qu'Israël de si cruels retournements de situation. Inconditionnellement admiré, dans les années 70, comme l'État de "ces Juifs pleins de cran", qui ont survécu contre toute attente et ont fait fleurir la démocratie et le désert, dans un climat hostile tant à la liberté qu'à la verdure, Israël est devenu l'objet d'une délégitimation rampante.

Le dénigrement se manifeste sous deux formes. La première - la version douce - impute à Israël, d'abord et surtout, tout ce qui ne va pas au Moyen-Orient, et l'accuse d'avoir dévoyé la politique étrangère des États-Unis. C'est le leitmotiv des éditoriaux partout dans le monde, sans parler du venin qui suinte des pages de la presse arabo-islamique. La version récente la plus dure s'en prend à l'existence même d'Israël. Selon cette interprétation, c'est Israël en tant que tel, et non son comportement, qui est à l'origine des troubles au Moyen-Orient. Par conséquent, la conclusion "étaticide" est que la naissance d'Israël, à laquelle présidèrent les États-Unis et l'Union soviétique, en 1948, fut une erreur grave, si grandiose et digne de respect que l'événement ait pu être alors.

Drapeau israélien déchiréLa version douce est assez familière. Un des ses motifs est la théorie consistant à "secouer les puces à son chien". Ainsi, aux États-Unis, le "lobby juif" et une cabale de néo-conservateurs aurait emberlificoté l'administration Bush dans une stupide politique pro-israélienne, contraire à l'intérêt national. Comme cela s'est produit si souvent dans l'histoire, ce point de vue majore l'importance des Juifs. Mais, derrière cette accusation, s'en profile une autre, plus générale, selon laquelle il serait, de toute manière, antidémocratique que des groupes sous-nationaux se jettent dans la mêlée quand il est question de politique étrangère. Passons donc en revue les différentes manières dont les entités sous-nationales luttent en matière d'intérêt national : les syndicats et les sociétés réclament des exemptions tarifaires et fiscales ; les organisations non gouvernementales font campagne pour des interventions humanitaires ; et les Cubains américains nous empêchent de fumer des cigarillos de Vuelta Abajo. Ces dernières années, des Polonais ont milité en faveur de Solidarité [Solidarność], des Afro-Américains ont lutté contre la ségrégation en Afrique du Sud, et les Lettons, contre l'Union soviétique. En d'autres termes, l'empoignade démocratique ne connaît pas de limites.

Une autre version douce est la théorie de "la cause originelle", dans ses nombreuses variantes. Puisque les Israéliens, "obstinés" et "récalcitrants" sont les principaux coupables, ils doivent être punis et chassés pour le bien de la paix. "Faites pression sur Israël" ; "supprimez l'aide économique et militaire" ; "faites-leur savoir que nous ne fermerons pas les yeux sur leurs brutalités" — telles ont été les homélies passe-partout, les obsessions même, des classes bavardes et des décideurs du ministère des Affaires étrangères, durant des décennies. Toutefois, comme Sigmund Freud nous l'a rappelé, les obsessions ont tendance à se répandre. Aussi y a-t-il toujours plus d'ajouts créatifs à la théorie bien rodée de la cause originelle. Anatol Lieven, de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale, affirme que ce qui se passe entre les Israéliens et les Palestiniens est « un obstacle énorme à la démocratisation, parce que cela enflamme tous les aspects les plus négatifs et régressifs du nationalisme et de la culture arabes. » En d'autres termes, le conflit nourrit la pathologie, et non l'inverse — un peu comme si un agresseur de passants sur la voie publique expliquait à la police : « tout a commencé quand ce type s'est rebiffé contre mon attaque. »

Cet argument de la cause originelle présente une triple difficulté : Il brouille, quand il ne les inverse pas, la cause et l'effet. Il fait l'impasse sur une myriade de conflits sans lien avec Israël. Et il absout les Arabes de toute culpabilité, en faisant retomber le blâme sur qui vous savez. À en croire l'ancien inspecteur Scott Ritter, la recherche d'armes arabo-islamiques de destruction de masse, et, par extension, la guerre contre l'Iraq, portent aussi la marque d'Israël. « Tant qu'Israël a des armes nucléaires, estime Scott Ritter, il choisit une voie qui implique la confrontation… Car les pays arabes, le monde musulman, ne vont pas rester à la traîne ni laisser faire, ils chercheront donc à se procurer leur propre force de dissuasion. On a vu cela en Iraq, non seulement pour la force de dissuasion nucléaire, mais également pour la force de dissuasion biologique… que les Iraqiens développaient pour contrebalancer la supériorité nucléaire israélienne. »

Cette théorie aurait de quoi séduire si elle ne se heurtait à quelques faits gênants. Les Iraqiens n'ont pas utilisé leurs armes de destruction de masse contre l'usurpateur israélien, mais contre leurs coreligionnaires musulmans, durant la guerre Iran-Iraq, et contre leurs concitoyens iraqiens, lors de l'attaque au gaz mortel contre les Kurdes, à Halabja, en 1988 —or, ni l'un ni l'autre ne brandissaient la moindre menace nucléaire. Quant au programme nucléaire iraqien, nous sommes maintenant en possession du "rapport Duelfer", réalisé à partir des comptes rendus d'Iraqiens loyalistes envers le régime, qui concluait : « L'Iran était la cause prépondérante de cette politique. Tous les hauts dirigeants iraqiens considéraient l'Iran comme le principal ennemi de l'Iraq dans la région. L'aspiration à parvenir à un équilibre des forces avec Israël et à acquérir un statut et une influence dans le monde arabe, constituait aussi une motivation, mais secondaire. »

Passons maintenant à la version dure du dénigrement d'Israël. Toujours aussi subtilement, une tonalité plus sinistre se glisse dans ce récit : Israël n'est pas simplement un voisin indiscipliné, mais un intrus malvenu. Bien que cette version s'exprime encore timidement en dehors du monde arabe, ses promoteurs en Occident occupent la scène comme des diseurs de vérité, qui osent transgresser le tabou. Ainsi, l'auteur britannique A. N. Wilson déclare-t-il que c'est à contrecœur qu'il en est venu à la conclusion qu'Israël a prouvé, par ses propres actes, qu'il n'avait pas le droit d'exister. Et, après le 11 septembre 2001, le savant brésilien Jose Arthur Giannotti a déclaré : « Convenons que l'histoire du Moyen-Orient serait entièrement différente sans l'État d'Israël, qui a ouvert une plaie entre l'Islam et l'Occident. Peut-on venir à bout du terrorisme musulman sans venir à bout de cette blessure, qui est la source de la frustration des terroristes potentiels ?»

L'idée même d'un État juif est un "anachronisme", argue Tony Judt, professeur et directeur de l'Institut Remarque, à l'Université de New York. Cela ressemble à "un projet séparatiste de la fin du dix-neuvième siècle", qui n'a "aucune place" dans ce nouveau monde merveilleux qui se dirige vers la perfection téléologique de l'unité multiethnique et multiculturelle, liée par le droit international. Le moment est venu "de penser l'impensable", et, par conséquent, d'abandonner cet État Juif au profit d'un seul État binational, garanti, bien sûr, par une force internationale.

Eh bien, supposons qu'Israël soit un anachronisme et une erreur historique, sans laquelle le monde arabo-islamique, qui s'étend de l'Algérie à l'Égypte, et de la Syrie au Pakistan, serait un endroit bien plus heureux, surtout du fait que le péché originel, la création d'Israël, n'aurait jamais été commis. Puis, remontons dans le passé avant de revenir à l'époque présente, comme si nous avions le pouvoir de donner un coup de baguette magique puissante, suite auquel Israël disparaîtrait soudain de la carte.


Une culture civilisationnelle d'affrontements

Commençons la litanie des "que-se-serait-il-passé-si" en 1948, quand Israël est né dans la guerre. Mort-né, cet État aurait-il tué le problème palestinien dans l'œuf ? Pas exactement. L'Égypte, la Transjordanie (aujourd'hui Jordanie), la Syrie, l'Iraq, et le Liban ont marché sur Haïfa et Tel Aviv non pour libérer la Palestine, mais pour s'en emparer. L'invasion était un exemple classique de lutte de pouvoir entre États voisins soucieux de s'approprier un territoire. S'ils avaient remporté la victoire, cela n'aurait pas donné lieu à l'émergence d'un État palestinien, et il y aurait toujours eu pléthore de réfugiés. (Rappelons que la moitié de la population du Koweit a fui la "libération" de ce pays par le dictateur Saddam Hussein, en 1990.) En effet, dans l'hypothèse où le nationalisme palestinien se fût alors éveillé, comme il l'a fait vers la fin des années 60 et 70, les Palestiniens pourraient maintenant envoyer des terroristes-suicide en Égypte, en Syrie, et ailleurs.

Imaginons qu'Israël ait disparu en 1967, au lieu d'occuper la Cisjordanie et la bande de Gaza, alors dominées, respectivement, par le roi Hussein de Jordanie et le président égyptien Gamal Abd el-Nasser. Ces dirigeants auraient-ils abandonné leur souveraineté au chef palestinien Yasser Arafat et abandonné Haïfa et Tel-Aviv, pour faire bonne mesure ? Probablement pas. Les deux potentats, ennemis en tout, sans que ce soit dit, n'étaient unis que par leur haine et leur crainte communes d'Arafat, le fondateur du Fatah (mouvement national de libération de la Palestine), qu'ils soupçonnaient, avec raison, de comploter contre les régimes arabes. En bref, la "cause originelle" de l'absence d'un État palestinien aurait persisté, même sans Israël.

Finalement, supposons, par hypothèse, qu'Israël disparaisse d'un seul coup, aujourd'hui. Comment ce développement affecterait-il les pathologies politiques du Moyen-Orient ? Seuls ceux qui pensent que la question palestinienne est au cœur du conflit du Moyen-Orient envisageraient, à la légère, un avenir heureux pour cette région éminemment problématique, une fois Israël disparu. Car, il n'existe rien de tel que "le" conflit. Un rapide calcul fait apparaître cinq situations prévisibles d'enlisement - ou pire - de la situation dans la région :


États contre États : L'élimination d'Israël du concert régional ne contribuerait guère à la concorde interarabe. Le retrait des puissances coloniales, Grande-Bretagne et France, au milieu du XXe siècle, a laissé un groupe de jeunes États arabes redessiner la carte de la région. Dès le début, la Syrie a exigé le Liban. En 1970, seule l'armée israélienne a dissuadé Damas d'envahir la Jordanie sous le prétexte de soutenir un soulèvement palestinien. Tout au long des années 50 et 60, l'Égypte de Nasser s'est érigée en nouveau champion du panarabisme, et est intervenue au Yémen, dans les années 60. Le successeur de Nasser, le président Anouar Es-Sadate, s'est trouvé mêlé à des désaccords avec la Libye vers la fin des années 70. La Syrie est entrée au Liban en 1976, puis, elle a annexé le pays 15 ans plus tard, et l'Iraq a déclenché deux guerres contre les États de ses coreligionnaires musulmans : l'Iran, en 1980, le Koweit, en 1990. Le conflit avec l'Iran fut à l'origine de la plus longue guerre conventionnelle du XXe siècle. Aucun de ces affrontements n'a le moindre lien avec le conflit israélo-palestinien. En fait, la disparition d'Israël permettrait seulement d'affecter les crédits militaires à la gestion de ces rivalités internes.

Croyants contre croyants : Ceux qui pensent que le conflit du Moyen-Orient est une "affaire entre Musulmans et Juifs" feraient mieux de regarder de plus près le décompte des points : 14 ans de carnage fanatique au Liban ; la campagne d'extermination des chiites par Saddam, au lendemain de la première guerre du Golfe ; le massacre de 20 000 personnes par la Syrie, dans la place forte musulmane des Frères musulmans de Hama, en 1982, et la violence terroriste contre les chrétiens égyptiens, dans les années 90. Ajoutez à ce décompte l'oppression interconfessionnelle, comme en Arabie Saoudite, où la secte fondamentaliste des wahhabites brandit la matraque de la puissance d'État pour imposer son style de vie austère aux moins dévots.

Idéologies contre idéologies : Le sionisme n'est pas le seul "isme" à sévir dans la région, concurremment à d'autres idéologies. Quoique les partis baathistes de Syrie et d'Iraq soient issus des mêmes racines fascistes européennes, tous deux ont lutté pour la préséance au Moyen-Orient. Nasser a utilisé le panarabisme-socialisme contre l'État-nation arabe. Et baathistes et nassériens se sont opposés aux monarchies, comme en Jordanie. L'Iran khomeiniste et l'Arabie Saoudite wahhabite demeurent des ennemis mortels. Quel est le lien avec le conflit arabo-israélien ? Aucun, à l'exception du Hamas, armée terroriste des croyants, jadis soutenue par Israël en tant que rival de l'Organisation de Libération de la Palestine, et aujourd'hui responsable de beaucoup d'explosions-suicide en Israël. Mais le Hamas se débandera-t-il après la disparition d'Israël ? Certainement pas. Le Hamas a de plus grandes ambitions que celle d'éliminer "l'entité sioniste". L'organisation n'aspire à rien moins qu'un État arabe unifié sous un régime théocratique.

Utopie réactionnaire contre modernité : L'hostilité commune envers Israël est la seule chose qui empêche les modernistes et les traditionalistes arabes de déchirer leur société. Les fondamentalistes luttent contre les laïques, et les musulmans réformistes combattent pour la fusion de la Mosquée et de l'État sous le drapeau vert du prophète. Une lutte de classe à peine dissimulée oppose une minuscule bourgeoisie et des millions de jeunes hommes sans emploi, à la structure du pouvoir qui est le plus souvent une sorte de coterie étatique ayant la haute main sur les moyens de production. Loin de créer des tensions, Israël réfrène réellement les antagonismes dans le monde alentour.

Régimes contre peuples : L'existence d'Israël ne peut expliquer l'importance et l'ampleur des services de Moukhabarat (police secrète) dans l'ensemble du Moyen-Orient. À l'exception de la Jordanie, du Maroc, et des émirats du Golfe, qui pratiquent un monarchisme modéré et éclairé, tous les pays arabes (outre l'Iran et le Pakistan) ne sont que des variantes du despotisme — depuis la dictature dynastique de la Syrie jusqu'à l'autoritarisme de l'Égypte. Les dissensions intra-nationales en Algérie ont tué près de 100 000 personnes, sans qu'aucun répit soit en vue. On dit que le nombre des victimes de Saddam s'élève à 300 000. Après la prise de pouvoir de Khomeini, en 1979, l'Iran a été entraîné non seulement dans la guerre Iran-Iraq, mais également dans les troubles civils contenus avec peine dans les années 80. Le Pakistan est sur le point d'exploser. La répression impitoyable est le prix de la stabilité dans cette région.

Redisons-le, il faudrait une imagination féconde pour croire que le fait d'exclure Israël de l'équation du Moyen-Orient donnerait lieu à l'instauration de la démocratie libérale dans la région. Il pourrait être plausible d'arguer du fait que la dialectique de l'hostilité favorise, d'une manière ou d'une autre, la dictature dans les "États limitrophes", comme c'est le cas des gouvernements égyptiens et syriens, qui invoquent la proximité de la "menace sioniste" comme prétexte pour écraser la dissidence. Mais comment expliquer, alors, les mutilations dans la lointaine Algérie, le bizarre régime de culte de la personnalité, en Libye, la pieuse coutume de couper la main des voleurs en Arabie Saoudite, le despotisme des clercs en Iran, ou l'échec durable de la démocratie, qui ne parvient pas à prendre racine au Pakistan ? Israël a-t-il causé, d'une manière ou d'une autre, les divers putschs qui ont produit la république de la peur en Iraq ? Si la Jordanie, l'État qui a la plus longue frontière commune avec Israël, peut faire l'expérience d'une monarchie constitutionnelle, pourquoi pas la Syrie ?

Il ne servira à rien d'imputer à Israël les déficits de démocratie et de développement du monde arabe. Israël est un prétexte, pas une cause, et donc sa répudiation ne guérira pas les blessures que s'est infligées à lui-même le monde arabo-islamique. La version douce de l'"étaticide" - l'État binational - ne réussira pas davantage le coup, étant donné la "culture civilisationnelle d'affrontements" (définition empruntée à l'historien britannique Niall Ferguson), qui est la marque distinctive de la culture politique arabe. La lutte mortelle entre les Israéliens et les Palestiniens ne ferait que se déplacer de l'extérieur à l'intérieur.

Mon ennemi, moi-même

Quelqu'un peut-il affirmer, en toute bonne foi, que ces dysfonctionnements du monde arabe disparaîtraient avec la disparition d'Israël ? Deux rapports de l'ONU sur le "Développement Humain Arabe", rédigés par des auteurs arabes, répondent par la négative. Les calamités sont le fait du monde arabe. La stagnation et le désespoir ont trois causes originelles. La première est le manque de liberté. Les Nations unies évoquent la persistance des autocraties absolues, des élections truquées, d'une magistrature redevable à l'exécutif, et des contraintes qui pèsent sur la société civile. Les libertés d'expression et d'association sont aussi très sévèrement limitées. La seconde cause originelle est le manque de connaissance : soixante-cinq millions d'adultes sont illettrés, et environ 10 millions d'enfants n'ont pas eu la moindre instruction. De ce fait, le monde arabe rétrograde toujours davantage en matière de recherche scientifique et de développement de la technologie de l'information. Troisièmement, la participation féminine à la vie politique et économique est la plus basse au monde. La croissance économique continuera à stagner, aussi longtemps que le potentiel de la moitié de la population demeurera en grande partie inexploité.

Tout cela sera-t-il corrigé quand l'insulte judéo-occidentale faite à la fierté arabe disparaîtra définitivement ? Les millions de jeunes chômeurs désemparés, chair à canon pour les terroristes, disparaîtront-ils aussi — en même temps que le pouvoir exercé par un parti unique, la corruption, et les économies opaques ? Cette perspective n'a de sens que pour ceux qui aiment les explications simplistes, ou, pire, nourrissent une animosité particulière envers l'État juif et son refus de se comporter comme la Suède. (Il faut réfléchir au fait que la Suède ne serait pas la Suède non plus si elle vivait dans le monde hobbesien du Moyen-Orient.)

En conclusion, le plus populaire de tous les "que-se-serait-il-passé-si" est le suivant : Le monde islamique détesterait-il moins les États-Unis si Israël disparaissait ? Comme tous les "que-se-serait-il-passé-si", celui-ci n'admet également qu'une preuve intuitive. Pour commencer, l'idée que 5 millions de Juifs sont les seuls responsables de la fureur d'environ un milliard de musulmans ne peut porter le poids dont on la charge. Deuxièmement, les haines arabo-islamiques des États-Unis sont antérieures à la conquête de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Rappelons-nous le dégoût laissé par le coup de force réalisé par les États-Unis pour rétablir le pouvoir du Shah à Téhéran, en 1953, ou l'intervention américaine au Liban, en 1958. Dès que la Grande-Bretagne et la France ont quitté le Moyen-Orient, les États-Unis sont devenus la puissance dominante et la cible numéro 1. Une autre évidence intuitive est que l'anti-américanisme (officieux) le plus féroce émane des prétendus alliés de Washington au Moyen-Orient arabe, en Égypte et en Arabie Saoudite. Israël est-il la cause de cette situation — ou peut-être est-ce bien commode, pour ces régimes, « d'occuper des esprits étourdis avec des querelles étrangères » (comme le dit le Henry IV de Shakespeare), afin de détourner l'attention populaire de la dépendance à l'égard du "Grand Satan " ?

Voyez la déclaration du Caire contre "l'hégémonie américaine", texte approuvé par 400 délégués du Moyen-Orient et de l'Occident, en décembre 2002. Ce long acte d'accusation ne mentionne la Palestine que de manière accessoire. La condamnation centrale, émise avec une profusion de variantes, prend pour cible les États-Unis, qu'elle accuse de monopoliser la puissance « dans le cadre d'une globalisation capitaliste, de restaurer le colonialisme et d'empêcher l'émergence des forces qui modifieraient l'équilibre au profit d'une multipolarité. » En bref, l'Amérique entière est responsable de toutes les misères du monde arabe, Israël venant, à distance, en deuxième position.

Ce conte familier comporte un coup de théâtre ironique : l'un de ses principaux signataires est Nader Fergany, l'auteur qui a dirigé la rédaction du rapport onusien de 2002, sur le Développement Humain Arabe. Ainsi, même ceux qui reconnaissent les échecs internes du monde arabe finissent par accuser "l'Autre". Étant donné l'énormité de l'acte d'accusation, abandonner Israël n'absoudra pas les États-Unis. Les khomeinistes d'Iran ont raison - si l'on peut dire - quand ils dénoncent l'Amérique comme le "Grand Satan", et Israël seulement comme le "Petit Satan", au service de la puissance américaine. Ce qui met réellement en rage ceux qui haïssent l'Amérique, au Moyen-Orient, c'est que Washington s'immisce dans leurs affaires, que ce soit pour des problèmes liés au pétrole, ou au terrorisme, ou aux armes de destruction de masse. C'est pour cela que Oussama ben Laden, qui ne s'est entiché de la cause palestinienne qu'après coup, appelle les Américains les nouveaux croisés, et les Juifs, leurs doublures impérialistes.

Rien de tout cela n'a pour but de plaider en faveur de la poursuite de l'occupation, par Israël, de la cisjordanie et de la bande de Gaza, ni de justifier les difficultés cruelles qu'elle impose aux Palestiniens, ce qui est dommageable pour l'âme même d'Israël. Mais, comme cette analyse le suggère, la vraie source de l'angoisse arabe est l'Occident, en tant que miroir évident de la misère (arabe) et cible irrésistible de ce que Fouad Ajami, célèbre spécialiste du Moyen-Orient, a appelé "la fureur arabe". Ce qui est mystérieux, c'est que tant d'Occidentaux, comme ceux qui ont signé la déclaration du Caire, croient qu'il en est autrement.

S'agit-il d'antisémitisme, comme tant de Juifs sont prompts à le suspecter ? Non, mais nier la légitimité d'Israël a une ressemblance étrange avec quelques traits majeurs de cette croyance, qui compte parmi les plus ténébreuses. Selon elle, les Juifs sont omnipotents, omniprésents, et donc responsables des maux du monde. Aujourd'hui, Israël se trouve dans une situation analogue, que ce soit comme serviteur ou comme manipulateur de la puissance des États-Unis. La version douce soupire : « Si seulement Israël était plus raisonnable… » La version semi-dure exige que « les États-Unis coupent l'herbe sous les pieds d'Israël » pour lui imposer la docilité qui vient de l'impuissance. Quant à la version dure-dure, elle rêve d'un salut qui découlerait de la disparition d'Israël.

Ben, voyons. Cela ne rappelle-t-il pas cette vieille blague de la guerre de l'indépendance d'Israël : Alors que les balles sifflaient au-dessus des têtes de deux Juifs qui couraient se terrer pour échapper aux rafales, l'un deux grogna : « Tant qu'à nous donner un pays qui n'était pas le leur, pourquoi les Angliches ne nous ont-ils pas donné la Suisse ? » Hélas, Israël n'est qu'un lopin de terre dans la région la plus délétère du monde, et le nettoyage n'est même pas commencé.

Josef Joffe *


* Josef Joffe est l'éditeur de Die Zeit, chercheur attaché à la Hoover Institution, et membre distingué de l'Institut d'Études internationales, l'un et l'autre à l'université de Stanford.

Mis en ligne le 14 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.


© Foreignpolicy.com pour l'original anglais, et upjf.org pour la version française.



Mise à jour 04/03/05.