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Judaïsme

La fête de Shavu’ot, ou Pentecôte
20/04/2006

Le Centre SIDIC-Rome - Service International de documentation judéo-chrétienne, un des fruits du Concile Vatican II, a été créé en novembre 1965 par plusieurs évêques et experts qui ont travaillé à la rédaction de la Déclaration Nostra Aetate, 4, concernant les relations des Églises Chrétiennes avec le peuple juif. La raison profonde de tout le travail du SIDIC-Rome est de répondre à l’appel de l’Église, appel à comprendre et estimer le peuple juif comme il se comprend lui-même, appel à approfondir la foi chrétienne par l’étude de la foi du peuple juif dont le pape Jean Paul II parle comme de "nos frères aînés".

19/04/06

Texte reproduit du site du SIDIC.

Mémoire de la Révélation

Pour la tradition juive, surtout rabbinique, la fête de Shavu’ot, ou Pentecôte, est à la fois célébration et mémorial de l’événement extraordinaire qui s’est produit sur le Mont Sinaï, au troisième mois après la sortie d’Egypte (cf. Exode 19, 1-9). D’une part, en effet, Dieu s’y révèle à Israël en lui demandant d’accueillir librement sa parole et ses commandements, et, d’autre part, Israël répond en acceptant les ordres reçus: "Ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous écouterons" (Exode 24, 7). C’est un événement extraordinaire dans lequel Dieu se révèle non comme force, pouvoir ou énergie, mais comme amour personnel qui invite et s’en remet à la liberté humaine. Israël s’y décide pour Dieu et devient son partenaire, le peuple de l’Alliance. Pour les rabbins, Shavu’ot rappelle et actualise donc l’événement où Dieu et Israël se lient par un pacte d’amour et de fidélité, à l’image de celui d’un époux et d’une épouse, comme l’affirment certains maîtres, qui voient dans le Sinaï les Noces de Dieu et d’Israël, dont dépend la "Shalom", c’est-à-dire la plénitude des biens messianiques et le bonheur du monde.


Le terme "Shavu’ot"


Ce terme, qui signifie "semaines", a pour racine le chiffre "sept", parce que la fête est célébrée "sept semaines" après la Pâque: "Tu compteras sept semaines; à partir du moment où l’on met la faux à la moisson, tu commenceras à compter sept semaines" (Lévitique 23, 15). Le terme "Pentecôte" a le même sens, puisqu’il signifie, en grec, "cinquantième", sous-entendu "jour", le jour de la Pâque étant considéré comme le premier jour à partir duquel on compte.

Même si, dans la Torah écrite, et comme il ressort de ces textes, la fête de la Pentecôte a un caractère agricole, elle est peu à peu devenue "historique" en se revêtant d’un sens nouveau. Ce n’est plus seulement la célébration de Dieu comme dispensateur des biens de la terre, mais de Dieu en tant que celui qui fait à Israël le don de la Torah et de la Révélation.

Même s’il est difficile de dater avec exactitude le moment où intervient ce passage de la dimension "naturelle" à la dimension "historique", il est, de toute façon, certain qu’à partir de l’époque rabbinique, la fête de la Pentecôte est liée presque exclusivement au don de la Torah, comme on le lit, aujourd’hui encore, dans le qiddush : "Bénis sois-tu, Seigneur notre Dieu, qui nous as choisis parmi tous les peuples et qui nous a élevés au-dessus de toutes les langues en nous sanctifiant par tes commandements. Seigneur, notre Dieu, parce que tu nous aimes, tu nous as donné des rencontres pour la joie, des fêtes et des temps pour l’allégresse, et cette fête des Semaines: le temps du don de notre Torah, convocation sainte et par amour".


Les autres noms de la fête

Dans la Torah écrite, en Exode 23, 16, on en parle comme de Hag ha-qatzir, "fête de la moisson": "Tu observeras la fête de la moisson des prémices de tes travaux, de ce que tu sèmes dans les champs" ; mais, en Nombres 28, 26, on en parle comme du Yom ha-bikkurim, le "jour des prémices" : "Le jour des prémices, où vous présenterez au Seigneur une oblation nouvelle, lors de votre fête des Semaines, vous tiendrez une réunion sainte; vous ne ferez aucun travail servile". Jusqu’à la destruction du Temple (70 ap. J.-C.), telle sera la principale dimension de la fête. La Mishnah lui consacrera le traité Bikkurim, qui en décrit le rituel riche et suggestif.

Dans la Torah orale, la fête est évoquée sous son nom de ’atzeret, c’est-à-dire "conclusion", et cela pour deux raisons. La première, parce que la fête de Shavu’ot, du point de vue agricole, concluait le cycle des offrandes des prémices, qui commençait à la moisson de l’orge par la fête des matzot (les "azymes"). La seconde, parce que, du point de vue historique, elle apporte le sens ultime de la Pâque, dont le don de la Torah est l’accomplissement.

Enfin, dans la liturgie, la Pentecôte se célèbre comme le zman mattan toratenu, le "temps du don de notre Torah", ce qui représente, pour nous, une terminologie paradoxale, puisque la loi donnée par Dieu à Israël n’est pas vécue comme un poids, mais célébrée comme un don.


Le lien avec la Pâque

La Torah écrite rappelle et souligne le lien constitutif que la Pentecôte entretient avec la Pâque: "A partir du lendemain du sabbat, du jour où vous aurez apporté la gerbe de présentation, vous compterez sept semaines complètes. Vous compterez cinquante jours jusqu’au lendemain du septième sabbat, et vous offrirez alors au Seigneur une nouvelle oblation. Vous apporterez, de vos demeures, des pains à offrir en geste de présentation, en deux parts de deux dixièmes de fleur de farine, cuites avec du ferment, à titre de prémices pour le Seigneur" (Lévitique 23, 15-17; Bible de Jérusalem).

Ce lien est repris et répété par la liturgie dans le rite appelé sfirat ha-omer, qui consiste à prononcer une bénédiction, chaque jour de la période séparant Pesah de Shavu’ot, en décomptant à chaque fois les jours qui rapprochent de la fête de la Pentecôte. Maïmonide explique ainsi l’importance et le sens du rite de l’omer: "[Pour arriver à Shavu’ot], nous comptons les jours qui nous séparent de la fête précédente de la Pâque, comme un homme qui attend un grand ami à une date prévue compte les jours et même les heures. Voici le motif pour lequel, entre l’anniversaire de notre départ d’Egypte et l’anniversaire du don de la Torah, nous comptons les jours qui passent à partir de l’offrande de l’omer: parce que le don de la Torah est le but et l’objet de l’exode d’Egypte".

Le don de la Torah que Dieu offre à Israël sur le Sinaï n’est pas simplement le moment suivant la libération d’Egypte (Dieu fait d’abord sortir, puis offre la Torah), mais il est la raison intime et même l’intention qui la motive: Dieu fait sortir Israël d’Egypte pour lui faire ensuite le don de la Torah. L’exode d’Egypte n’est pas une fin en soi, mais est voulu en vue du Sinaï. Au cours de l’Exode, Israël passe de la dépendance, sous Pharaon, à l’obéissance face à Dieu, du vivre pour soi, qui est un esclavage, à vivre selon Dieu, qui est liberté; en un mot: de la servitude au service.


"Le don de la Torah"

Fête du mattan Torah, du don (dans les deux sens d’action de donner et de cadeau) de la Torah, la Pentecôte est la clef de lecture la plus importante pour comprendre ce qu’est la Torah pour le judaïsme: non pas une loi qui enlève à la personne sa liberté, mais un don divin qui l’établit comme sujet. "Pourquoi", se demandent les Maîtres, "Israël est-il comparé à une colombe dans l’Ecriture ?"

Un sage répond à cette question: "Quand Dieu a créé la colombe, celle-ci est revenue vers son Créateur en se lamentant: «Seigneur de l’univers, il y a un chat qui ne cesse de me courir après et veut me tuer, et toute la journée, je dois courir sur mes pattes si courtes». Alors Dieu eut pitié de la pauvre colombe et lui donna deux ailes. Mais, peu de temps après, la colombe revint encore vers son Céateur en pleurant: «Seigneur de l’univers, le chat continue de me courir après et il m’est très difficile de courir avec les ailes sur le dos. Elles sont lourdes et je n’y arrive plus avec mes pattes si petites et si faibles». Mais Dieu lui sourit en disant : «Je ne t’ai pas donné des ailes pour que tu les portes sur le dos, mais pour que tes ailes te portent, toi». Il en est de même pour Israël, conclut le commentateur; quand on se lamente sur la Torah ou les commandements, Dieu répond: «Je ne vous ai pas donné la Torah pour qu’elle soit un poids pour vous et pour que vous la portiez, mais pour que la Torah vous porte»."

La Torah ne prive pas l’homme de son autonomie, mais la lui garantit, et l’hétéronomie divine ne met pas en cause l’autonomie humaine, mais elle est, au contraire, la seule qui la fonde.


Différentes acceptions du terme "Torah"

Traduit dans la Septante (LXX) par Nomos ("loi"), le mot Torah a pour contenu et pour sens d’indiquer à l’homme comment vivre selon Dieu. C’est un "enseignement de vie" qui montre et trace les chemins sur lesquels il convient de marcher afin que individus et communautés arrivent à la plénitude des biens et vivent dans la justice et dans la paix.

Au sens strict, le terme "Torah" désigne le "Pentateuque" : les cinq premiers livres de la Bible, contenant les principes fondamentaux qui règlent l’agir d’Israël envers Dieu et envers le prochain. Au sens large, "Torah" désigne à la fois la Bible écrite et la Torah orale (Mishnah, Talmud, Midrashim, etc), sans laquelle la compréhension de la Torah écrite est inadéquate. Pour le judaïsme, la Torah écrite comme la Torah orale ont une égale importance, ayant toutes les deux été remises par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï, et elles ont toutes les deux pour fin la pratique de la Loi, ou la Halakah, qui montre à l’homme et à la femme comment progresser (HLKH signifie "marcher", en hébreu). Selon la Torah orale, le nombre des commandements contenus dans la Torah écrite est de 613, soit 248 préceptes positifs (avec la formule "tu feras"), et 365 négatifs ("tu ne feras pas"). Le nombre 248 correspond aux parties du corps humain et celui de 365, aux jours de l’année : une façon de dire, par le jeu symbolique des nombres, que le commandement divin implique la totalité du sujet humain, dans le temps et dans l’espace. Le cœur de ces 613 prescriptions est constitué par les dix commandements, qui jouissent d’un statut particulier et sont, pour cela, appelés le "Décalogue", littéralement, les "Dix Paroles".


Shavu’ot dans la liturgie


La liturgie juive de la Pentecôte comprend :

  • la lecture de la parasha (un passage de la Torah) de l’Exode, chapitres 19-20, à l’intérieur desquels se trouve le Décalogue (20, 1-17);
  • la lecture de la haftarah (passage des Prophètes) de Ezéchiel 1,1-3,12: la vision du char, symbole de la splendeur avec laquelle Dieu s’est révélé en donnant à Israël la Torah;
  • le "rouleau", ou livre, de Ruth, la Moabite qui, en choisissant le peuple d’Israël comme son peuple, est le modèle de toute personne qui "se réfugie sous les ailes du Seigneur" (cf. Rt 2, 12);
  • le tiqqun: ce qui signifie "édification", "réparation", "correction", "amélioration". Pour la tradition juive, puisque Dieu a créé le monde imparfait, en attente d’être parfait, les Juifs lisent la Loi pendant la nuit de la Pentecôte pour achever la création. En effet, de même que Dieu a créé le monde par la Torah, ainsi, ses fils l’améliorent en le co-créant et en le re-créant par l’étude de la Torah. C’est pourquoi on se rassemble, durant la nuit, dans les synagogues ou dans les maisons, et, selon des modalités qui varient d’une communauté à l’autre, on étudie la Torah écrite et la Torah orale.

Shavu’ot dans le Midrash

Le Midrash évoque ainsi le don de la Torah :

  • Pourquoi les Dix commandements s’adressent-ils à un individu et non à tout le peuple ? Afin que chacun en particulier se dise : "La Torah a été donnée pour moi, afin que je l’observe".
  • Pourquoi la Torah a-t-elle été donnée dans le désert et non en Israël ? Afin que les autres peuples ne disent pas: "C’est à nous qu’elle a été donnée et pas à eux"; et pour qu’Israël ne pense pas: "Nous avons droit à la Torah, mais pas vous".
  • Pourquoi le converti est-il plus cher aux yeux de Dieu que tous les Israélites présents au Mont Sinaï ? Bien qu’il n’ait pas été témoin de la foudre, du tonnerre et du son de trompes qui ont accompagné la Révélation, le converti a accueilli le joug du Ciel, c’est-à-dire la Torah. Y a-t-il quelqu’un qui puisse se dire plus cher que lui aux yeux de Dieu ?


Pentecôte Juive et Pentecôte chrétienne


Pour les Ecritures chrétiennes, le jour de Shavu’ot coïncide avec la descente de l’Esprit du Ressuscité sur les Apôtres: "Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble en un même lieu. Tout à coup, vint du ciel un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer" (Actes 2, 1-4; Bible de Jérusalem).

Le récit de la descente de l’Esprit est intimement lié au récit de la révélation de Dieu sur le Mont Sinaï, tant au niveau du langage et des symboles ("vent", "feu", "langues"), qu’au niveau du contenu et de la théologie. L’Esprit que Jésus donne, par sa mort et sa résurrection, est la puissance de l’Amour dont Dieu aime et appelle à aimer. La puissance de la voix qui s’est révélée sur le Sinaï comme Loi de l’Amour se manifeste et se reproduit dans l’événement de l’Esprit. La Pentecôte chrétienne n’est pas le dépassement de la Pentecôte juive, mais l’assomption et la radicalisation de ce qu’elle signifie.

© SIDIC
 

Mis en ligne le 19 avril 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org