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Christianisme

Dialogue interreligieux et réciprocité, A. R. Arbez
07/09/2006

03/09/06

 
Pratiquer le dialogue interreligieux dans la diversité des appartenances, pourquoi ?
 
N’est-ce pas l’affirmation que nous avons en commun davantage que notre condition humaine ? Fois et croyances proviennent de traditions différentes, avec même des aspects contradictoires, parfois inconciliables, et pourtant, en profondeur quelque chose d’essentiel nous pousse à dépasser les concepts d’identification pour avancer vers un espace où se conjugueraient spiritualité et respect de l’homme.
 
De ce fait, le dialogue interreligieux n’est pas une option inconditionnellement acquise d’avance. C’est une démarche exigeante, qui n’est gratifiante que si les paramètres du cheminement en commun impliquent la réciprocité.
 
La réciprocité ne gomme pas l’altérité, elle la valorise. Or, les fausses symétries religieuses, quotidiennement mises en exergue dans les medias entretiennent la confusion politiquement correcte : les journalistes abordant l’interreligieux s’ingénient à faire croire que judaïsme, christianisme et islam se situent d’emblée sur le même terrain théologique et philosophique. La promotion médiatique de l’islam, avec ses relais multiformes, exploite à fond cette ambiguïté.
 
C’est ignorer le fait qu’au cours des 27 ans de son pontificat, Jean Paul II a fortement promu et popularisé le lien intrinsèque, originel et original, qui unit christianisme et judaïsme. Et il n’existe pas de parallèle automatique de ce lien avec l’islam ou avec d’autres religions.
 
Ce n’est pas pour rien que, depuis quelques décennies, nombre de documents officiels de l’Eglise ont intentionnellement centré leur discours sur Jésus en tant que fils d’Israël, c’est à dire porteur de la sagesse de la Bible et messager de ce message de salut pour les nations ; il a fallu insister pour redire à quel point cette conviction basique relie, de manière particulière, tout chrétien au peuple juif, en raison de l’alliance. (Rappel de la « israelitica dignitas » conférée à tout chrétien par son baptême).
 
Ce lien congénital entre judaïsme et christianisme – soit dit en passant -  n’est pas exclusiviste et ne pénalise en rien le dialogue avec les autres religions non bibliques, tels l’islam, l’hindouisme et le bouddhisme.
 
Cette parenté différenciée entre christianisme et judaïsme incite, au contraire, à une ouverture attentive et active à leur égard !
 
En effet, le dialogue authentique n’isole pas artificiellement ses pionniers loin des confrontations, il ne tourne pas le dos aux tragédies du monde. Il porte avec lui les réalités complexes des religions et prend en considération les aspirations partagées par des millions d’êtres humains.
 
Le dialogue interreligieux est donc bien un paradoxe stimulant, puisqu’il est, en tant que tel, marqué par la similitude et par l’altérité entre partenaires.
 
La question est de savoir si, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, malgré ce que nous dit l’actualité, souvent tragique, des peuples et des cultures, une voie est ou non possible vers une relation interreligieuse empreinte de respect mutuel, où le compagnonnage spirituel favoriserait la promotion de valeurs communes et utiles à tous. La fragilité de cette entreprise n’échappe à personne, mais un tel acte de foi en un avenir réconcilié en vaut la peine.
 
Il y a plusieurs lectures du phénomène historique des religions. L’approche sociologique ou politique est éclairante, à certains égards, mais non déterminante, dans l’optique d’un dialogue entre traditions.
 
Le rôle de la religion est d’exprimer symboliquement les rapports entre l’humanité et Dieu et, par conséquent, de susciter des rapports humains en devenir. On parle souvent des religions comme des « hommes en quête de Dieu ». Ce n’est pas inexact, mais l’expression connue du théologien juif, Abraham Heschel : « Dieu en quête de l’homme », ouvre une autre perspective.
 
Dans le même esprit, ce qui va être premier selon la foi chrétienne, ce n’est pas la recherche humaine de Dieu, au sein des religions, par l’engagement social, par l’art, la culture ; ce qui est à la base du processus de foi, c’est de reconnaître que Dieu nous manifeste son amour prévenant, sans jamais forcer la liberté de qui que ce soit, et que cette « révélation » provoque un écho porteur de sens dans l’existence des croyants.
 
Dans la perspective de la Bible, Dieu est effectivement autant celui qui nous prie que celui que l’on prie. Il propose à son peuple d’accueillir son alliance afin d’étendre le règne de sa justice dans le monde et ainsi de l’humaniser.
 
La Bible hébraïque et les évangiles montrent bien que le salut offert par Dieu, même s’il passe par des personnes et un peuple choisis, est un salut proposé à tous les peuples, sans discrimination.
 
Comprendre ce qui fait sens pour des membres d’autres religions, créer des liens pour découvrir des traditions, dépasser les préjugés, les amalgames et les rancoeurs, fait donc partie de la mission de l’Eglise, car chacun sait combien ces ressentiments ont pu et peuvent encore être meurtriers – ne sous-estimons pas, par irénisme, les arrière-pensées, à tort ou à raison négatives, qui sont comme des scories de la difficile coexistence intercommunautaire. Ne laissons pas se reproduire indéfiniment les stéréotypes et les clichés du passé : on en voit l’urgence face à la récurrence de l’antisémitisme.
 
Il n’est pas anodin de constater les nombreux drames dans l’actualité du monde où interviennent des activistes violents, prétendument religieux, car ce triste constat a le malheur de faire rejaillir sur les religions dans leur ensemble une réputation de fauteurs de troubles et de génératrices de guerre, qu’elles n’ont globalement pas méritée.
 
Un dialogue interreligieux qui ne soit pas évasion dans l’irréel se doit pourtant de rester en phase avec ces événements afin de ne pas se déconnecter. Mais un dialogue lucide se doit aussi de croire à la fécondité des échanges entre croyants, même si leurs textes fondateurs ne disent pas la même chose des rapports humains.
 
Comme en témoigne la rencontre entre Jules Isaac et Jean XXIII, dans les années 60, et comme l’a rappelé le Pape Paul VI, le seul climat du dialogue, c’est l’amitié. C’est, bien sûr, un idéal à atteindre ; cela suppose l’interpellation réciproque dans le respect de ce que sont les uns et les autres. L’enjeu n’est pas facile, puisqu’il s’agit de tendre ensemble vers une vérité que nous ne ressentons pas de la même manière et dont personne n’est le propriétaire labellisé.
 
Comme l’affirmait le Concile Vatican II, « la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même, qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance ».
 
Des pionniers comme Albert Schweitzer, Paul Tillich et bien d’autres théologiens protestants ont essayé de penser le christianisme en relation avec d’autres religions ; du côté catholique, et dans le même sens, les pères Henri De Lubac, Jean Daniélou ou Karl Rahner ont préparé le terrain à l’ouverture interreligieuse de Vatican II, en particulier de Nostra Aetate.
 
Une ouverture qui doit absolument se poursuivre dans la conjoncture actuelle, 40 ans plus tard, avec courage mais sans rien renier d’une identité chrétienne ancrée dans le judaïsme et sans tomber dans le syncrétisme démagogique à la mode.
 
C’est le statut même de la révélation qui devrait être le critère de cette réflexion. La révélation du Dieu biblique n’est pas tombée d’un ciel philosophique, comme un paquet de vérités auxquelles il faudrait se soumettre, ce n’est pas une information sur lui, que Dieu nous aurait concédée depuis en haut ! Mais c’est un engagement de Dieu avec nous, dans notre histoire humaine en mouvement, une parole qui est en même temps action (au sens de l’hébreu davar).
 
Juifs et chrétiens ne sont pas adeptes d’une Religion du Livre, comme le pense l’islam : ils sont disciples et porteurs d’une Parole vivante.
 
Urs von Balthasar écrivait : il y a révélation parce qu’il y a dévoilement du cœur de Dieu, ce Dieu bienveillant de l’Ecriture Sainte, qui s’intéresse à nous et à notre vie terrestre, sans rien perdre de sa transcendance et de son absolu.
 
Cette structure dialoguale de la révélation de Dieu est sans doute ce qui fait que des croyants différents peuvent se mettre à l’écoute les uns des autres pour approfondir leur connaissance de Dieu. La mission de l’Eglise dans le monde pluriculturel de notre époque est précisément un engagement dans le dialogue avec les autres pensées religieuses, qui recèlent des semences de la Parole divine.
 
Il y a là un niveau du dialogue qui s’enracine au-delà de la simple communication verbale ou de l’échange d’arguments. C’est par une convergence de l’esprit et, si possible, du cœur que l’on peut atteindre ce degré de rencontre qui est davantage que la seule fraternité humaine. On franchit ici le seuil du sacré, qui donne au dialogue une intensité stimulante, un potentiel de dépassement des clivages et des incompatibilités.
 
Cette spiritualité peut même être partagée en partie par des non croyants, car un certain nombre d’intellectuels humanistes et agnostiques osent affirmer aujourd’hui qu’ils croient à l’enrichissement mutuel par les religions et leurs écoles de vie.
 
Là où l’intellect seul bute sur les limites de son investigation du religieux,  l’empathie, l’amitié, la générosité du cœur peuvent offrir une intuition de l’unité dans la diversité, et apporter un encouragement au cheminement commun malgré des obstacles historiques, sociologiques, et théologiques conséquents.
 
Cela dit, cette démarche constructive n’est pas incompatible avec un regard de discernement sur les positions des uns et des autres. Car, si évaluer les opinions des autres est ressenti comme une hostilité, et même, pour certains, comme un blasphème, alors le dialogue va s’essouffler avant même d’avoir commencé.
 
L’évaluation critique et constructive dans le dialogue interreligieux n’est pas un manque de respect, elle est, au contraire, signe d’intérêt. On est toujours grandi quand on montre sa capacité à se remettre en cause ; en revanche, on n’est plus un interlocuteur très crédible dès que l’on se drape dans ses certitudes pour évincer toute discussion sur les sujets sensibles. Le mutisme entretenu par la pression autour de sujets tabous sera pire que l’indifférence passive et silencieuse.
 
Ce genre de débat sur les thèmes religieux et les croyances peut ouvrir des brèches dans les cloisonnements, il peut apporter une compréhension plus profonde du mystère de l’existence humaine : Jean-Paul II avait pour credo que toute culture humaine est respectable, car elle exprime, à sa manière, la dimension transcendante de la vie.
 
Il ne s’agit pas d’organiser un front commun des religions face à certaines critiques des médias, ce serait stupide et même dangereux.
 
Il sera plus profitable de recadrer l’enjeu public de la religion à partir d’une laïcité bien comprise, pour ainsi redéfinir les champs d’action du religieux en accord avec la déclaration universelle des droits de l’homme, pour autant qu’elle soit unanimement reconnue.
 
Mais il est clair que la définition classique de la religion comme devant se limiter à la sphère privée est totalement décalée par rapport aux réalités de notre temps et aux évolutions que nous constatons. Il faudra donc trouver le profil d’un consensus qui prenne en compte l’impact des religions dans le domaine social, politique et international. Pour y parvenir, les représentants des grandes religions ont à accomplir un travail de clarification sur leur tradition afin de valoriser le rapport à l’autre. Si juifs et chrétiens sont en tension entre identité et universalité, les musulmans sont, par principe, en difficulté avec l’altérité. Là se joue un des grands dilemmes des temps à venir.
 
Pour les chrétiens, il semble que le rappel de ce qu’était l’Eglise primitive dans sa première génération peut relancer la dynamique de la relation et de l’unité dans la diversité.
 
A son origine, l’Eglise du Christ était composée de juifs seuls, puis de juifs et de païens, puis de païens seuls. Quand l’Eglise a commencé à s’homogénéiser et à oublier la permanence de la vocation d’Israël, quand elle s’est mise à négliger la complémentarité de l’ancien et du nouveau testaments, elle a perdu la conscience de la bipolarité originelle qui la constituait. L’oubli ou le refus de cette altérité essentielle au plan interne a aussitôt hypothéqué la capacité de l’Eglise à respecter l’altérité au plan externe, sous la forme d’autres institutions ou religions, et cela a entraîné les dérives que l’on sait. Depuis Vatican II, puis, le pontificat de Jean Paul II et la poursuite de ces acquis avec Benoît XVI, nous n’en sommes heureusement plus là !
 
Faisons ici de nouveau référence à Abraham Heschel lorsqu’il écrit : « Quand l’article de foi se substitue à la foi elle-même, la discipline au culte, l’habitude à l’amour ; quand on feint d’ignorer la crise d’aujourd’hui en raison de la splendeur du passé ; quand la foi devenant un souvenir de famille cesse d’être une source de vie ; quand la religion parle au nom de l’autorité plutôt que par miséricorde – alors son message demeure sans portée ».
 
Pour remplir leur mission, et répondre à leur vocation d’instrument de dialogue, les diverses institutions religieuses ont donc, aujourd’hui le double devoir de valoriser leur propre identité et de développer leur ouverture à l’autre.
 
Par le rapprochement avec le judaïsme et avec les juifs, leurs frères aînés, les chrétiens - eux-mêmes séparés - retrouveront le chemin de leur unité. Puis ayant réinvesti ensemble la dynamique de l’alliance, juifs et chrétiens, réconciliés malgré leurs traditions spécifiques, pourront créer une synergie de relations nouvelles avec ceux des musulmans qui en seront demandeurs, et même avec les membres des autres religions telles que hindouisme et bouddhisme.
 
Au point où nous en sommes, l’alternative est limpide : la paix du monde passe par ce chemin exigeant.
 
 
Alain René Arbez * 
 
* Archiprêtre de Saint Pierre aux Liens (Genève)
 
 
© upjf.org
 
Mis en ligne le 07 septembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org