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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Une journaliste d’Afrique du Sud exclue parce que juive, Amir Mizroch
02/11/2006

Il ne s’agit pas à proprement parler d’antisémitisme, mais, comme l’écrit elle-même la journaliste boycottée, d’un "jugement par inférence", dans le style : elle est juive et d’origine israélienne, elle ne peut donc couvrir les événements du Proche-Orient ni surtout ceux du conflit palestino-israélien, car ses origines l’empêcheront d’en traiter avec objectivité. Je propose, pour mettre un nom sur la chose, de parler de "ségrégation politique antijuive". (Menahem Macina).

 Original anglais : "SA reporter banned for being Jewish". 

 

The Jerusalem Post, 26 octobre 2006

 

Traduction française : Menahem Macina *

 

 

Le responsable de la chaîne de télévision publique South African Broadcasting Corporation (SABC) a été accusé d’agir arbitrairement en mettant officieusement à l’index huit journalistes et commentateurs. Parmi les journalistes écartés, figure Paula Slier, une journaliste indépendante, d’origine israélienne, qui écrit pour le Jerusalem Post, et a été interdite de reportage parce qu’elle est Juive. **

 

La direction de SABC a mis en place une commission dirigée par l’ancien président de SABC, Zwelakhe Sisulu, et l’avocat Gilbert Marcus, suite à des plaintes concernant une décision attribuée au directeur de l’information, Snuki Zikalala, plaintes selon lesquelles on aurait écarté certains commentateurs et analystes en raison de leurs critiques à l’égard de Président Sud-Africain, Thabo Mbeki.

 

La commission, qui vient de livrer ses conclusions, affirme que le présentateur d’AM Live, John Perlman, a eu raison de déclarer que la mise à l’index des commentateurs et analystes a été faite "sur ordre".

 

Zikalala a abusivement décidé d’exclure complètement les reportages de Slier parce que, comme l’a montré la commission, il considérait que, du fait que Slier est Juive, elle soutenait Israël.

 

Zikalala reconnaît qu’il soutient l’OLP et justifie sa décision d’écarter Slier, qui travaillait régulièrement pour SABC jusqu’à ce qu’elle soit évincée en 2004, en qualifiant le conflit du Moyen-Orient de "guerre juive" et en affirmant que le groupe avait besoin de quelqu’un "d’impartial".

 

Mais la commission a affirmé que les reportages de Slier étaient impartiaux et que son exclusion était en contradiction directe avec la politique et le règlement de SABC.

 

Zikala et Perlman ont reçu pour instruction d’expliquer oralement leurs actes devant un conseil disciplinaire.

 

Ci-après, dans un exposé très personnel de ses motivations et expériences journalistiques, y compris à la SABC, Sliers déplore le conformisme croissant et la culture de censure, qui règnent dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.

« Les roquettes Kassam avaient commencé à exploser autour de moi et je ne parvenais pas à entendre la question de la présentatrice. Alors qu’elle me demandait à nouveau ce qui se passait, une roquette atterrit à 80 mètres derrière moi. Une colonne de poussière avait empli le champ de la caméra et la fumée me suffoquait. Je faisais un reportage en direct de la frontière entre Israël et Gaza pour Russia Today, une chaîne d’informations télévisées en continu, de langue anglaise, dont je suis la correspondante pour le Moyen-Orient. Guilad Shalit venait juste d’être kidnappé.

 

Deux semaines plus tard, le Hezbollah avait kidnappé deux autres soldats et je faisais à nouveau mon reportage sous les tirs, cette fois, de la frontière entre Israël et le Liban. Equipée d’un gilet pare-balles et d’un casque je progressais, en direct, face à une zone militaire interdite. Au cours d’un reportage télévisé, je perdis contenance quand une dizaine ou plus de Katiouchas passèrent au-dessus de ma tête, et frappèrent Kiryat Shmona, juste en face de moi. Alors, aussi, la question de la présentatrice devint peu audible au milieu des sifflements de missiles et du rugissement de l’artillerie. Tel est le rôle du journaliste : des gens plongeaient au sol pour se mettre à l’abri, tandis que nous nous dirigions en sens inverse pour faire notre reportage.

 

Un jour, le célèbre présentateur Edward R. Murrow a dit, à propos de la télévision : "Cet instrument peut enseigner, il peut éclairer, oui, et il peut même inspirer. Mais il ne peut le faire que dans la mesure où des êtres humains sont déterminés à l’utiliser à cette fin. Sinon, ce ne sont que fils et lampes dans une caisse. Il y a une grande et cruciale bataille à mener contre l’ignorance et l’indifférence."

 

Ces mots font partie des raisons pour lesquelles je suis devenue journaliste, et je sens que ce combat est aussi important aujourd’hui que jamais. Quand je pense au genre de journaliste que j’aspire à être et au calibre d’autres journalistes qui travaillent ici, au Moyen-Orient, je suis affligée de ce que, pour mes anciens patrons de la South African Broadcasting Corporation, se consacrer avec ardeur au travail, se vouer à la recherche de la vérité et s’efforcer à l’objectivité, tout cela ne fait pas partie des critères du bon journalisme.

 

SABC est l’office national de diffusion radio-télévision d’Afrique du Sud. Sa tâche consiste à assurer une programmation indépendante, honnête et juste. Elle diffuse ses informations en onze langues, par le biais de ses chaînes de radio et de télévision, à plus de 30 millions de personnes. C’est un triste jour que celui où le directeur de l’information et des nouvelles courantes de la plus grande entreprise de diffusion d’un pays, où coexistent tant de libertés, s’est rendu célèbre en les détruisant.

 

L’enquête de la SABC cite ces paroles de Snuki Zikala : "Dans le mouvement dont je suis issu, nous soutenons l’OLP… Vous ne pouvez pas miner la lutte palestinienne, c’est impossible. Pour moi c’est une question de principe."

 

Zikala décrit le conflit du Moyen-Orient comme une "guerre juive" et m’accuse de prendre parti. Il argumente par inférence. Pour lui, du fait que je suis Juive, je soutiens, automatiquement et sans les mettre en question, les politiques de l’Etat d’Israël – ce qui est tout simplement faux.

 

La situation a atteint son apogée en novembre 2004, quand Yasser Arafat, qui était alors le Président de l’OLP, était à l’agonie. Je réalisais un reportage à Ramallah, en indépendante, pour la SABC, où, avant de la quitter, j’avais été reporter chevronnée et présentatrice durant plusieurs années. Je couvrais le sujet d’heure en heure, quand, tout à coup, on me dit que l’on n’avait plus besoin de mes services. Et ce sans la moindre explication.

 

L’enquête a établi qu’une instruction directe de Zikalah ordonnant de ne plus faire appel à mes reportages au Moyen-Orient, "en raison d’un prétendu parti pris", était "inappropriée et contraire à la ligne de conduite de la SABC".

 

En outre, l’enquête a révélé que la prise de position de Zikalah était "motivée par un point de vue politique... lequel ne doit jouer aucun rôle dans une chaîne publique".

Ce sont là des termes encourageants, mais il est préoccupant qu’ils aient été formulés à l’encontre du principal responsable du bon fonctionnement de la SABC.

 

Comme tous les journalistes professionnels, mes convictions personnelles restent à distance de mon esprit, et on ne peut en trouver trace dans mes reportages. Chacun a son lot de conceptions propres, mais c’est la tâche du journaliste professionnel de les dépasser.

 

Au cours des années écoulées, mes reportages ont suscité des critiques équivalentes émanant de Juifs autant que de musulmans, en Afrique du Sud – en cela, je partage avec joie le sort des grands journalistes qui sont simultanément accusés par des politiciens d’être de gauche et de droite. Je n’appartiens ni à l’une ni à l’autre tendances politiques. Il est ridicule d’affirmer que parce qu’un journaliste a telle ou telle origine, il ne peut traiter d’un sujet particulier. En fin de compte, on en vient à dire que seul quelqu’un d’une race donnée peut rendre compte d’un sujet particulier, qu’une personne de race blanche ne doit pas écrire sur l’Afrique, ni un Arabe sur Israël.

 

Le plus ironique de toute l’affaire est peut-être que je travaille aujourd’hui pour la Russie, qui fut jadis l’un des plus grands censeurs au monde, et pourtant, je suis libre de faire des reportages sur tout ce que j’estime opportun, sans aucune crainte et sans favoritisme.

 

Russia Today est une chaîne contrôlée par l’Etat, mais elle est plus libre que la SABC. La principale différence entre Moscou d’avant 1990 et Johannesburg de 2006 est que, dans l’URSS d’autrefois, la censure et le musellement étaient appuyés par une police secrète qui avait des camps de travail au lieu d’un mandat de service public. Au moins, en Russie communiste, l’absence de liberté politique pouvait être accusée de torture, d’intimidation, et d’expulsion violente.

 

Aujourd’hui, dans une Afrique du Sud qui se dore au soleil en toute liberté, des employeurs ont peur de dire la vérité, de crainte d’être marginalisés, et de soi-disant journalistes tirent une misérable fierté d’être à la botte de politiciens. Il n’y a pas d’excuse à cela. »

 

Amir Mizroch

 

© The Jerusalem Post

 

* Les six premiers paragraphes ont été traduits par Masri Feki, qui nous a aimablement signalé cet article.

 

** Voir : South Africans show solidarity (archive) - Don’t boycott the BBC (August 15 op-ed).

 

Mis en ligne le 1er novembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org