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Shoah

Pierre Foglia: Frères Humains... A propos du livre «Les Bienveillantes» *
18/12/2006

C’est à cause de Pierre Foglia que j’ai acheté la "brique" (900 pages !) de Jonathan Littell. Il me faudra attendre les congés de fin d’année pour venir à bout de ce livre monstrueux, comme l’est la Shoah vue par les yeux d’un haut fonctionnaire nazi. Mais le cri de Foglia, que je reprends, ci-après, m’a déjà causé un choc. Admirablement écrit, visiblement sous le coup de l’émotion, ce texte m’a ravagé l’âme, y ravivant, à nouveau, l’incendie qui, voici 48 ans, a changé radicalement ma vie… Je n’ai pas coutume de faire gagner de l’argent à des éditeurs, en incitant les internautes de ce site à acheter un ouvrage. Mais je serais heureux de contribuer à en faire gagner beaucoup à l’auteur, qui le mérite, puisque, à en croire Foglia, il a étonnamment réussi à faire de l’inédit sur un thème rebattu, mais inépuisable. Ce livre vient à son heure, précisément alors que le président d’un Etat qui siège à l’ONU nie publiquement, rageusement, et inlassablement, l’existence même de l’Holocauste. Je propose (voyez comme je suis irrévérencieux !) que, s’il existe un héros prêt à prendre le risque considérable d’entarter Ahmadinejad, il lui envoie plutôt la brique de Littell en pleine figure, façon de lui faire sentir le poids de la Shoah, à défaut de le convaincre d’en lire l’histoire réelle ! (Menahem Macina).

07 Décembre 2006

 

Collaboration spéciale

Article initialement paru dans La Presse, Montréal.

 

[* Un mot sur le titre: C’est la traduction, sous forme de litote, du nom grec, Euménides. Le procédé consistant à utiliser un nom ou un verbe ayant une signification inverse de celle des verbe et nom réels (ici : Erinyes), dont on redoutait même de prononcer le nom, et ce pour en exorciser la charge maléfique. Même procédé dans la Bible et le Talmud, par exemple : "celui qui bénit son père et sa mère", pour ne pas dire, "qui maudit". (M. Macina). Pour un aperçu sur le livre, voir " « Les Bienveillantes », de Jonathan Littell: La Shoah vue par un SS – Le choc ! "]

 

 

Frères humains...

   

Je vous parle de ce livre, Les bienveillantes, qui vient d’obtenir le Goncourt. C’est un livre sur la Shoah. Je l’ignorais en l’achetant, je n’avais lu aucune critique, tout ce que je savais, c’est qu’on en parlait comme d’un exploit de lecture à cause de ses 900 pages - oh, là, là ! 900 pages, tu te rends compte ! Vous allez voir qu’on va bientôt remettre un certificat de lecture à tout lecteur qui pourra dépasser les 300 pages, mais c’est un autre sujet, celui-là, sur l’anéantissement de la littérature.

 

Je n’ai pas acheté ce livre parce qu’il était gros, je l’ai acheté parce que je l’ai ouvert chez mon libraire et que j’ai lu la première ligne : Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. J’ai pensé à la "Ballade des pendus", de Villon : Frères humains qui après nous vivez... Quand quelqu’un m’appelle son frère, je sais d’instinct que ce n’est pas par amour, je sais qu’il me veut son frère en chiennerie, je sais qu’il a quelque chose de lourd à me faire porter, il veut dire que ce qu’il a fait de pire je l’eusse fait aussi, que je suis son frère-de-sang-dans-le-sang.

 

Neuf cents pages plus loin, la question reste entière : le héros du livre, le Sturmbannführer - commandant SS - Maximilien Aue, docteur en droit, passionné d’histoire et de littérature, et tout particulièrement du Flaubert de L’éducation sentimentale, est-il mon frère ? Si vous m’aviez posé la question avant que je lise le livre, je vous eusse répondu par un « non ! » outragé, non, évidemment, comment osez-vous seulement me poser cette question infamante ?

 

Neuf cents pages plus loin, je ne suis plus aussi certain de n’être pas le frère de cet intendant de l’administration nazie, dont le travail consistait, vers la fin de la guerre, à compter les calories des rations des prisonniers des camps de la mort. Pour ce travail, il devait se déplacer de Berlin dans les camps, il allait en quelque sorte en voyage d’affaires à Auschwitz, passait deux ou trois nuits au camp, respirait l’âcre fumée des fours crématoires, traversait, indifférent, les longues files de vieillards, de malades, de femmes, quelques-unes enceintes, et d’enfants juifs qui venaient d’arriver de Hongrie ou de France dans des trains à bestiaux et attendaient, nus dans la cour, à la porte de ces grands hangars où ils croyaient qu’ils allaient prendre une « douche ».

 

Vous imaginez tuer six millions de personnes ? Non vous n’imaginez pas. On a beau en parler, le rappeler, ça ne rentre pas. L’oubli, dites-vous ? Non. Ça ne rentre pas depuis le tout début.

   

En 1950, j’ai 10 ans, cela faisait cinq ans que les Russes étaient entrés dans Auschwitz. On est en 2006, les tours du World Trade c’était en 2001, on a encore en tête les images des gens qui se jettent des tours. En 1950, rien. Le procès de Nuremberg ? C’est à peine si on en avait entendu parler. C’était avant la télé. Chez moi, on n’avait même pas la radio (ni l’électricité). Six millions de gens ont été tués et on n’en savait rien.

   

Six millions. Pas à la guerre. Pas des soldats. Pas des civils bombardés dans leur cave. Des juifs parce qu’ils étaient juifs. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieux, qu’on arrêtait chez eux, qu’on mettait dans des trains. Une heure avant de mourir, ces gens-là ne savaient pas qu’on allait les tuer. En Ukraine, par exemple, on leur disait de se présenter à telle heure, à tel endroit, avec leurs effets, qu’on allait les reloger. Ils venaient librement, se mettaient en rang sur des kilomètres. Les SS les embarquaient dans des camions, les menaient à un ravin où ils étaient abattus à la mitrailleuse. Une couche de juifs, une couche de terre, une couche de juifs…

   

Vous savez comment je l’ai appris ? Par le film Nuit et brouillard, d’Alain Resnais, sorti en 1956. J’avais 16 ans. Cela faisait 11 ans que la guerre était finie. Mes parents ne m’avaient jamais parlé de rien, mes profs non plus. J’étais sorti du cinéma, ravagé.

   

Le livre, Les bienveillantes, est encore plus terrifiant que le film. La littérature nous entraîne là où ne peuvent aller les documents. Nourrie par une recherche qui a pris près de 20 ans à l’auteur (Jonathan Littell), la fiction nous mène au coeur du plus grand massacre de l’histoire, en nous faisant partager le quotidien des assassins. On n’y avait pas pensé, mais tuer six millions de gens, sans bombe atomique et, au tout début, sans même des chambres à gaz, à la mitaine [= main] quasiment, c’est un énorme travail. Un travail qui occupait tout un ministère, des hauts fonctionnaires complètement débordés par l’ampleur de la tâche. Je ne parle pas des bourreaux, mais de ceux-là qui avaient à exécuter le plan, à rencontrer les objectifs, à suivre la cadence. Les fours peuvent incinérer 2500 juifs par jour, on vient d’en recevoir 7000 de Hongrie. Problème : on les met où en attendant ? On les nourrit comment ? On n’a pas les budgets, les gardes sont épuisés, voilà des mois qu’ils n’ont pas pris congé.

   

Vers les deux tiers du livre, notre héros est chargé par Himmler lui-même de récupérer les juifs valides pour les faire travailler dans les usines d’armement. Pendant 200 pages, le commandant SS Aue se promène de camp en camp pour tenter de mettre en application ce nouveau plan, fort mal reçu. Et tout d’un coup, je me suis rendu compte que je m’en désolais pour lui, que j’entrais dans son travail, dans son quotidien, que j’allais partager son repas de midi, que je l’accompagnais au concert le soir, que je m’indignais avec lui de la corruption des administrations des camps, de la bêtise de Eichmann...
   

« Jusqu’à ce que, en traversant la cour du camp, je remarque, dans la ligne des juifs qui attendaient de passer à la "douche", une jeune femme enceinte et que la question me vienne tout à coup, le gaz traverse-t-il le liquide amniotique ? L’embryon survit-il à la crémation de la mère ? »

   

Je le disais : un livre terrifiant.

 

Frères humains qui après nous vivez...

 

 

Pierre Foglia

 

© La Presse

 

 

[Texte aimablement signalé par ISRANET, un service de L’I.C.R.J., L’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme, Volume V, Numéro 264 Vendredi, 15 décembre 2006.]

 

Mis en ligne le 18 décembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org