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Shoah

La Shoa oubliée : les fusillades collectives en Ukraine, Agnès Staes
12/01/2007

Il est prêtre catholique (et responsable des relations entre Juifs et chrétiens en France). Rien là de particulièrement digne de mention. Ce qui l’est, par contre, c’est que ce chrétien ait dédié une grande partie de son existence à l’identification et à la recherche des fosses communes où ont été jetés les Juifs victimes des massacres perpétrés par les Einsatzgruppen, les commandos spéciaux d’extermination, qui accompagnaient la Wehrmacht dans ses offensives sur le front de l’est, durant la Seconde Guerre mondiale. Son travail de fourmi est véritablement stupéfiant. Il l’apparente, dans un tout autre domaine, à celui du chasseur de nazis, Simon Wiesenthal. Une leçon pour beaucoup. Honneur à ce Juste d’une qualité exceptionnelle. (Menahem Macina).

09/01/07

Texte repris du site de "Un écho d’Israël".

 Cliché repris du site du CRIF, ajouté par la Rédaction d’upjf.org

Le père Patrick Desbois nous a parlé du travail qu’il accomplit actuellement. Pour comprendre l’origine de ce travail, il faut faire un retour en arrière sur la famille du père Patrick Desbois. Il est originaire d’une famille non juive dont plusieurs membres ont été déportés, dont son grand-père, en 1942. Il s’est retrouvé dans un camp à la frontière ukraino-polonaise : Rawa-Ruska. Ce lieu était une ville juive avant la guerre. Patrick Desbois y est allé pour voir les lieux et a demandé au maire où étaient les Juifs tués pendant la guerre : pas de réponse. Ainsi de suite pendant plusieurs années consécutives, toujours la même question : « Où sont les Juifs ? » Même réponse : « On ne sait pas ». Un jour, le maire de ce village a demandé à Patrick Desbois de venir. Il avait convoqué 110 témoins qui racontèrent les uns après les autres l’exécution publique d’environ 10 000 Juifs. Chacun prit la parole pour témoigner de ce qu’il avait vu ou fait. En effet les Allemands réquisitionnaient les enfants de 6 à 16 ans comme "petites mains" pour exécuter toutes sortes de menus travaux nécessaires au bon déroulement de cette exécution. Ahuri devant ces horreurs, Patrick Desbois décide de mettre cela en archives, pour que le monde n’oublie jamais cela et que l’on redonne un nom à tous ces morts.

Par la suite, un projet commun est né entre catholiques et Juifs : trouver toutes les fosses communes d’Ukraine et auditionner les témoins qui sont encore là. (Voir le site : Yahad - In Unum)

Interview du Père Patrick Desbois
Guysen TV
Alors que dans certaines contrées des hommes remplis de haine organisent des conférences pour savoir si la Shoah a oui ou non vraiment existé, d’autres, remplis d’amour, effectuent un extraordinaire travail de mémoire

Une mythologie existe : les Allemands tuent les Juifs dans les forêts. C’est faux, les Allemands n’ont pas accès aux forêts car ils ont peur des partisans. Et si le massacre a lieu sur des collines boisées, ils font déboiser avant pour voir l’ennemi de loin. La dernière tuerie du village est toujours publique : derrière l’église ou au centre du village.

En 1941, les Allemands entrent en Union soviétique (Ukraine aujourd’hui). Avec la Wehrmacht, les unités Einsatzgruppen et la police de l’ordre, ils doivent tuer les Juifs, les tziganes et les communistes.

Le travail du père Desbois et de son équipe est un travail très structuré. Il y a d’abord l’étude de deux sortes de documents :

  • Les procès allemands qui donnent une première version.
  •  
  • Les archives du KGB (version soviétique) qui sont microfilmées et se trouvent actuellement au musée de l’holocauste à Washington.

Ensuite, avec un minibus où ont pris place onze personnes, ils se dirigent vers les villages de l’Ukraine. Quand ils aperçoivent une personne âgée, ils s’arrêtent pour prendre contact et avoir des renseignements sur ce qui s’est passé pendant la guerre. Ils rencontrent alors des témoins directs des tueries. Une fois surmontée la peur causée par la crainte des représailles du gouvernement, ils arrivent à entendre et à enregistrer des témoignages plus bouleversants les uns que les autres sur la « Shoa par balles » qui a eu lieu dans ces villages.

Une seule question de fond revient sans cesse : Que s’est-il passé ?
Et là le père Desbois nous donne différents témoignages qu’il a auditionnés au cours de ses différents voyages en Ukraine à la recherche des témoins. Il le fait avec beaucoup de pudeur mais la réalité tellement cruelle nous pénètre profondément. Nous ne retrouvons jamais deux fois le même processus pour l’éradication totale du peuple juif. La seule chose qui est identique : il ne faut plus un seul Juif. Et là encore une fois, nous voyons qu’il n’y a pas de limite au sadisme humain.

Dans un premier village (Satanif) où il y avait 80 % de Juifs, les Allemands ont voulu faire un exemple. Ils ont emmuré sous le marché couvert tous les Juifs du village et ont mis sur la porte plus de deux mètres de terre. Les Ukrainiens ont réouvert la porte en 1954. Il y avait là 1500 Juifs.
Ici, les Allemands ont dit aux chrétiens de mettre une croix sur leur porte. Ceux qui habitaient dans ces maisons n’ont pas été fusillés. Tous les autres le furent. C’est l’histoire de l’Exode, du départ de l’Egypte, de façon inversée.

Dans un autre village, les hommes ont décapité les Juifs, les femmes ont décapité les enfants et les deux derniers du village ont été tués devant l’église du village. Bien souvent ce sont les paysans eux-mêmes qui ont creusé les fosses. Dès 5h du matin, ils étaient réquisitionnés, et à 5 h du soir les Juifs étaient fusillés. Après, il fallait encore reboucher les fosses.

Dans un autre village encore, les Juifs emmenés en camion ont été fusillés sur le haut de la colline. Le sang coulait dans les canalisations des maisons situées plus bas.

« Là où il y a des douilles, il y a des corps », dit le père Desbois. Dans un petit village, 5760 douilles ont été trouvées. Or les Allemands n’avaient pas le droit d’utiliser deux douilles pour la même personne. Une fosse met trois jours pour mourir. La terre bouge pendant trois jours car certains ne sont que blessés et sont enterrés vivants. C’est le cas de cette femme que l’on a retrouvée dans la seule fosse qui a été ouverte par le père Desbois et son équipe en présence d’un rabbin pour dire le qaddish, et d’une équipe ukrainienne. Cette femme protégeait de sa main la figure de son enfant sur lequel on jetait de la terre. Ni elle, ni son enfant n’ont de traces de balle.

Dans un autre lieu, les Allemands emmenèrent dans un train 1700 Juifs, leur disant qu’ils allaient en Israël. Un kilomètre plus loin, ils arrêtèrent le train, firent sortir tout le monde le long du train. C’est ainsi que tous ont été fusillés. Et nous pourrions ainsi continuer les descriptions. A l’Ouest de l’Ukraine, les fosses ne sont pas marquées. Par contre à l’Est on y trouve un mémorial où il est écrit « Gloire éternelle à l’union soviétique ».

Beaucoup de fosses ont été ouvertes par des maraudeurs pour retrouver l’or dentaire. On y retrouve des crânes coupés en deux où la mâchoire a été retirée.

Pourquoi faire ces recherches ?

Le père Desbois a deux buts principaux.

  • En mémoire de ces gens qui très souvent ont été très pauvres. Pour qu’ils aient une tombe ! Les Allemands ont de très belles tombes.
  • Réunir aussi le maximum de preuves. On vient de le voir en Iran. On entendra des gens dire que « les Juifs exagèrent », ou même que cela n’a jamais eu lieu. Il faut produire des preuves, comme dans une enquête policière.

« Le travail que je fais n’est pas facile », nous confie le père Desbois. Pas facile d’avoir une éthique quand on travaille sur la pire des maladies. L’équipe du père Desbois n’a trouvé que 500 fosses (sites d’extermination) et elle estime qu’il y en a 1500. Elle essaye d’établir les faits. Ce qui donne la force de faire ce travail, ce sont tous ces témoins. Et quand on leur demande s’ils ont déjà parlé, ils répondent tous unanimement : « Mais personne ne nous a jamais rien demandé ! » Sur le lieu d’une fosse où 97 000 Juifs ont été enterrés, aucun signe, aucun panneau...

Le travail que cette équipe effectue est un travail de prévention, nous explique le père Desbois. Si on ne fait pas cela, on justifie pour demain d’autres génocides. Il est important que les futurs génocideurs sachent que la mémoire de l’assassin ne restera pas intacte. C’est en fait une histoire de sauvetage. Beaucoup d’histoires ont déjà été collectées grâce à Yad Vashem. Par exemple, les Allemands ont découpé en petits morceaux et jeté à la rivière toute une famille qui avait caché des Juifs.

C’est pour établir des preuves pour eux que travaille l’équipe du père Desbois. Il est très important d’établir les preuves de la shoa à l’Est.

Il faut des veilleurs. Dès qu’un génocide se met en route, il faut que toutes les machines se mettent en route, légales ou non, pour l’arrêter. Les génocideurs savent très bien que les gens dont le groupe n’est pas touché dorment en paix !

Lire aussi :

 
Agnès Staes
 
© Un écho d’Israël 
 
Mis en ligne le 12 janvier 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org