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Israël (Société - mentalités)

Le droit israélien fait partie de la culture juive la plus créatrice, R. Draï
14/01/2007

10 janvier 07

 

Extrait de L’Arche, n° 585 - janvier 2007

 

Texte repris du site de Un écho d’Israël.

 

 

Depuis des décennies, il n’est pas de jour où il ne soit question des guerres que doit mener l’État d’Israël pour défendre son existence. La pression des événements, l’angoisse qui en résulte, la nécessité de prendre des décisions au jour le jour, quand ce n’est pas d’une minute à l’autre, et aussi la virulence des passions, empêchent parfois de comprendre ce qui, de la vie de ce même État et, avec lui, du peuple juif, se construit à des niveaux plus profonds, qui engagent à leur égard ce que l’on se permettra de nommer : une civilisation.

 

Pour chacun de nous il faut alors apprendre à vivre selon deux échelles de temps : le temps court, haletant, celui des réactions immédiates, et le temps correspondant à de plus longues ondes, un temps qui fore dans les profondeurs d’Israël et engage son avenir. C’est pourquoi il importe d’accorder une attention particulière, autant qu’à la littérature d’Israël, à l’évolution du droit israélien. Inscrit-il cet État dans une démocratie « standard », au risque de lui faire perdre ce qu’il est convenu d’appeler son identité ?

C’est cette exigence de préservation que rappellent d’éminentes personnalités religieuses, qui doivent se souvenir, à leur tour, que construire un État, contre vents et marées, vents de haine et parfois marées de sang, ne se fait pas d’un coup de bâton magique, serait-il celui de Moïse.

 

D’un côté comme de l’autre, de nombreux témoignages paraissent. Et d’abord, les autobiographies, sinon personnelles, en tout cas professionnelles, de deux des plus grands juristes israéliens contemporains, l’ancien président de la Cour suprême, Aharon Barak, et l’ancien juge à cette même cour, Haïm Cohn. Deux personnalités éminentes qui, avec leurs collègues, et notamment le professeur Menahem Elon, l’auteur du monumental Mishpat Ivri, ont placé le droit confié à leur jugement et considéré dans ses fondements et ses procédures, mais aussi dans ses débats et ses dilemmes, quasiment au cœur de la civilisation israélienne.

 

Pour Aharon Barak (1), l’élaboration du droit israélien doit inscrire l’État d’Israël, de manière irréversible, dans l’univers démocratique. D’où l’obligation de fonder un incontestable État de droit qui mette en œuvre, sans réserves ni faux-semblants, les clauses de la déclaration d’Indépendance de 1948, laquelle se rapporte à la fois aux normes des démocraties d’après-guerre ayant vaincu militairement le nazisme, et aux valeurs immémoriales des prophètes d’Israël. À cette fin, la Cour suprême doit contrôler le complet respect de ces normes-là, mais elle doit également veiller à la construction d’un ordre juridique dynamique engageant délibérément Israël dans le monde contemporain.

 

Un débat célèbre l’a opposé sur ce point au professeur Elon, concernant le recours à la Tradition d’Israël en cas de silence prétendu, ou de lacune présumée de la loi votée par la Knesset. Pour Aharon Barak, un tel débat n’a pas lieu d’être. S’il apparaît que la loi soit silencieuse ou qu’elle n’offre pas les ressources indispensables à un véritable jugement, le juge doit, de lui-même, en quasi-législateur, créer ces ressources par son pouvoir, quasiment illimité, d’interprétation et de construction. C’est pourquoi Aharon Barak, plutôt adepte de Hart et de Dworkin que de Maïmonide ou du Gaon de Vilna, a parfois été taxé de laïcisme, relativisant l’identité juive au profit de la seule citoyenneté israélienne, qui ne fait acception ni de religion, ni de sexe, ni d’origine.

 

De tels débats sont fortement éclairés par l’autobiographie de Haïm Cohn (2) auquel l’on doit une étude, encore indépassée, sur le procès de Jésus du point de vue du droit hébraïque. Pour Haïm Cohn, les oppositions tranchées et lapidaires : religieux-laïque, identité-citoyenneté, sécurité-respect des procédures, droit des particuliers/intérêt général, ne traduisent pas des contradictions ou des inconséquences du peuple israélien. Elles manifestent plutôt son insertion décisive dans un monde, lui-même traversé par de telles antinomies et qui souvent peine à les résoudre. À ses yeux, il ne faut pas craindre de s’y affronter. De leur solution résulte la vitalité immédiate, puis la survie véritable d’Israël.

 

Par de telles vues, Haïm Cohn rejoint alors le professeur Elon, pour qui la Tradition d’Israël, loin d’être archaïque ou surannée, s’avère, pour qui sait y accéder et la mettre en résonance avec les grandes théories du droit contemporain et les jurisprudences dignes de ce nom des Cours suprêmes d’autres États, un gisement d’une exceptionnelle richesse.

 

Qui voudrait s’en convaincre devrait prendre connaissance d’une autre somme de Menahem Elon, celle qu’il vient de consacrer au sujet capital, et parfois fort controversé, du statut juridique de la femme en droit israélien et dans la Halakha, pour substituer l’information au fantasme, dans ce domaine, mais aussi pour mettre en évidence, plutôt que l’incompatibilité de ces deux systèmes juridiques, leurs convergences et leurs harmoniques (3). Il serait désastreux de croire que ces discussions ne concernent que la corporation des juristes spécialisés. Elles concernent tous les citoyens israéliens, et plus largement encore tous les membres du peuple juif - que l’on songe, par exemple, à la question des conversions. Comment un droit divisé, polémique, en état de quasi-sécession avec ses sources premières, ou bien qui se complairait dans le miroir de sa propre histoire, contribuerait-il à réduire les tensions - qui confinent parfois à la rupture de la société israélienne -, ou bien à réguler ses évolutions - erratiques selon les uns, modernisatrices selon les autres (voir les débats suscités par l’organisation de la Gay Pride à Jérusalem) ?

 

Le droit israélien fait partie de la culture juive la plus créatrice et contribue à forger, en effet, une civilisation pérenne. L’essentiel reste de maintenir les débats qui en résultent à une hauteur suffisante pour qu’ils sollicitent l’élévation de la pensée. Tel est le cas avec les points de vue réunis par Yaacov Malkhin sur "La culture du judaïsme laïque" (4). Il ne s’agit pas d’y réagir impulsivement ou de manière militante, autrement dit prévenue. On y découvrira que la question centrale n’est pas des moindres, puisqu’il s’agit de l’existence de Dieu et, si son existence est admise, de ses interférences dans les affaires humaines par l’entremise d’un corps de « sacerdotes » qui prétendraient seuls parler en son nom exclusif.

 

Pour qui est attentif à la pratique des passerelles et qui ne confond pas la parole et la diatribe, de pareilles interrogations se retrouvent chez deux autres référents majeurs de la pensée religieuse d’un Israël en pleine renaissance : le rav Kook et le rav Ashlag, auteur d’un immense commentaire du Zohar, le Soulam. Loin de s’abstraire dans les hauteurs sidérantes de la mystique, ils se sont confrontés, toute leur vie, à la construction sociale et économique du peuple d’Israël en prenant en compte le socialisme et le marxisme, en débattant du concept de liberté face à celui de responsabilité, ou bien de l’interaction entre l’individu et la collectivité, de sorte qu’ils se veuillent plus complémentaires qu’antagonistes (5).

 

Une fois que l’on a pris connaissance de ces histoires de vie, de ces témoignages et de ces études si riches en informations, l’on en ressort avec plus de détermination face à l’avenir. Il ne s’agit pour personne de rechercher des consensus plats dans lesquels chacun abdiquerait sa conviction, ou ferait rentrer dans le rang sa pensée singulière. Il faut plutôt se convaincre qu’un peuple parcouru de tels courants est un peuple bien vivant, et qu’il n’est pas grave que deux pierres s’entrechoquent s’il en jaillit une étincelle.

 

Raphaël Draï

 

© L’Arche

 

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Notes

 

1. Aron Barak, Shofet be’Hevra démocratit [Un juge dans une société démocratique], Keter, 2004.
2. Haïm Cohn, Mavo ishi. Autobiografia [Une introduction personnelle. Autobiographie], Dvir, 2005.
3. Menahem Elon, Maamad haIsha [Le statut de la femme], HaKibboutz HaMéou’had, 2005.
4. Tarbout haYahadout ha’Hilonit [La culture du judaïsme laïque], Keter, 2006.
5. Harav Michaël Leytman, Shnei haMeorot haGdolim [Les deux grands luminaires], Ashlag Research Institute, 2006.

 

 

Avec l’aimable autorisation de la revue L’Arche.

 

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Sommaire du dernier numéro de l’Arche (janvier 2007) le mensuel du judaïsme français :

OUVERTURES

CHRONIQUE DU DIALOGUE INTER-RELIGIEUX
Scouts : « Toujours prêt ! »
par Philippe Haddad

Liberté d’écrire, liberté de critiquer
par Jean-Jacques Delfour

LETTRE DE JERUSALEM
Double expresso chez Aroma
par Ilan Greilsammer

Au-delà des tempêtes
par Raphaël Draï

LE POINT DE VUE DU RABBIN
Grandeurs et servitudes en terre d’Israël
par Yehouda Vardi

JE PROMÈNE MON GROS NEZ
Nous, les « Innommables »
par Philippe Gumplowicz

TRÉTIACK ET ANTILOGUS EN LIBERTÉ
La paix dans les stades

DOSSIER

CINQUANTE ANS DE VIE JUIVE

Les couvertures qui ont marqué les 50 premières années de L’Arche

ISRAËL

Ehoud Olmert : « Je tends la main à nos voisins palestiniens »

ISRAËL ET LES JUIFS VUS PAR LES MÉDIAS DU MOYEN-ORIENT

Tel-Aviv, ville sainte ?
par Franck Olivier

La « musique industrielle » a conquis Israël
par José Eduardo Pereira

De Tunis à Yad Vashem
par Yaël Rose

NATURE Trafic de porcs-épics
par Ilan Braun

REVUE DE LA PRESSE ISRAÉLIENNE
par Jacquot Grunewald

SOCIETE

Chili : la communauté juive du bout du monde
par Maxence Gorréguès

Les Juifs des Açores
par Sébastien Zeitoun

L’Affaire Finaly au regard du présent
par Perrine Simon-Nahum 88

LES JUIFS DANS LES TIMBRES
Levitan peignait la Russie
par Claude Wainstain

Kurt Niedermaier, l’ami disparu

Strasbourg : la cause des femmes
par Raphaël Toledano

CULTURE

Shabbat à Jérusalem
par Jacquot Grunewald

Pour la mémoire d’Anna Langfus
par Jean-Yves Potel

MUSIQUES De Fernand Halphen à Ernest Bloch
par Haïm Rosenthal

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Mis en ligne le 13 janvier 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org