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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Révolution et amalgames à l’ère de l’indifférenciation (Dieudonné et Soral), S. Galiero
01/03/2007

"Tandis que les charlatans de la domination moderne oeuvrent jour et nuit à effacer toute différence (tout discriminant, toute distinction, etc.) et ne travaillent qu’à cela, la réalité de ce qu’ils font est dissimulée par l’Autre malfaisant qu’ils se construisent comme repoussoir. Au passage, en répétant que cet adversaire postiche habite les poubelles de l’Histoire, ils retardent encore un peu le moment où c’est l’Histoire qui apparaîtra comme introuvable, et eux-mêmes comme des cadavres errants sans même une poubelle ni un placard pour les contenir." (1) (Hors Champ).

28/02/07

Pige de Roseline L.

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  Médias et Société

Dieudonné au Front National

RÉVOLUTION ET AMALGAMES EN ÈRE D’INDIFFÉRENCIATION


par Simon Galiero
février 2007

Il y a plus d’un siècle, la France était divisée par la célèbre affaire Dreyfus. Un officier de confession israélite injustement accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne devint la cause d’une confrontation entre antimilitaristes et ultranationalistes, partisans des droits de l’Homme et antisémites. Un peu plus de cent ans plus tard, nous voici avec l’"affaire Dieudonné" : expression fréquemment utilisée, notamment par le principal intéressé qui ne manque pas d’y faire allusion en soulignant quelque peu l’ironie de cette comparaison. Pourtant le rappel semble pertinent, autant en ce qui concerne la similarité de l’ampleur médiatique (quoiqu’il ne s’agissait pas du même rapport aux médias) qu’en ce qui concerne l’écart historique, idéologique, culturel qui les sépare. En 1906, le militaire Dreyfus était publiquement réhabilité. En 2006, Dieudonné, un Français métisse né en Bretagne (père Camerounais et mère Bretonne), humoriste engagé, assume publiquement ses fréquentations avec le Front National. Se faisant d’abord l’ardent défenseur de l’anticommunautarisme, de l’antinationalisme et de la "citoyenneté du monde", il multiplie les déclarations spectaculaires au point d’être de nombreuses fois accusé d’antisémitisme (parfois exagérement, parfois non). Rejeté par nombre de ses alliés objectifs, qui voyaient en lui le représentant d’un discours critique et courageux, le voici devenu une sorte de honte nationale s’affichant avec les partisans idéologiques de l’extrême droite française (en tant que libre penseur, affirme-t-il). Après avoir été traîné devant nombre de tribunaux pour révisionnisme ou antisémitisme, "sali" dans les journaux (à tort et à raison) et même attaqué physiquement à une occasion (en Martinique, apparemment par des Israéliens), voici que la popularité de Dieudo n’a plus la même résonance que celle d’un simple humoriste politisé ayant choisi son camp (chose somme toute assez courante). Même des organismes tels que SOS Racisme (qui assume un discours cohérent et assez fin depuis quelques années, d’après ce que nous avons constaté) se sont tournés contre lui, tout comme les plus francs détracteurs de la "France colonianiste" pourtant aujourd’hui avides de porte-paroles.

Dieudonné,
Dieudonné, "utopiste concret et contre tous les murs"

Mais que s’est-il donc passé dans ce laps de temps historique pour qu’une telle affaire, violente et complexe, puisse voir le jour à l’intérieur de notre système démocratique médiatique supposé s’être libéré en bonne partie des tares de l’intolérance ? Car si la schizophrénie apparente du discours de Dieudonné semble jusqu’ici relativement isolée, elle est cependant l’expression d’un malaise beaucoup plus généralisé. Dieudonné, aimé du public, des jeunes et de certains intellectuels de gauche (lorsqu’il se présentait il y a quelques années aux élections présidentielles, justement contre le Front National), semble s’être mué en une sorte d’hybride, dont tout le monde détourne son regard. Or, ce détournement du regard n’est pas celui que suscitent les outrances d’un fou iconoclaste, mais plutôt celui engendré par une véritable gêne, une épreuve du miroir, à laquelle la plupart des gens se refusent. Car Dieudonné, n’en déplaise, incarne à lui seul un ensemble de contradictions idéologiques exacerbant les postures les plus fortes de notre système médiatique moderne. Un système qui semble vouloir assurer la pérennité de sa mécanique en misant sur les effets les plus pervers du langage qu’il prône, c’est-à-dire celui de l’affect, du spectaculaire, et surtout... de l’amalgame. Dieudonné, têtu et frondeur, "seul contre tous", se vante de n’être à la botte de personne, mais semble ne s’être jamais rendu compte qu’il est devenu l’esclave rêvé des "unes" de la presse journalière (télé et journaux) ainsi que des émissions de divertissement et autres "magazines de société" à vocation faussement polémique. Même s’il pose en victime depuis que les tribunes lui sont davantage fermées, il reste que ces médias se nourrissent encore grandement de ses frasques.

Dieudo : engagé, hybride et moderne - 11.1 ko
Dieudo : engagé, hybride et moderne

Si on laisse de côté, un instant, le personnage public, il est intéressant de constater à quel point le discours de Dieudonné exacerbe la confusion des valeurs et des idées qui sévit actuellement. Se servant du concept de laïcité pour exprimer son sentiment anti-religieux (alors que la laïcité n’est pas supposée être l’outil de l’abolition définitive des religions, ce qui reviendrait à une sorte de fondamentalisme athée), de l’anti-racisme pour suggérer un anéantissement même du concept de race, de la dénonciation de la victimisation à outrance de certains Juifs ou Israéliens pour mieux dissimuler la sienne propre, liée à l’esclavagisme européen en Afrique, il joue finalement sur tous les tableaux idéologiques et s’amuse à raviver les tensions les plus sensibles du moment. Concernant la "concurrence des mémoires" (ou concurrence des souffrances passées), elle n’aura jamais d’ailleurs semblé aussi vaine que dans ses discours provocateurs. La preuve: après s’être vu accorder absolument toutes les tribunes médiatiques pendant des années (même avant de s’être rendu "infréquentable" par ces médias à qui il doit sa notoriété), il n’a jamais été capable d’évoquer sereinement un discours sur l’esclavagisme en Afrique sans l’éclipser lui-même par un discours outrancier sur la Shoah et le "pouvoir Juif" (dont il aurait été lui-même victime). Jamais l’un ne s’est présenté sans l’autre, au point qu’il s’est d’ailleurs souvent servi du premier, a posteriori, afin de justifier le second. Mais, au fond, cela n’est-il pas logique ? Vouloir combattre un ennemi, alors qu’on lui ressemble en tous points, n’est pas nouveau. Quelqu’un de sensé aurait pu rendre compte de certaines vérités historiques sur l’esclavage auquel les Africains ont été assujettis par les Blancs, les Arabes et les Africains eux-mêmes, avec toutes les nuances que cela suppose (puisque la mode semble être aux "anniversaires" du genre), ou encore déplorer une certaine instrumentalisation de la Shoah par certains Juifs (et, effectivement - pourquoi pas ? - dénoncer alors une certaine "pornographie mémorielle" à cet égard) tout en soulignant la même instrumentalisation à l’intérieur des communautés arabes ou africaines... Mais Dieudonné n’est pas sensé, pas plus qu’il n’est un éclaireur ; il est dans la réaction, l’affectif, bref, le contraire d’une pensée mûrie, à caractère pédagogique, capable à la fois de faire comprendre mais aussi de rassembler les uns et les autres, tout en écartant les écueils mensongers dans lesquels ils peuvent tomber.

Au-delà, il faut noter néanmoins que Dieudonné est très loin de n’avoir aucune des valeurs morales partagées par le monde occidental contemporain (ce qu’auraient tendance à dire ses détracteurs, en le faisant passer pour un simple détraqué raciste ou antisémite), car, bien au contraire, il les incarne toutes. Si l’on étudie l’évolution de son discours, au fil des derniers mois, notamment grâce aux nombreux documents audiovisuels disponibles sur Internet (entre autres sur Youtube et DailyMotion), on peut observer qu’au final, Dieudonné souhaite davantage la disparition des maux de notre époque plutôt que leur résolution ou leur compréhension véritable. Au nom d’un humanisme et d’un égalitarisme radicaux, il imagine la mort définitive de toutes les différences et non la coexistence de celles-ci. En cela, il n’est pas aussi isolé aujourd’hui que ce que veulent bien faire croire ses amis d’hier. On ne peut faire alors autrement que de se référer à l’essayiste Philippe Muray, lorsqu’il évoque une "fin de l’histoire" et une guerre des "Modernes contre les Modernes" ("C’est la guerre des valeurs-clé de notre temps contre les valeurs-clé de notre temps", écrivait-il). Dans ce contexte, il n’est pas si étonnant de voir Dieudonné fricoter avec le Front National, depuis que son ami, l’écrivain Alain Soral (qui a longtemps été un communiste convaincu), y est devenu un responsable de la communication. D’abord, le Front National lui-même n’a plus tout à fait la même résonance que jadis, celle de l’ancien monde où réactionnaires et progressistes s’affrontaient. Désormais, tous les camps semblent être devenus à la fois réactionnaires et progressistes. C’est le cas partout, et pas seulement en France. Le Front National ne peut donc plus servir d’épouvantail comme cela a été le cas très longtemps, d’ailleurs avec une certaine complaisance de la part d’intellectuels, de politiciens et d’"artistes médiatiques", qui n’ont jamais fait l’effort de comprendre ce qui motivait ceux qui votaient pour ce parti (une frange significative de la population, comme on l’a constaté en 2002, constituée aussi d’immigrés de première et deuxième générations). Les idéologies classiques (dans lesquelles chacun pouvait trouver un exutoire ou l’inspiration d’un idéal) ayant perdu leurs racines, elles finissent par s’imbriquer les unes dans les autres, entraînant un bouleversement des repères, dont Dieudonné n’est que l’un des plus flagrants symptômes.

Il suffit de lire et d’écouter la saga médiatique de l’humoriste, durant les deux ou trois dernières années, pour remarquer à quel point le mélange des genres s’y exprime dans toute sa démence, c’est-à-dire jamais tout à fait dans le vrai ni jamais tout à fait dans le faux ; un discours parfois articulé et intelligible, mais parfois totalement contradictoire et confus. Or, cette multiplication des amalgames ne cesse de croître partout dans les débats publics, depuis que ceux-ci, à grande échelle, ne se font plus essentiellement que dans un cadre médiatique basé sur le spectacle et la frénésie des opinions. Il est devenu très rare de voir alors des idées s’échanger ou s’opposer sans que l’un des partis (même intelligent à priori) ne finisse par rejoindre son adversaire dans la bêtise ou le malentendu. Au Québec, ce sont présentement les discussions sur les accommodements raisonnables, stimulées à coups de sondages, de déclarations intempestives et de "dossiers spéciaux", à l’intérieur desquels chacun vient faire entendre sa petite part de vérité, immédiatement engloutie dans le sable mouvant de l’indifférenciation.

Dieudonné et Soral vont finalement au bout d’une certaine logique, figés comme ils le sont dans une posture faussement rebelle, puisqu’elle exprime, mieux que n’importe quoi, le feu d’artifices de ce méli-mélo qui grossit de plus en plus au sein de la population occidentale telle qu’elle est représentée et telle qu’elle se représente dans le théâtre médiatique. Ils s’affichent désormais comme des révolutionnaires ("J’ai envie que ce soit à nouveau l’aventure", dit Soral. "Il faut mettre à terre les modèles qui n’ont pas fonctionné", clame Dieudonné) préconisant une sorte de chaos froidement calculé, un écroulement du sens, dans l’espoir d’un "nouveau", affranchi de toutes les problématiques du moment. Mais, finalement, si l’on s’éloigne de leur cas particulier, ne sont-ils pas simplement les signes que ce chaos est déjà devenu réalité ?

Dieudonné et Alain Soral en mission au Liban - 30 ko
Dieudonné et Alain Soral en mission au Liban

Notes :

(1) Philippe Muray, Moderne contre Moderne, p. 10.

© Hors Champ
 
Mis en ligne le 28 février 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org