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Antisémitisme

Qui est antisémite en France ? Par Patrick Gordon
15/06/2007

Vous ne connaissez pas Patrick Gordon ? Dommage. Ce polytechnicien ne se contente pas de gérer des entreprises au nombre vertigineux d’employés, c’est un analyste à la plume acérée, un humoriste au style brillant, un touche-à-tout de la plume, de grand talent. Il m’a fallu du temps et pas mal de pressions, au nom de notre amitié, pour qu’il se décide à me confier ces "oeuvrettes sans grande importance", comme il dit. Il vient de m’adresser une série de chroniques et de billets, tous datés, mais toujours actuels, dont je m’empresse de vous faire profiter par cette première livraison. Je mettrai en ligne les autres textes au fil des semaines à venir. A vous de juger si la modestie de la remarque de l’auteur, concernant ses propres écrits, est fondée ou exagérée. (Menahem Macina).

2002 (1)

 

 

Les masques sont tombés. On peut désormais tordre le cou à une imposture : il n’y a plus – si tant est qu’il y ait jamais eu – de différence entre l’anti-sionisme ou anti-israélisme et l’antisémitisme.

 

Certes, les naïfs et les puristes objecteront sans doute longtemps encore que l’on peut être contre Israël sans être antisémite, que c’est même le cas de certains juifs (qui ne sauraient être "antisémites", tout de même! comme d’ailleurs les arabes, puisqu’ils sont aussi des sémites…).

 

Assez joué sur les mots. Bien sûr, le mot "antisémite" est impropre (il date du XIXe siècle et fleure bon les euphémismes de l’époque où les juifs s’appelaient les "israélites" (2). Bien sûr on peut être juif (ou "ami des juifs") et – sinon contre Israël – du moins contre ce que fait tel gouvernement d’Israël (c’est d’ailleurs le cas de près de la moitié des israéliens, comme dans toute bonne démocratie). Reste que les temps ont changé et que, en cette ère de mondialisation, l’État d’Israël a repris aux yeux de l’opinion planétaire le rôle que jouait le juif aux yeux du clocher de jadis. Aussi a-t-on pu dire qu’Israël est "le juif des nations".

 

L’antisémitisme, par quelque nom qu’on l’appelle, se trouve aujourd’hui enrichi, rajeuni, modernisé par l’anti-sionisme, mais ce dernier n’est jamais qu’un n-ième avatar (au sens hindou) de l’antisémitisme, qui en a déjà connu beaucoup, disons cinq, que je vais tout d’abord rappeler :

 

1)     l’accusation de cinquième colonne du temps de Pharaon ("empêchons qu’il ne s’accroisse, et que, s’il survient une guerre, il ne se joigne à nos ennemis, pour nous combattre et sortir ensuite du pays" – Exode 1-10),

2)     celle de singularisme suspect du temps de Haman ("il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi…– Esther 3-8),

3)     celle de déicide de l’Église (avec tous ses prolongements et variantes, telles les accusations de meurtre rituel (3),

4)     celle de ploutocratie et de complot du temps des tzars (Protocole des Sages de Sion (4),

5)     celle d’être une race de sous-hommes (dès Gobineau, mais surtout avec Hitler et la "solution" que l’on sait),

6)     celle enfin d’être un peuple "sûr de soi et dominateur" (Charles de Gaulle) ou encore : "Israël colon, Israël oppresseur".

 

Ces vestiges multiples forment un fonds dans lequel il n’est que de puiser pour nourrir les "innovations" et les amalgames d’aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, tous les chemins se croisent et convergent :

 

·         les gauchistes, trotsko-écolos ou tiers-mondistes de tout poil suivent un cheminement qui, de l’anti-américanisme (JF Revel) ou de l’anti-mondialisation ou altermondialisme (nouveaux noms, chers à José Bové, Noël Mamère et autres Daniel Mermet, de ce que Georges Marchais appelait tout simplement l’impérialisme et les Grands Monopoles), mène à l’antisémitisme (cf. acte IV ci-dessus : ploutocratie et complot);

·         les islamistes et leurs sympathisants (jusque dans nos banlieues) suivent le chemin inverse qui, partant de la haine d’Israël (l’État), retrouve sans trop de peine les sentiers battus de la haine d’Israël (le peuple) – cf. les rééditions en arabe du Protocole, les feuilletons à la télévision du Hezbollah, les manuels scolaires du défunt M. Arafat (un de ses héritages qui, hélas, risquent de lui survivre quelque temps);

·         les chrétiens palestinophiles et victimolâtres trouvent, dans l’actualité (ça dure, en fait, depuis les années soixante avec Témoignage Chrétien, Maxime Rodinson, Eric Rouleau, etc.), un merveilleux prétexte (un alibi) pour réveiller dans l’impunité (on a le droit de crier "à mort Sharon", pas "mort aux juifs") le bon vieil antisémitisme à l’ancienne (comme la blanquette de veau)…

 

Peu importe d’où l’on part et où l’on arrive; antisémitisme blanquette de veau, ou antisémitisme couscous (voire maïs transgénique – qu’allait donc faire José Bové à Ramallah?!), tout le monde emprunte à tout le monde. On l’a bien vu à Durban (5), comme le relève si justement Jacques Darmon, dans le dernier chapitre de son livre (sans doute passé trop inaperçu) Les infortunes de la pensée magique (Seuil 2002).

 

Qui tire les ficelles ? Peut-on se demander. Un peu tout le monde, à mon sens – et je ne suis pas sûr qu’il y ait d’un côté des manipulateurs, de l’autre des manipulés. Je crois plutôt à une symbiose complexe, une gigantesque boîte de résonance, une monstrueuse machine à fabriquer de l’unisson dans le mensonge, la calomnie et la haine.

 

Il importe donc, je crois, de tenter de démonter le mécanisme, de préciser le rôle de chacun, les courants, les influences, les alliances, la part de l’héritage, celle des emprunts.

 

Pour ne prendre que le cas de la France, je vois au moins 6 composantes de l’antisémitisme (je ne suis pas obnubilé par le nombre 6, mais ça tombe comme ça). La triste liste ci-après tente de les classer par groupes sociaux ou institutions, mais on y retrouvera naturellement, selon un "mix" propre à chacun d’eux, les courants, les idées, les thèmes, esquissés plus haut dans "les 6 avatars de l’antisémitisme" et nous aurons donc, in fine, une matrice 6 ´ 6 du "qui puise dans quel thème".

 

 

a) L’antisémitisme chrétien

 

Je commence par l’Église (catholique; le cas des protestants, eux-mêmes minoritaires, longtemps persécutés, et lecteurs de la Bible, est sans doute bien différent), pour des raisons d’antériorité historique (en France). Certes, des progrès y ont été accomplis (6). Il y a eu Vatican II. Rares sont aujourd’hui les catholiques (en France du moins) qui croient encore aux accusations d’hostie profanée et de meurtre rituel. L’Église fait "repentance" pour ses silences (cf. "Le Vicaire" de Rolf Hochhuth adapté à l’écran par Costa-Gavras sous le titre "Amen"), voire pour les complicités de certains (mais il y eut, bien sûr, en son sein, de nombreux Justes des Nations, honorés en Israël comme ils le méritent).

 

Reste que, si "ce passé passe mal", le présent lui fait davantage encore problème. On pourrait presque dire que, s’il n’y avait pas l’état d’Israël, l’Église aurait, depuis quelques décennies, fait la paix avec sa conscience et avec les juifs.

 

Seulement voilà. Tant que ces derniers étaient bannis, dispersés, les grands seigneurs (ecclésiastiques ou séculiers) pouvaient se donner le beau rôle en tolérant, voire en protégeant, ce peuple à la nuque raide mais à la queue basse et au verbe timide. Depuis qu’ils ont retrouvé leur terre et leur identité, ne voilà-t-il pas qu’ils parlent d’égal à égal, voire renversent les rôles? Un juif français ne s’est-il pas permis – insolence! – d’intituler un livre "La question chrétienne" (Gérard Israël, Payot 1999)? N’a-t-on pas vu des historiens israéliens se réapproprier Jésus, rendant hommage à ce pieux rabbin pharisien dont le Talmud ne dit, à le bien lire, pas vraiment de mal ("Jésus rendu aux siens" Salomon Malka, Albin Michel 1999). Décidément, les juifs ne jouent plus le jeu. Où est le "Verus Israel"?

 

Et puis, comble des combles, ne les voilà-t-il pas à Bethléem! Oh, bien sûr, Bethléem est citée d’abord comme le lieu de sépulture de Rachel (Genèse 31-19), mais c’est surtout la ville natale du Christ, non? Et si Bethléem est une ville arabe, c’est bien que le Christ l’était aussi, non? D’ailleurs, tous les chrétiens de Terre Sainte sont arabes; alors, hein! Et puis, comme chacun sait, la "langue du Christ" n’était pas l’hébreu mais l’araméen. Qu’ès aco, l’araméen? Sans doute de l’arabe ancien…

 

Comment s’étonner, dès lors, de la compassion particulière d’une certaine Église qui a choisi son camp. Il n’est pas jusqu’à mon modeste village du Perche où le bulletin paroissial (dans toutes les boîtes à lettres) ne se soit fait un jour l’écho de "lettres de Palestine" où l’on narre avec complaisance les exactions de la "soldatesque israélienne"…

 

En regard de cette nouvelle lame de fond insidieuse, un Faurisson niant les chambres à gaz, un Abbé Pierre prenant sa défense, les campagnes haineuses de Témoignage Chrétien des années 60, font figure de pâles précurseurs. Comme tout est plus simple, maintenant que l’on peut mettre un nom (et un uniforme) sur le Mal. Pourquoi perdre son temps à nier Auschwitz alors qu’il est tellement plus efficace de dire : "Auschwitz, c’est ce qu’ils font aujourd’hui à Jenine"… (7)

 

Avec ces derniers développements, je suis peut-être sorti du cadre de la seule Église – encore que… – mais, comme je l’ai dit et le répète ici : tout se tient.

 

 

b) L’antisémitisme "vieille France"

 

La "vieille France" (certains de ses adeptes diront : la "vraie France") est plus facile à percevoir qu’à définir. Elle est plutôt à droite, voire à l’extrême droite, mais elle ne se laisse pas réduire au Front National (dont nombre d’adhérents ne sont d’ailleurs ni "vieille France", ni même antisémites), ni aux autres partis et groupuscules de cette mouvance. Si les royalistes (ou ce qu’il en reste) en sont l’élite naturelle, il existe sans doute nombre de charcutiers ou de notaires qui peuvent légitimement se prévaloir de dix quartiers de roture faubourienne ou de notabilité angevine. Mais tout le monde n’est pas antisémite à Saint-Honoré d’Eylau ni au Lycée Henri IV. Pas facile à cerner, donc.

 

Quoi qu’il en soit, cet antisémitisme-là est bien différent du précédent (bien que, hélas, l’un n’empêche pas l’autre – parfois chez les mêmes sujets!). La religion y tient peu ou pas de place : ni Gobineau, ni Drumont, ni Laval, ni Le Pen aujourd’hui, n’ont voué les juifs aux gémonies en tant que peuple déicide, ni pour mieux asseoir le "Verus Israel" usurpateur. Il s’agit ici de race et de classe, de xénophobie ordinaire, en quelque sorte.

 

Mais, à part le déicide, on y retrouve tous les thèmes ci-dessus (cinquième colonne, singularisme, ploutocratie et complot, race). Ces "gens scrofuleux et chafouins venus d’on ne sait où, qui baragouinent notre langue, portent barbes et chapeaux noirs, exercent des métiers douteux (ou au contraire prétendent s’élever aux premières places de la médecine, de la finance, de la presse…)", comment deviendraient-ils français? A des "détails" près, on a pu entendre cela au gré de toutes les vagues d’immigration, même à propos des italiens (Zola "l’italien" a eu droit aux mêmes injures que le juif Dreyfus qu’il défendait), puis des polonais – pourtant bien blancs et bons catholiques – puis de ces "portugais qui viennent bouffer le pain de nos arabes" du regretté Coluche. Avec ou sans "les bruits et les odeurs", c’est une litanie bien rodée.

 

Si j’étais cynique, je hasarderais que cet antisémitisme-là me fait moins peur que les autres, pour l’unique raison qu’il ne semble pas accessible aux idées islamistes et gauchistes! A la limite, Le Pen pourrait être un grand ami d’Israël ("j’adore les juifs… chez eux").

 

Ce n’est hélas pas si simple et nos antisémites anciens et nouveaux risquent bien de se rencontrer tout de même sur le commun ignominiateur "Auschwitz-Jenine"! On n’a pas encore vu de crânes rasés fraternisant avec des keffiehs aux cris de "Heil Hitler; vive Ben Laden!" mais, sait-on jamais…

 

 

c) L’antisémitisme gauchiste

 

C’est aujourd’hui, de par la fascination qu’il exerce sur l’intelligentsia et les médias, de par son alliance objective avec l’antisémitisme islamique (voir plus loin), le plus redoutable de tous.

 

Il draine une vaste mouvance de trotskystes impénitents, de staliniens non repentis (qu’on ne s’y trompe pas, l’antisémitisme de Marx n’avait rien à envier à celui de Maurras, ni par sa virulence, ni par le choix des thèmes – voir Jean-François Revel "l’antisémitisme a changé de nature", Le Point 27 octobre 2000), de prétendus écolos ou tiers-mondistes (qui échangeraient volontiers 5°C de réchauffement de la planète ou 5 points de taxe Tobin – dont ils n’ont que f… – contre la disparition d’Israël et accessoirement de l’Amérique), d’antiracistes façon MRAP (contre le racisme… des juifs, naturellement), de soi-disant pacifistes (être pacifiste aujourd’hui c’est être pour la paix… des cimetières juifs), bref de tout ce qui se rassemble sous un même étendard, à Paris ou à Durban, pour vociférer contre la mondialisation, comme leurs pères contre l’impérialisme.

 

Et comme Israël est un état "colonialiste" (Dame! pour traduire yishouv ou hitnah’alout, l’anglais a le mot "settlement" – qui fait penser à une transaction amiable – mais le français n’a que le mot "colonie", qui fait penser au casque colonial, quand ce n’est pas aux navires négriers), Israël est un occupant (a-t-on assez employé ce vocable à double tranchant d’ "avant-poste de l’Occident démocratique"?), un oppresseur, un exploiteur, un impérialiste, suppôt du Grand Satan. A la trappe, Israël!

 

Cet antisémitisme-là (baptisé, aseptisé, en anti-sionisme – mais c’est quand même "mort aux juifs" que l’on scandait en décembre 2000 à Paris dans les manifs du MRAP) est bien différent des deux premiers. Il n’a que faire de la race – fi donc! notion bourgeoise! – encore moins du déicide – Dieu? Connais pas!

 

Il est pur et dur, focalisé, d’autant plus redoutable qu’il est moins suspect (en apparence) de relents antisémites d’un autre âge ou d’amalgame entre un état et un peuple. Comme on l’a vu, l’amalgame est ailleurs : mondialisation = exploitation = oppression = colonialisme = Israël.

 

Il est d’autant plus redoutable, surtout, qu’il entre en symbiose avec l’antisémitisme islamique, l’un soutenant et nourrissant l’autre par un échange permanent. Pour bien comprendre les ressorts de ce piège diabolique, il faut avoir lu l’incontournable ouvrage de Pierre-André Taguieff (La nouvelle judéophobie, Mille et une Nuits 2002).

 

Comment résumer en quelques lignes ce véritable monument de clairvoyance et de pertinence? Peut-être par un raccourci (que l’on ne trouve d’ailleurs pas formulé ainsi sous la plume de l’auteur) : la symbiose gaucho-islamique est le résultat de la rencontre d’une offre et d’une demande.

 

D’un côté, une cohorte de fils de Lénine et de Trotsky, en deuil depuis un peu plus d’une décennie de la figure du prolétaire, du damné de la terre (plus de dictature prolétarienne en Europe, plus d’apartheid en Afrique du Sud, les favelas du Brésil ont leur champion à Brasilia… les temps sont durs pour les Che Guevara du 21ème siècle!). C’est la demande.

 

De l’autre, une propagande arabe qui leur sert à point nommé sur un plateau l’opprimé idéal : le palestinien (même Sadam Hussein ou Ben-Laden, dont les desseins sont tout autres, ne dédaignent pas de se parer des atours de la défense de la cause sacrée de la libération d’El-Qods). C’est l’offre.

 

C’est par cette rencontre que s’expliquent les alliances les plus insolites, telle la moustache de gaulois de José Bové (qui n’a rien d’un gauchiste, mais qui lutte, en principe, contre la mondialisation) venant se fondre avec effusion dans la barbe hirsute de Yasser Arafat à Ramallah.

 

Et cela nous amène à l’antisémitisme islamique.

 

 

d) L’antisémitisme islamique

 

En rigueur de termes, il faudrait inventer l’adjectif "islamistique", car "islamique" renvoie à l’Islam, pas à l’islamisme, mais nous nous comprenons.

 

Que peut-on appeler "islamisme" (en France, puisque tel est notre sujet)? Pas facile à cerner pour le non-spécialiste de l’Islam que je suis. Il commence sans doute par le fondamentalisme religieux, l’appel à un retour à la stricte observance, voire le rêve d’une chariah qui viendrait se substituer aux lois de la République. S’il n’y avait que cela, nous serions mal placés pour y trouver à redire car, en fait de fondamentalistes, nous avons les nôtres – à la chariah près car, pour nous, "dina dimalkhouta dina" (la loi du royaume est la loi); en français moderne : nous, nous ne sifflons pas la Marseillaise. Mais enfin, une barbe en vaut une autre et un foulard islamiste vaut bien une perruque Loubavitch; le sujet n’est pas là.

 

L’islamisme qui nous concerne ici n’est pas celui-là, même si le fondamentalisme religieux en constitue probablement une des bases. Il commence avec la haine de l’Occident et va jusqu’à l’appel au djihad. Certes, cette haine de l’Occident dans son ensemble n’est pas au premier chef antisémite. Comme le relève JF Revel dans l’article cité, les vagues d’attentats meurtriers à Paris en 1986 et 1995 ne devaient rien à l’antisémitisme. Mais pourquoi se priver du "thème porteur" de la sacro-sainte Palestine, de l’inespérée caisse de résonance qu’offre en retour la nébuleuse antimondialiste, chérie des intellectuels et des médias.

 

On a arrêté en France en décembre 2002 des islamistes "tchétchènistes" qui préparaient des attentats contre les intérêts russes, quelques mois plus tôt, d’autres qui visaient l’ambassade des Etats-Unis, voire la cathédrale ou le marché de Noël de Strasbourg. Les sots! Ils n’ont rien compris : c’est du juif qu’il faudrait casser pour être dans le vent de l’histoire et avoir les moustaches de son côté!

 

Les brûleurs de synagogues, les bastonneurs d’enfants juifs dans les stades, les lapideurs de vitrines ou de bus scolaires du début 2001 (tiens! on en parle moins…) avaient parfaitement compris, eux. Les terroristes au petit pied de banlieue avaient vu plus juste qu’Al Qaida. Revanche du commerce de proximité sur les grands réseaux, sans doute, à moins qu’il ne s’agisse d’un renvoi d’ascenseur à Lénine, bienheureux dans sa tombe de voir qu’une fois de plus le petit peuple est plus avisé que ses élites!

 

Que l’on m’épargne – soit dit en passant – de devoir y aller de mon couplet politiquement correct. Je sais bien que tous les musulmans ne sont pas des islamistes, que tous les islamistes ne sont pas des terroristes. Je signale qu’en revanche on peut parfaitement être un antisémite de banlieue sans être arabe, ni même musulman (8). Dans les ghettos noirs de New York, l’antisémitisme était une tradition bien avant Ben Laden (cliché du juif riche, la minorité qui a réussi et qui donc suce le sang des pauvres). Il est vrai que des noirs des ghettos américains se convertissent en masse à l’Islam. Décidément…

 

Quant aux thèmes, cet antisémitisme-là devrait se suffire du sixième : Israël-oppresseur (puisqu’il en est l’inventeur). Il est pourtant fort remarquable qu’il puise avec délectation à toutes les autres sources nauséabondes et ne dédaigne pas de faire flèche de tous les bûchers. On l’a évoqué plus haut avec les rééditions en arabe du Protocole, les feuilletons télévisés, les manuels scolaires de M. Arafat. On a même vu Bachir El Assad reprendre le thème du déicide… un jour où le Pape avait trouvé son chemin de Damas.

 

 

e) La France officielle et l’antisémitisme

 

J’entendrai ici par "France officielle" tout ce qui s’exprime "au nom de la France", par la voix de ses gouvernants et institutions, toutes les attitudes politiques suffisamment ancrées et permanentes pour transcender les clivages politiques et résister aux alternances.

 

L’institution principale est naturellement le Quai d’Orsay, nostalgique des protectorats de Syrie et du Liban, fasciné par le romantisme du désert, inconsolable de n’avoir pas eu son Lawrence d’Arabie. Le Quai d’Orsay n’est pas à proprement parler antisémite, pas plus en tous cas que la Vieille France où il recrute principalement (on y compte plus de Donnedieu de Mortcerf que de Goldstein ou de Benhamou), mais il est invariablement, inconditionnellement, structurellement pro-arabe. Les gouvernements changent, pas le Quai d’Orsay. Giscard a eu son Jobert, Mitterrand son Cheysson, "dignes frères" (au sens où l’entend Jacob de ses fils Shim’on et Lévy – Genèse 49-5 – les lettrés comprendront), égaux par la stature et par la bienveillance à l’égard d’Israël!

 

La France officielle, c’est aussi l’expression au niveau de l’État d’une culpabilité mal assumée du passé colonial, diffuse au sein d’une large part de la société. La France a fait courageusement repentance des crimes de Vichy (et ce n’est pas un mince mérite de son actuel président) mais elle renâcle encore à battre sa coulpe pour les "événements" d’Algérie. Comment s’étonner dès lors qu’elle recoure à l’exutoire de ce qu’on pourrait appeler le "chat du boulanger"?

 

Qui ne se rappelle, dans le film de Pagnol, Raimu agonisant de sottises la chatte qui rentre au petit matin après une nuit de débauche, en présence de sa femme (la femme du boulanger, c’est le titre du film), qui a fait de même. "C’est mal, dit la France à Israël, de ratisser une ville à la recherche de terroristes. Il faut pour cela faire irruption à 3 heures du matin l’arme au poing dans les mechtas, terroriser les femmes et les enfants, emmener les hommes menottés, pour les torturer tout à loisir… Ah, vous ne faites pas tout à fait cela? J’ai dû confondre avec quelqu’un d’autre".

 

La France officielle, enfin, c’est toutes les alliances peu glorieuses que commande la Realpolitik, de l’anti-américanisme d’ancienne grande puissance ressassant sa gloire passée, à la défense des soi-disant intérêts économiques (d’ailleurs probablement mal compris, à part peut-être pour le pétrole, car tout le monde arabe réuni n’a sans doute pas le potentiel économique du seul Israël).

 

Anti-israélienne (fût-ce par la force des choses et les devoirs de son rang!) mais pas vraiment antisémite, la France officielle semble ainsi faire mentir notre théorème de départ (anti-sionisme = antisémitisme). La contradiction n’est qu’apparente car, par son parti pris pro-arabe, elle encourage, voire cautionne, tous ceux qui, en France, sont moins soucieux du distinguo.

 

Il n’est que de se rappeler la leçon sentencieuse, cent fois répétée par le président de la République Française (et par d’autres) après le 11 septembre 2001 : "rien ne justifie le terrorisme et il faut le combattre avec la dernière détermination; mais il faut lutter aussi contre toutes les injustices, les humiliations, les spoliations qui font sont lit et lui fournissent son terreau". Ah, le "terreau"! Que de fois nous a-t-on fait le coup du "terreau"! Ni Noël Mamère, ni José Bové, ni Daniel Mermet, ni Rony Brauman – pour ne citer que quelques grands amis d’Israël emblématiques – ne désavoueraient de tels propos.

 

Ainsi, si la France officielle ne pratique pas l’amalgame, elle porte une très lourde responsabilité dans les amalgames que fait la France tout court, dans ses diverses composantes.

 

Et ce d’autant plus que ses paroles sont plus que d’autres reprises, amplifiées, surenchéries et sacralisées par le groupe sur lequel va s’achever maintenant notre triste panorama.

 

 

f) L’antisémitisme des médias

 

Les médias français ne sont pas antisémites. Pas plus que la France officielle qu’ils relaient, pas plus que la France tout court qu’ils sont censés refléter. Pas plus que les porte-parole aussi autorisés que Jamel Bouras (champion de judo), que l’autre Jamel (Debouze, celui d’Astérix), que le soi-disant humoriste Bigard, auxquels ils tendent un micro complaisant (9).

 

Mais, comme ils aiment leur chère Palestine, leur cher Irak! Avec quelle délectation ils emboîtent le pas aux rodomontades anti-américaines de la France officielle! A de rares mais notables exceptions près (Le Figaro, Le Point, avec les admirables articles du regretté JF Revel et de Ivan Rioufol), les médias (toutes les chaînes de radio et de télévision en tous cas) ont choisi leur camp.

 

J’ai longtemps cru qu’ils se contentaient de désinformer. Je suis aujourd’hui convaincu que c’est plus grave : ils combattent!

 

Il y a certes journalistes et journalistes (il y a même ceux qui croient devoir se faire pardonner, par l’encre qui coule de leur plume, le sang juif qui coule en leurs veines!), mais simplifions.

 

Pour certains journalistes "d’opinion", le combat est flagrant tant ils le livrent à visage découvert. Ainsi des correspondants du Monde et de Libération (Libération … de la Palestine?). Ainsi de Daniel Mermet, qui tient sa tribune de grand accusateur ("là-bas si j’y suis") à une heure de grande écoute sur la première radio d’État. Ainsi de Karl Zéro ou des Guignols, sur une chaîne de télévision que l’on aurait crue vendue au "grand capital" (mais justement : il faut bien se dédouaner).

 

Pour les journalistes d’information, pour les perroquets du prêt-à-prompter, c’est plus subtil et il faut un peu d’exercice pour démonter les "ficelles" du métier (l’inversion chronologique : "des hélicoptères israéliens sont entrés en action samedi dans la bande de Gaza et plusieurs dizaines de Palestiniens ont été arrêtés à Hébron quelques heures après l’attaque qui a fait 12 morts et 15 blessés parmi les colons juifs de cette ville de Cisjordanie" – Libération 19-11-02 – ou encore le coup de la fusée à trois étages : 1) le présentateur du journal 2) le correspondant local 3) le témoin, dénonçant l’écume aux lèvres les massacres de la soldatesque israélienne, avec la chute progressive des guillemets, etc.).

 

Mais si le constat ne laisse hélas pas de doute, reste posée la question du pourquoi.

 

On a beaucoup imputé à l’ignorance des journalistes. Pour la plupart d’entre eux, l’histoire de la "Palestine" commence en 1967, quand ce n’est pas hier matin.

 

Sans même remonter au sacrifice d’Isaac ou au Roi Salomon, combien de journalistes (combien de juifs, d’ailleurs) savent que L’OLP a été fondée le 28 mai 1964, avec pour objectifs (source : Shalom Salam, Claude Faure (10) p. 316) :

 

-         refus de la partition,

-         appel à la lutte armée pour la libération de la Palestine,

-         lutte contre le sionisme,

-         édification d’un état palestinien indépendant.

 

Je dis bien : 1964! Que s’agissait-il donc de "libérer" (le L de OLP) avant 1967? Tel-Aviv?

 

Pour abyssale qu’elle soit, cette ignorance n’explique pas tout – et en tous cas n’excuse rien.

 

D’autres facteurs entrent en jeu. Le culte de l’audimat, bien sûr. La recherche forcenée de ce qui fait événement (bien spontané, naturellement), le "sens du poil" (Lénine déjà disait : "dites-leur ce qu’ils veulent entendre"). Les plumes de paon de l’intellectuel (de gauche, s’entend) dont aime à se parer le dindon du JT, avec ce qu’il faut de provocation, de goût du contre-pied (quand un "réseau Voltaire" dénonce une "effroyable imposture", quel pain béni!). La reprise telles quelles des dépêches de l’AFP (parfois appelée "Agence France-Palestine"), officielle officine du Quai d’Orsay (voir plus haut).

 

*

*  *

 

Voilà, j’arrête là pour l’instant cette "analyse".

 

Comprendre les ressorts est bien. En tirer parti pour agir est mieux.

 

Agir ? Mais comment ? Auprès de quel public, pour leur dire quoi? Les dés ne sont-ils pas pipés ? la partie n’est-elle pas perdue d’avance ? Je ne le crois pas. Dans une prochaine note, je tenterai de suggérer des pistes (11).

 

Un qui ne se décourageait pas, en tous cas, c’était Nissim Zvili, alors ambassadeur d’Israël en France, qui, dans une conférence du 17 décembre 2002, à la Place des Vosges, disait, en substance, à un parterre de plus de 200 personnes compétentes et motivées :

Si je me disais que la France est antisémite et qu’il n’y a rien à faire, je rentrerais dans mon moshav. Si vous vous disiez cela, vous n’auriez plus qu’à m’y rejoindre (et vous y seriez les bienvenus, faut-il le rappeler). Il y a autre chose à faire. Israël a besoin d’ambassadeurs... et vous en êtes tous par vocation.

 

© Patrick Gordon

 

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Notes de l’auteur

 

1. Ce texte date de fin 2002. L’auteur y a apporté, çà et là, quelques actualisations.

2. Pierre-André Taguieff a proposé "judéophobie" (op. cit.), qui ne "prend" pas.

3. Reprises par la propagande islamiste dans une série télévisée de 2003, produite par la Syrie, intitulée Al-Shahat ("Diaspora") et diffusée notamment sur la chaîne satellite du Hezbollah, Al-Manar.

4. Abondamment diffusé en arabe et repris également dans le feuilleton Al-Shahat

5. C’est à Durban (Afrique du Sud) que se tint, du 31 août au 7 septembre 2001 (oui : quelques jours seulement avant un certain "Onze Septembre") une "conférence mondiale contre le racisme, la xénophobie, etc.", qui fut promptement détournée par les Palestiniens au seul profit de la propagande anti-israélienne.

6. Il conviendrait peut-être, toutefois, d’actualiser et de nuancer ce texte à la "lumière" du triste film de Mel Gibson (2004).

7. (Voire : et ont toujours fait !) – mise à jour relative à la diffusion par Arte du film Les Portes du Soleil novembre 2004; à suivre…

8. Triste mise à jour en 2005 : Dieudonné Mbala ! Autre mise à jour 2006 : la "Tribu K".

9. Il faudrait aujourd’hui ajouter Dieudonné, le mal nommé.

10. Fayard 2002.

11. Cette "prochaine note", promise en 2002, n’a pas encore été écrite…

 

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Mis en ligne le 15 juin 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org