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Éditorialistes
Menahem Macina

sauver langue francaise Macina
01/01/1970

 

Y a-t-il quelqu'un

pour sauver la languefrançaise ?

 

Par Menahem Macina

 

 

 

 

Article parudans Libération, Paris, 8 avril 1998,p. 6.

 

 

Ces jours derniers, on apu voir le spectacle héroïque d'hommes, aussi graves que savants, barrant deleur corps le seuil de l'auguste Académie française, pour en refuser l'accès aumot «ministre», travesti en femme. À en juger par l'échauffement des esprits,il semblait que la langue – que dis-je? – la patrie fût en danger.

 

Pour ma part, peudésireux de revoir l'attristante farce – décrite par Boileau, dans son Lutrin – de chanoines érudits sebombardant mutuellement à coups de gros in-foliopoussiéreux, ou d'assister au déclenchement d'une nouvelle «batailled'Hernani», je me propose, de manière plus pacifique, d'attirer ici l'attentiondes amoureux du beau parler françoissur un désastre éco-linguistique qui, pour être moins spectaculaire, n'en estpas moins polluant pour notre langue. Je veux parler du saccage quotidien dontelle est victime par le truchement des médias, et dont seule une coalition depersifleurs impénitents peut endiguer les dégâts, à défaut d'en venir à bout.

Mais attention! si,pour les beaux yeux de «Francophonie», il prend à quelque moderne Don Quichottede la langue, indifférent au ridicule de la haridelle culturelle qu'il vachevaucher, l'envie de s'engager dans cette dérisoire chevalerie, qu'il sachequ'en sollicitant son adoubement, il n'aura, en fait de lance, dans son combattitanesque contre les modernes moulins à parole des médias audiovisuels, qu'undérisoire stylo. Qu'il se souvienne qu'il lui faudra, sono coupée, prêcher dansle désert d'une foule de téléspectateurs résignés ou indifférents, auxquels desprésentateurs, richement stipendiés pour polluer notre écosystème langagier,désapprennent sournoisement les règles et les usages qui ont modelé leursfacultés d'analyse et d'expression, depuis l'enfance.

Mais si, malgré cesmises en garde, le haut mal de la «franco-folie», dont notre «écololinguiste»est atteint, lui fait perdre tout bon sens et qu'il ne renonce pas à cetteconfrontation inégale, c'est bien volontiers que notre confrérie lui fourniraen viatique les premières munitions de résistance culturelle, et tiendra à sadisposition le trésor de guerre qu'elle a constitué au fil des années, engrappillant dans les livraisons d'informations «francicides», acheminées chaquejour par les autoroutes de l'information. Ainsi équipé, notre preux chevalierde Francophonie pourra, avec notre bénédiction, estoquer à loisir lesimpérities linguistiques du genre de celles qui suivent.

 

• Porter crédit à, au lieu de «faire crédit à»

• dénoter, au lieu de«détonner»

• abuser un enfant (au sens sexuel),au lieu de «abuser d'un»

• passer outre quelque chose, au lieu de«passer outre à»

• des faits culpeux, au lieu de «incriminés»

• mettre à jour, au lieu de «mettre au jour»

• réfuter toute responsabilité, au lieu de«rejeter»

• compter sur, au lieu de «avec» (dans desexpressions telles que : «C'était sans compter sur l'entêtement de S. Hussein)

• réclamer une amende, au lieud'«imposer» • préjuger de sesforces, au lieu de «présumer»

• être logé à la même auberge, au lieu de «à lamême enseigne»

• enjoindre quelqu'un, au lieu de «enjoindre à»

• une violation à l'accord, une volonté à faire, les survivants au massacre, au lieu de «du»ou «de»

• ennuyants, au lieu de «gênants»

• se porter en cassation, au lieu de «sepourvoir»

• être dévolu, au lieu de«dévoué»

• une astéroïde, une astérisque, etc., au lieu de «un»

• faire un tollé, au lieu de«déclencher»

• avoir qualité à, au lieu de «pour»

• deux milles (z) affaires, au lieu de«mille» (invariable)

• le sacrifice en vaut la chandelle, au lieude «jeu», «la peine»

• il va-t-être, au lieu de «va être»…

 

J'ajouterai, pour fairebonne mesure, quelques gaz hilarants tels que : 

«Pinochet a saluél'armée dont il était à la tête». Ouencore : 

«Le journal AlWattam publie des bilans plus lourds queles autorités algériennes», etc., etc. 

 

On en conviendra : tout peut arriver dans une France où, devant lescaméras de télévision, le PDG d'une entreprise nationale peut, sans sombrerdans le ridicule, se plaindre d'avoir été victime d'un «guet-appince»; un présentateur-vedette parler des «munis, face aux démunis»; et un grandanimateur d'émissions politiques vanter la garde prétorienne de Saddam Hussein,comme «le nec LE plus ultra» de ses troupesd'élite!

 

Comme dit monjeune voisin, dont le français n'est pas la langue maternelle, mais qui rafleles meilleures notes de grammaire et de rédaction :

«Tout le monden'est pas obligé de parler comme un prof, mais que des journalistes puissent,en toute impunité, démolir systématiquement ce que les enseignants ont eu tantde peine à construire, il devrait y avoir des lois contre ça!»

 

La vérité sort de la bouche des enfants… même étrangers!

 

 

 

M.R. Macina