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Israël (Société - mentalités)
Jérusalem

Siegman_Notes_terre_d'Israël
01/01/1970



La signification religieuse de la « Terre d'Israël »
dans les « Notes catéchétiques »

 

par HenrySIEGMAN *

 

 

Les Notes du Vatican concernant les juifs et le judaïsme,récem­ment publiées, sont le troisième texte de ce genre depuis Vatican II.Elles ont suscité des réactions défavorables de la part de certainsIsraéliens [1]et de l’organisme juif qui est en rapport sur ces questions avec le Vatican. LeComité juif international pour les consultations interreligieuses (I.J.C.I.C.),qui se compose de l’American Jewish Committee, de l’Anti‑DefamationLeague of B'nai B'rith, du Comité interreligieux d'Israël, du Synagogue Councilof America et du Congrès juif mondial, a publié en effet une critiqueofficielle du document catholique [2]. L'undes principaux griefs qu'il fait au document est que ce dernier omet dementionner la signification religieuse que l’Etat d'Israël doit avoir pour lescatholiques.

Ce document, qui porte le titre « Notes pour unecorrecte pré­sentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et lacatéchèse de l’Eglise catholique », reconnaît pourtant clairementl’attachement des juifs à la Terre et invite les chrétiens à comprendre cetattache­ment religieux et son enracinement dans la tradition biblique. Lescatholiques, ajoute le document, « doivent envisager l’Etat moderned'Israël et ses options politiques, non à partir d'une perspective qui seraiten elle‑même religieuse, mais en se référant aux principes communs dudroit international ».

Le Congrès juif américain, dans la réponse que, pour sapart, il a publiée au document catholique, n'a pas abordé ce point. Ce silencen’est pas une omission. Mais il révèle un désaccord sur le fond avec l’opiniondes organisations juives qui composent l’I.J.C.I.C., désaccord qui méritequelques commentaires.

Il est difficile de ne pas exprimer une certaine ironie envoyant des représentants d'organisations juives et des professeurs dontcertains n'ont aucune préoccupation religieuse reprocher à l’Eglise catholiqued'omettre d'épouser des perspectives qu'ils rejettent eux-mêmes.

Quant à ceux qui ont un engagement religieux, la questionde la signification religieuse de l’Etat d'Israël est loin d'être à leurs yeuxbien établie. Certains, s'appuyant sur la loi religieuse, non seulementn'attribuent aucune signification religieuse à l’Etat d'Israël, mais estimentmême qu'il constitue un phénomène antireligieux. C'est le cas non seulement desNeturei Karta, mais de certains juifs orthodoxes plus modérés, dont lavoix s'exprime par l’Agudat Israel.

De nombreux juifs religieux croient que la renaissance del'indépendance politique juive sur la Terre d'Israël est le commencement d'unprocessus eschatologique, c’est-à-dire l’aube de la rédemption. Mais d'autres,tout aussi religieux, sont à tout le moins indécis quant à la significationeschatologique de l’Etat d'Israël. Enfin, si, pour la plupart des juifsreligieux, le retour des juifs à leur patrie ancestrale constitue trèsnettement un acte de la providence divine, cela n'implique pas nécessairementqu'il faille attribuer une signification religieuse à l’Etat.

Pour les juifs croyants, la Terre d'Israël revêt uncaractère sacré particulier et sa relation au peuple d'Israël est fondée sur lapromesse biblique. Il est significatif que la déclaration catholique en prenneacte. La Bible ne parle pas dans les mêmes termes du lien existant entred'autres terres et d'autres peuples.

Cependant, il n'est pas évident que la saintetéparticulière de la Terre d'Israël et les promesses bibliques dussent avoir poureffet que cet instrument séculier qu'est l’Etat d'Israël soit revêtu d'unstatut religieux spécial. Cette opinion étant celle de la plupart des juifs, ilest normal de s'attendre à ce qu'elle soit aussi celle de l’Eglise catholique.

En outre, le christianisme, qui a été défini par saconviction de «  succéder » aux juifs en tant que peuple deDieu, pense que les promesses des Ecritures hébraïques doivent être comprisesdans une lumière nouvelle, en tant qu'il y a eu place pour une nouvelle« élection », et un nouveau peuple de Dieu.

 

Cette auto-définition chrétienne de l’Eglise sur elle-mêmepeut en tout cas l’empêcher de professer comme une doctrine chrétienne lasignification religieuse actuelle de la Terre d'Israël, sans pour autantI'empêcher de respecter le fait qu'elle ait une telle signification religieusepour le judaïsme.

Pour toutes ces raisons, l'insistance de l’I.J.C.I.C. (etde G. Wigoder dans l’article oiù il exprime son opinion) à déclarer quel’Eglise catholique, en omettant de reconnaître la signification religieuse del’Israël moderne, a fait preuve d'un manquement au dialogue dans son rapportavec le Comité représentatif des juifs, est dépourvue de sens.

C'est une position qui doit être rejetée pour diversesraisons, théologiques et autres, car elle insinue que la communauté juiveaurait besoin de la confirmation d'autrui dans les affirmations centrales de safoi.

Le judaïsme a besoin de la compréhension respectueuse etsympathique des personnes qui ont d'autres convictions. Le judaïsme peuts'enrichir, spirituellement et intellectuellement, dans un dialogue ouvert etloyal au niveau religieux. Mais il n'a pas besoin de faire valider sa foi pard'autres. Cette validation ne peut venir que de l’intérieur de la vie et de lapensée juives, non de l’extérieur.

Quand la théologie juive déclare qu'elle n'attache aucunpoids particulier à la reconnaissance par les chrétiens du fait que l’alliancedu Sinaï n'a pas été abrogée, elle ne dénigre pas en cela le christianisme.

De la même manière, il n'appartient pas aux juifs deréclamer des chrétiens l’enracinement particulier de leur foi dans le judaïsme.Une authentique compréhension des chrétiens par eux-mêmes, qui les conduirait àaffirmer leur lien avec le judaïsme, ne peut jaillir que de I'intérieur duchristianisme.

Lorsqu'il propose aux catholiques d'envisager l’Etatd'Israël dans la perspective des « principes communs du droitinternational », le document du Vatican émet une proposition parfaitementcorrecte. En effet, même dans une perspective juive, cette prise de positionest de loin la plus souhaitable de la part des catholiques et des autresgroupes religieux.

Quelle que soit l’importance doctrinale - positive ounégative - que les hommes religieux attachent aux souverainetéspolitiques, celle-ci ne doit jouer absolument aucun rôle dans l’arène séculièreet internationale d'un monde religieusement pluraliste. Dans ce domaine, seulsdoivent s'appliquer les principes communs du droit international. Si lesrelations internationales en viennent à recourir à des considérationsthéologiques, pourquoi la doctrine du judaïsme aurait-elle plus de poids quecelle de l’islam ou celle de l’orthodoxie russe ? Qui plus est, lesdoctrines théologiques du judaïsme ne disposent pas d'un appui majoritaireparmi les peuples du monde.

Lorsque les premiers sionistes ont sollicité l’appui deschrétiens pour leur programme, un pape a explicitement refusé de fournir cetappui pour des raisons théologiques. La juste et unique réponse à ce refus doitêtre de déclarer que les aspirations nationales des juifs doivent être jugéessur la base des principes du droit international et non à l’aune de lathéologie catholique.

Dans un monde de ^luralisme religieux, il fautnécessairement laisser les considérations religieuses à l’écart. Une entitépolitique qui ne pourrait se réclamer des principes communs du droitinternational ne saurait justifier sa cause dans l’arène politiqueinternationale en recourant à des principes confessionnels.

L’infrangible attachement des juifs de tous les temps et detous les pays de la diaspora à la Terre d’Israël est un fait historique «séculier ». Les promesses bibliques et la centralité de la Terre dans lathéologie juive expliquent cette inflexible ténacité. Mais les revendicationsterritoriales d’Israël au plan séculier et international se fondent surl’histoire et non sur la théologie.

Il peut y avoir des différences légitimes d’appréciationsur la question de savoir si le nouveau document catholique représente uneavancée ou non, dans l’attitude de l’Eglise catholique à l’égard des juifs etdu judaïsme. Dans la question de savoir si le catholicisme reconnaît que lejudaïsme a un statut salvifique, il apparaît que le document s’avance beaucoupmoins que ne le font les théologiens catholiques qui représentent le Vaticandans le dialogue avec les juifs.

Mais en ce qui concerne les déclarations du document surla signification religieuse de l’Etat d’Israël, les critiques qui ont étéexprimées sont sans fondement.

 

 



* Texte paru dans Jerusalem Post du 2septembre 1985. L'auteur est direc­teur exécutif du Congrès juif américain.

[1] Cf. Geoffrey WIGODER,« Retreat by the Vatican », dans Jerusalem Post, 6 juillet1985.

[2] Cf. Bulletin quotidien d'information de l’Agence Télégraphique Juive du 26 juin 1985.