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Menahem Macina

Pas de fumée sans feu… Oui, mais quel feu ? M. Macina
19/04/2005

- «Pas celui de l'Esprit Saint, en tout cas !», maugrée un catholique nostalgique d'une Eglise antéconciliaire - l'âge d'or, à ses yeux, quand on ne lui avait pas encore "changé la religion chrétienne".

- «Pas celui de la justice pour tous les hommes et surtout les pauvres et les opprimés [Lc 12, 49], que le Christ est "venu jeter sur la terre", et que l'Eglise-institution empêche de brûler !», dénonce un catholique progressiste.

- «Pas celui de l'unité parfaite entre chrétiens, qui amènerait les incroyants à reconnaître le Christ [cf. Jn 17, 23], et que l'exclusivisme de Rome a étouffé !», déplore un protestant.

On l'aura compris, sans doute, il s'agit, plus prosaïquement, en ces jours, du feu qui brûle dans le poêle de la salle d'un conclave en travail d'élection d'un nouveau pape, et qui émet une fumée noire, si aucun des candidats ne l'emporte, ou blanche, si, comme le dit la formule proclamée solennellement lors de la présentation de l'élu à la foule massée sur la place Saint Pierre : «Habemus papam !» : Nous avons un pape.

Au-delà des détails de ce cérémonial au charme désuet, peut-être convient-il de s'interroger sur l'engouement du grand public et des médias pour une élection papale. Car la curiosité que suscite cet événement ne s'est jamais démentie, et s'est même accrue avec le développement de la médiatisation, en général, et de celle de l'Eglise catholique, en particulier.

Est-ce la rareté du phénomène - surtout lorsque le pontife à remplacer a régné plus d'un quart de siècle -, qui polarise à ce point l'attention ? Il est vrai que les "cadences pontificales", sont généralement plus longues que celles des gouvernements et des chefs d'Etat, mais cette explication ne suffit pas à rendre compte de l'intensité de la ferveur des uns, et de la curiosité, voire de la fascination des autres.

Est-ce – comme se plaisent à l'affirmer les croyants traditionnels – en raison de l'extraordinaire rayonnement de l'Eglise et de ses pontifes ? A défaut de partager ce pieux enthousiasme, il est indéniable que la célébrité exceptionnelle de Jean Paul II – quelles qu'en soient les raisons – n'a pas peu contribué à redonner du lustre à cette institution hiératique qu'est l'Eglise. Mais il ne semble pas qu'il faille voir en cela la cause profonde de l'engouement que nous scrutons ici.

Serait-ce alors - comme l'affirment certains sociologues spécialisés dans l'étude du fait religieux - que l'être humain a besoin de transcendance et d'une manifestation terrestre visible – directe ou indirecte – de l'existence ou de l'action d'une Entité toute-puissante, censée gouverner le monde complexe et inquiétant dans lequel se déroule le cours de nos existences individuelles éphémères ? L'hypothèse est tentante, mais elle est contredite par ce que nous savons de l'état de la foi et de la pratique religieuses dans le monde, en général, et dans les pays occidentaux, en particulier.

Mon point de vue – que, bien entendu, je me garderai d'imposer ou de privilégier – est que "le bruit et la fureur" de l'information constituent à la fois le combustible et le moteur de cette mise en orbite médiatique d'une partie de l'humanité autour de l'événement. Sa composante religieuse – et surtout spirituelle - est certainement mineure. Rome, le Vatican, l'Eglise catholique ont cessé d'incarner, aux yeux du monde et même pour de nombreux catholiques, la médiation visible du dessein de Dieu sur l'humanité, en général, et sur les croyants chrétiens en particulier. Il y a beau temps que le rite et le symbole ont pétrifié les réalités spirituelles qu'ils illustraient, que la pourpre cardinalice et la mitre épiscopale ont supplanté l'humble habit et la kippa des Juifs du pays d'Israël et de la Diaspora, que la pompe, les titres et les fastes romains ont éclipsé la pauvreté des premières assemblées chrétiennes, et que les marbres, les constructions majestueuses, les bois précieux, les ors, les stucs enluminés et les toiles des maîtres de la Renaissance ont fait oublier l'insignifiance du culte des premières communautés chrétiennes.

Et puisque l'occasion de cette réflexion sans prétention a été le feu, je souhaite à mes amis chrétiens d'être envahis de nostalgie au souvenir de l'épisode évangélique, dit des "disciples d'Emmaüs". Le récit en est d'une simplicité et d'une foi naïves et désarmantes. On peut le lire dans un passage de l'Evangile de Luc (24, 13-32), dont voici un bref résumé.

Ils sont deux à cheminer tristement sur le chemin qui mène à Emmaüs, localité peu éloignée de Jérusalem. Leur maître, Jésus, le thaumaturge, est mort, depuis quelques jours, crucifié par les Romains. Un passant qui va dans la même direction se joint à eux et leur demande de quoi ils parlent. Et ils lui relatent ce qui s'est passé, non sans faire part de leur immense déception : "Nous, nous espérions que c'est lui qui allait délivrer Israël" (v. 21). Alors, poursuit le récit, Jésus, car c'est lui, que l'Evangile nous présente comme ressuscité, mais que les disciples ne reconnaissent pas, leur explique, en parcourant les Ecritures, que tout cela devait se produire, et que celui qu'ils croient mort est ressuscité. Puis il disparaît. Les disciples se disent alors l'un à l'autre : "Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Ecritures?" (v. 32).

Il reste à souhaiter que les cœurs des catholiques brûlent aujourd'hui de ce même feu primordial.

Menahem Macina


© upjf.org



Mis en ligne le 19 avril 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.