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Antisionisme chrétien

Sabbah_Chrétiens_Terre_Sainte
01/01/1970



Les chrétiens de Terre sainte aujourd'hui

et ledialogue des religions

 

par MgrMichel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem (25 novembre 1995)

 

 

 

1. [Les croisades]1

2. [La présence chrétienne en Terre Sainte]1

3. [Le temps des croisades est révolu : évolutionactuelle]1

4. Ceci dit, aujourd'hui en Terre sainte, qu'y a-t-il ?. 2

5. L'œcuménisme en Terre sainte. 3

6. Le dialogue entre les religions. 3

7. Chrétiens et musulmans. 4

8. Dialogue avec le judaïsme. 5

9. Conclusion. 5

 

1. [Les croisades]

 

En 1095, le pape UrbainII lançait, de cette ville [Clermont-Ferrand], un appel au monde chrétien pourlibérer les Lieux saints. Suite à cet appel, il y eut les croisades. Suite auxcroisades, les Lieux saints et une partie du Moyen­-Orient restèrent pendantdeux cents ans environ, depuis 1099 et jusqu'en 1291, sous la domination del’Europe chrétienne du Moyen Age.

Neuf cents ans après,en 1995, nous voilà dans la même ville de Clermont‑Ferrand, àl’invitation de son évêque, S.E. Mgr Jean Dardel, pour réfléchir sur cetévénement qui est commun à Clermont‑Ferrand et à Jérusalem, et qui estcommun aussi à l’histoire du christianisme et de l’is­lam.

Moi, personnellement,patriarche de Jérusalem pour les Latins, je me trouve concerné par lescroisades à double titre: d'un cóté, j'appartiens au christianisme oriental etoccidental à la fois, et, de l’autre, étant Palestinien arabe, j'appartiensaussi au monde arabe, à son histoire et à sa culture dont l’islam est l’une descomposantes principales.

 

2. [La présence chrétienne en Terre Sainte]

 

Dans cet entretien, je n'ai pas l’intention de m'attarder aux croisades elles‑mêmes. C'est de la présence chrétienne et du dialogue des religions aujourd'hui en Terre Sainte que je parlerai. Toutefois, je voudrais d'abord faire les remarques suivantes.

2.1. Les croisadesrestent, aujourd'hui encore, un objet de discussion et de critique de la partdes historiens arabes, comme de la part de nom­breux historiens occidentaux. Denombreux chrétiens ressentent aussi en ce domaine un sentiment de culpabilitévis‑à-vis du monde arabe et musul­man. D'autres chrétiens, par contre, yvoient une épopée de foi et de cheva­lerie qui ne cesse d'inspirer leurattitude et leur dévotion aux Lieux saints.

 

Face à ces positionsdiverses, je voudrais dire tout simplement que le croisades sont des guerres duMoyen Age chrétien et musulman à la fois, et s'insèrent dans I'ensemble desrapports entre les deux religions qui se sont affrontées, en ces temps-là, auMoyen-Orient comme en Europe (Poitiers, Rome, Vienne et toutes les côtes de laMéditerranée). Elles ne sont pas à isoIer du contexte historique général et desmœurs de l’époque. Pour chacune des deux religions, l’autre était l’objet d'uneguerre légitime (dar al-harb) La poursuite de guerres religieuses etpolitiques à la fois faisait partie de l’ordre mondial de l’époque.

 

3. [Le temps des croisades est révolu :évolution actuelle]

 

Deuxième remarque : lamémoire des croisades aujourd'hui, en milieu musulman comme auprès deschrétiens de I'Orient, est plutôt négative, et tout déséquilibre politiqueentre Orient et Occident est facilement rattaché aux croisades. II fautconfesser aussi que l’équilibre dans les rapport entre Orient et Occident restejusqu'à aujourd'hui un but à atteindre. Et lorsque je dis Orient, j'entendsI'Orient dans sa totalité, c’est-à-dire chrétien et musulman, de même queI'Occident est à entendre dans sa totalité, c’est à-dire l’Occident chrétien etI'Occident laïc. Car, en Occident, il y a désormais la séparation entrel’Église et l’État.

 

En ce qui concerne lesrapports entre les religions, Vatican II inaugura une nouvelle attitude àI'égard de l’islam comme à I'égard de toutes les religions. Ce ne sont plus desrelations de condamnation et d'hostilité, mais d'estime et d'appel au dialogue.Il y a neuf cents ans, l’Église a appelé ici aux croisades. Aujourd'hui, avectoute l’Église catholique, elle y appelle au dialogue.

 

Les Églises d'Orient,pour leur part, qui ont coexisté avec l’islam depuis sa naissance et qui furentpartie prenante dans la construction de la civilisation arabe musulmane,explicitent aujourd'hui aussi leur appel au dialogue. Le Conseil despatriarches catholiques d'Orient a consacré ses trois premières Lettrespastorales (1990-1994) à ce sujet. Le Conseil des Églises du Moyen-Orient luiaussi place parmi sen priorités le dialogue avec le monde musulman.

 

Dans le monde musulman,au Moyen-Orient, il y eut aussi une évolution : des États modernes ont faitplace à I'ordre islamique mondial exprimé jadis par le califat. Dans ces états,il y a un mélange de laïcité et de religion. La séparation complète entrereligion et État n'a pas lieu. La religion reste identifiée à l’État, à lanation, au peuple et à la personne. La personne humaine reste inséparablementcitoyen et croyant.

 

C'est une réalité qu'ilfaut tenir présente en tout dialogue et dans tout effort d'établir des rapportsentre Orient musulman et Occident chrétien ou laïc. Sinon, on risque de ne pasparler le même langage et de tomber dans une série de malentendus.

 

4. Ceci dit, aujourd'hui en Terre sainte, qu'ya-t-il ?

 

4.1. Le terme de Terresainte désigne aujourd'hui trois réalités politiques différentes: Israël,Palestine et Jordanie. En effet, pour toutes les Eglises qui se trouventaujourd'hui à Jérusalem, catholiques, orthodoxes et protestantes, le diocèsecomprend ces trois réalités politiques différentes.

 

Les chrétiens, de tousles rites et des différentes Eglises, restés dans cette terre sont une partiedu peuple arabe, palestinien ou jordanien. Ils appartiennent à sa culture et àtoute son histoire. C'est le fait de tous les chrétiens du Moyen-Orient. Tousont leur propre patrimoine chrétien qui s'ajoute au patrimoine musulman dans unpays qui est une patrie commune. Le patrimoine de tous les pays du Moyen-Orientest double, pour tous, pour les musulmans comme pour les chrétiens : pourtous il est chrétien et musulman à la fois. L'histoire de tout pays arabe, eneffet, outre l’histoire passée et présente musulmane, comporte un passéchrétien, et une présence et une contribution chrétienne continue jusqu'àaujourd'hui.

 

4.2. Les chrétiens enTerre sainte sont peu nombreux (dans les trois cent mille pour une populationde douze millions, cinq millions de Juifs, trois millions de Palestiniens etquatre millions de Jordaniens). Mais l’Église de Jérusalem étant l’Église-mèrepour l’Orient et pour l’Occident, a conscience, malgré son petit nombre,qu'elle est grande et nombreuse par la sollicitude et l’amour de toute l’Églisedans le monde, exprimés par une présence continue de pèlerins et par lasolidarité, la voix et l’appui moral et matériel de toutes les Eglises.

 

L'Église de Jérusalem atoujours été petite. Elle le sera toujours, vivant dans son corps et dans sonâme le mystère de la Croix. Comme son fondateur, elle restera signe decontradiction. Toutes les Eglises sont nées à Jérusalem, se sont répandues àtravers le monde et sont devenues grandes. L'Église de Jérusalem, elle, ne serapas une grande Eglise. Sa vocation est de rester petite et liée de près à laCroix. Quiconque veut en faire partie, ou veut la servir, doit accepter cemystère et le vivre.

 

4.3. Les chrétiens dela Terre sainte ont différentes origines: Juifs, Grecs, Romains, Arabes etsurtout Syriaques ou Araméens, dont la langue fut parlée par Jésus et qui necesse de l’être dans la liturgie et dans les maisons aussi, surtout en Syrie eten Irak. Depuis de longs siècles, avec le développement des pèlerinages, descommunautés religieuses de pays voisins ou lointains se sont fixées en TerreSainte: des Latins, des Arméniens, des Coptes et des Ethiopiens.

 

Les races et leslangues s'y sont mélangées à travers les siècles, avec le passage desconquérants et des régimes politiques qui se sont succédé. Mais le petit nombrequi y est là aujourd'hui, continue, à travers toutes les péripéties del’histoire, la présence de la première communauté chrétienne des Actes desApôtres.

Ces chrétiens necontinuent pas seulement la présence physique de la première communauté deJérusalem. Ils continuent aussi, par leur foi en Jésus-Christ, le mystère derejet et de refus expérimenté par Jésus lui-méme, Dieu homme, Verbe éternel deDieu, quand « il vint chez les siens et que les siens ne I'accueillirentpas » (cf. Jn 1, 21). En eux, il reste dans son pays un signe decontradiction. Refusé auparavant comme personne et comme nouveau maître de laLoi et des Prophètes, il est refusé aujourd'hui comme Eglise et commeinstitution humaine apparemment fragile.

 

4.4. Ce petit nombre dechrétiens émigre. Il continue à émigrer sous la pression précisément de sonpetit nombre et de l’instabilité générale de la région. Mais les chiffresrestent stables, n'augmentent pas. C'est un surplus qui émigre. Et, l'Églisereste, vivante dans ses 60 paroisses. Des pèlerins qui ont la chance d'entreren contact avec ces paroisses le constatent. Les Lieux Saints resterontentourés de la foi vivante de la petite communauté chrétienne locale. Non, ilsne deviendront pas des musées, comme certains se plaisent à le dire et à lerépéter.

 

5. L'œcuménisme en Terre sainte

 

A Jérusalem, noussommes trois patriarches résidents, catholique latin, grec orthodoxe etarménien orthodoxe. Il y a, en outre, dix autres archevêques et vicairespatriarcaux, catholiques, orthodoxes et protestants. Les vicaires patriarcauxcatholiques sont : le melkite, le syriaque, le maronite, l’arménien et lechaldéen. Les orthodoxes sont : les coptes, les syriaques et les éthiopiens;les protestants sont les anglicans et les luthériens.

 

L'œcuménisme a pour butde répondre à la prière de Jésus : « Père, qu'ils soient un comme moi ettoi nous sommes un » (Jn 17, 11). Le but est d'arriver à marcher ensemble,en présence du même Seigneur Jésus, vers le don de l’unité. Et, en attendant cedon divin de l’unité, il s'agit pour chacun de rester fidèle à l’Église danslaquelle Dieu lui a donné sa grâce, et de rester en même temps ouvert et pleind'amour pour le frère et la sœur dans l’Église qui est différente de la sienne.

 

Comme structuresœcuméniques en Terre sainte, il y en a une locale et une autre régionalecouvrant tous les pays du Moyen-Orient. Localement, une fois tous les deuxmois, tous les patriarches et chefs chrétiens de Jérusalem se rencontrent pourune discussion et une réflexion communes. Au niveau régional, le Conseil desEglises du Moyen-Orient regroupe tous les chrétiens du Moyen-Orient et des paysarabes d'Afrique et du Golfe, représentant environ quinze millions de chrétiensarabes. Le Conseil est composé de quatre familles d'Églises, la famillecatholique (sept Patriarcats : Alexandrie pour les Coptes catholiques, Antiochepour les Maronites, les Syriaques catholiques, les Melkites, les Arméniens etles Chaldéens d'Irak, Jérusalem pour les Latins), la famille grecque orthodoxe(trois Patriarcats: Alexandrie, Antioche et Jérusalem), la famille orientaleorthodoxe (trois Patriarcats, Alexandrie pour les Coptes, Antioche pour lesSyriaques orthodoxes et pour les Arméniens orthodoxes), et enfin la familleprotestante (Anglicans, Luthériens et Presbytériens).

 

6. Le dialogue entre les religions

 

6. 1. Il serait bon dedire d'abord ce que nous entendons par dialogue. Il y a une première sorte dedialogue qui entend mettre de côté toutes les différences en matièrereligieuse, afin de nous reconnaître tous comme des êtres humains égaux, touségalement responsables de la construction d' une société humaine faite defraternité, de respect et d'estime mutuels.

 

Un autre genre dedialogue invite à découvrir dans les religions différentes les valeurs communescapables de permettre une action commune et de prévenir les divisions ou ladissipation des forces.

 

II y a enfin un genrede dialogue plus profond que cela, qui n'a pas peur des différences. Aucontraire, il les définit et les précise, non pas pour en faire un sujet deguerre, ni pour prononcer un jugement ou une excommunication, mais dans le butde connaître et de partager la connaissance. Car le croyant dans chaquereligion est porteur d'un mystère, celui du rapport de Dieu avec lui. Dans untel dialogue, le but n’est pas de convaincre l’autre ou de le convertir, maisla volonté de partager avec l’autre la grâce que Dieu a donnée à chacun.

 

Le dialogue religieuxreste une action inachevée du point de vue humain. C'est à Dieu, distributeurde sa grâce selon ses voies mystérieuses, de donner à tout dialogue sonachèvement et sa perfection. En effet, un vrai dialogue n’est pas limité auxhommes qui en font partie. Dieu y est un partenaire principal.

 

Un croyant dialogueavec l’autre croyant parce qu'il croit que l’autre n’est pas un étranger, maisun frère et une sœur, porteur d'un mystère divin et, comme lui, objet del’amour de Dieu et de son appel au salut éternel.

 

6.2. Cela dit, undialogue se fait en Terre sainte aujourd'hui, mais pas tout le dialogue qu'ilfaudrait faire. Le conflit politique entre Palestiniens, monde arabe etIsraéliens, un conflit qui est, en ces jours, en train de se résoudre, ne cessed'avoir ses empreintes négatives : des deux côtés, l’autre reste encorel’ennemi. La réconciliation en effet demande plus que des signatures de traitésentre les chefs politiques. Elle demande une conversion des cœurs, mais encorecelle-là commencera lorsque les traités produiront une véritable justice etgarantiront d'une façon efficace la liberté et la dignité humaine des personneset des peuples. Pour le moment, cela n’est pas encore le cas.

Le dialogue religieuxest affecté par cette situation perplexe et hésitante. Car religion en Orient,en Terre sainte aussi, signifie tout l’homme, toute la personne humaine,croyant et citoyen. Si quelqu'un est injustement traité comme citoyen, il l’estcomme croyant aussi. C'est pourquoi le dialogue entre hommes de religionpourrait être et devrait être un appui nécessaire pour le processus de paix etpour le dialogue au niveau politique. Jusqu'à maintenant il n'y a pas eu derencontres de responsables religieux juifs et musulmans au niveau supérieur.Cependant, des essais de dialogue à trois, chrétiens, juifs et musulmans, onteu lieu et ne cessent de s'organiser actuellement, soit dans le pays soit audehors, mais à des niveaux inférieurs, et non au niveau supérieur desresponsables.

 

Les chrétiens, de leurcôté, ayant ouvert la voie du dialogue, sont prêts à y rentrer. Mais seuls ilsne peuvent pas constituer un dialogue.

 

6.3. Une autre remarqueà propos de la liberté religieuse en Orient. On peut dire qu'en Orient, et entoute religion ou attitude religieuse officielle, la religion reste principe dediscrimination, qu'il n'y a pas une véritable liberté religieuse et qu'il n'y aqu'une tolérance religieuse à l’égard de l’autre. De fait, en islam comme dansle judaïsme, comme dans le christianisme, quoique les deux premiers soientappuyés par le pouvoir civil, alors que le dernier est seulement appuyé par lecadre social de la famille ou de la tribu, l’autre est libre d'être différentdans sa croyance et libre de faire son choix religieux, y compris lapossibilité de changer ses convictions religieuses et de passer de sa foitraditionnelle à une nouvelle foi, s'il le veut. Mais à l’intérieur de la mêmesociété et religion, le juif est libre seulement d'être juif, le musulmand'être musulman et le chrétien d'être chrétien. La société, souvent appuyée parle pouvoir civil, ne permet pas une plus grande liberté, c’est-à-dire lepassage d'une religion à l’autre. Le choix religieux n'est pas fait par lapersonne seule. Il est fait par la société pour elle.

 

7. Chrétiens et musulmans

 

Définissons la placedes chrétiens en tout cela. Il est dit souvent que les chrétiens en TerreSainte se trouvent entre deux pressions, entre juifs et musulmans, comme entrele marteau et l’enclume.

 

L’image n'est pasexacte. En effet les chrétiens ne sont pas un peuple à part qui n’est ni juifni palestinien. Ils ne sont pas non plus seulement une communauté religieuse.Comme tout chrétien dans le monde, comme les chrétiens français, ou allemands,ou autres, eux aussi appartiennent à un peuple, qui est le peuple palestinien,et à une culture, qui est la culture arabe. Donc, ils ne sont pas entre deux;ils font partie d'un peuple et à l’intérieur de ce peuple, il y a le rapportnormal de majorité et de minorité, qui peut créer des tensions et desdifficultés.

 

De même que leschrétiens palestiniens appartiennent à la terre et au peuple palestiniens, leschrétiens d'origine juive appartiennent eux aussi au peuple juif, à sa cultureet à son histoire, bien qu'ils en diffèrent par la religion. Car il existe,dans notre diocèse de Jérusalem, des communautés chrétiennes et catholiquesdites d'expression hébraïque, quoique très petites en nombre.

 

Les patriarchescatholiques d'Orient, dans leur troisième lettre à l’occasion de Noël 1994, ontbien défini la vocation des chrétiens arabes au Moyen-Orient [1]. Musulmanset chrétiens, ont-ils dit, nous vivons dans un même pays et faisons partied'une même patrie et d'une même histoire. Dans le passé, il y eut dans nosrapports des jours faciles et des jours difficiles ; il en est de même dans leprésent et il en sera de même dans l’avenir. Notre vocation ne consiste pas àêtre des chrétiens sans racines et attachés à une terre et à un pays, ou à êtrechrétiens partout où l’émigration nous porte. Notre vocation est d'êtrechrétiens là où Dieu nous a voulus, ici dans nos pays arabes et musulmans. Ici,à « Jérusalem, en Judée et en Samarie », Dieu nous veut les témoinsde son Verbe éternel Jésus-Christ.

 

Avec les musulmans,nous avons à faire face aux mêmes défis. En chacun et en chacune nous voyonsl’image de Dieu. Nous devons former en nous le sens d'une solidaritéspirituelle. Cela veut dire: lorsque je prie et que je me mets en présence deDieu, devant Dieu je ne me présente pas seul, avec mes demandes, mes joies etmes peines. Devant Dieu je me présente avec tous mes frères musulmans, avecleur adoration, leurs demandes, leurs joies et leurs peines. C'est uneéducation à donner à la fois aux musulmans et aux chrétiens, afin que noustous, nous devenions capables de nous rencontrer devant Dieu. Nous serons alorscapables de nous estimer mutuellement et de collaborer dans la constructiond'une nouvelle société libérée de la méfiance et de la peur. Ensemble nous devonstendre au jour où musulmans et chrétiens écouteront le même appel parti à lafois des mosquées et des églises et qui dira : chrétien aime ton frèremusulman, et toi croyant musulman aime ton frère chrétien.

 

8. Dialogue avec le judaïsme

 

En Israël, comme jel’ai déjà mentionné plus haut, il y a d'abord une présence vivante chrétienne,qui est la petite communauté d'expression hébraïque, sans compter les juifsmessianiques et les chrétiens d'origine russe venus avec la grande immigrationde juifs soviétiques. Tous ceux-ci, bien que différents par la religion et bienque généralement non reconnus, appartiennent au peuple juif et partagent sesjoies et ses peines.

 

Il y a ensuite unevariété de groupes et d'associations de dialogue chrétiens et juifs, tels leICCI (Interreligious Coordinating Council in Israel), ou Conseil Interreligieuxde Coordination, et autres associations reconnues et encouragées par lesautorités civiles.

 

Le dialogue entreI'Eglise catholique en général et le judaïsme a connu un tournant décisif avecVatican II et le document sur le dialogue interreligieux, Nostra aetate.Au Moyen-Orient et en Israël, ce dialogue a sa spécificité, vu les donnéeshistoriques que ce dialogue présuppose. En effet, en Europe et dans lechristianisme occidental, ce dialogue est directement relié à un passé depersécutions de la part des chrétiens à l’égard du peuple juif. En Israël,cette donnée se trouve dans le sens inverse. Les chrétiens locaux, en effet,faisant partie du peuple palestinien, ont eu eux à souffrir du peuple juif, aucours du conflit qui l’a opposé au peuple palestinien et au monde arabe.

 

Dans tout leMoyen-Orient, ce conflit, de même que le processus de pacification et deréconciliation qui est actuellement en cours, marquera le dialogue entrechristianisme et judaïsme en Israël, en Palestine et dans le monde arabe. Cedialogue ne peut pas ne pas prendre en considération cette donnée historiquedevenue une partie de l’histoire moderne des deux peuples. Le judaïsme engénéral préfère traiter avec l’Église catholique dans le monde. Mais l’absencede l’Église locale qui est en Israël-Palestine, et celle présente dans lesautres pays arabes, l’absence de ces Églises locales dans le dialogue entrejudaïsme et christianisme laissera ce dialogue imparfait. Le conflit passé ouprésent ne doit pas être un obstacle à un tel dialogue. Au contraire, ledialogue des religions, comme cela a été déjà dit, a un rôle important à jouerdans la réconciliation des cœurs et dans l’application des traités de paix.

 

Ici aussi, entre juifset chrétiens, il faut parler de la même solidarité spirituelle qui porte lesdeux peuples ensemble devant Dieu, non pas pour se disputer et se réclamer desdroits, mais pour prier l’un pour l’autre, et pour que chacun porte les souciset les joies de l’autre dans sa prière devant le Très-Haut, et pour que lesdeux, en présence de Dieu, purifient leurs cœurs, échangent le pardon etobtiennent, chacun pour soi et pour son frère, le pardon du Dieu Miséricordieuxet Sauveur de toute l’humanité.

 

9. Conclusion

 

9.1. La différence desdogmes constitue certes une difficulté entre les religions. Ce qui donnenaissance aux extrémismes religieux et aux guerres de religion, ce ne sont pasles dogmes, mais les hommes qui transforment ces dogmes en cultures propres eten autant d'identités nationales. Car si tous les croyants se limitent àl’effort de chercher Dieu et de l’adorer, la recherche de Dieu et son adorationne peuvent pas être causes de guerres, de haines ou de discrimination. Les extrémismesreligieux proviennent souvent et sont même nourris et fortifiés par unesituation d'ingérence ou d'injustices politiques, sociales et économiques.C'est pourquoi, I'un des premiers remèdes à prendre, face aux extrémismes,consiste à porter remède aux injustices existantes.

 

9.2. Les guerres dereligion sont l'une des raisons pour lesquelles le rejet ou la privatisation dela religion commença en Occident. Ce rejet n'a pas guéri I'Occident de sesmaux. Le vide causé par le rejet de la religion a causé un déséquilibre dans lavie des personnes et de la société, et n'a pas établi un meilleur équilibredans les rapports de l’Occident avec l’Orient. Dans ses rapports avec l’Orient,l’une des accusations qui sont adressées à I'Occident, c'est qu'il se présenteen chrétien alors qu'il ne l’est pas. L'Orient croyant, musulman ou chrétien,voudrait parler avec un Occident croyant, afin d'être sûr de parler un mêmelangage.

 

Les croisades ne furent pas l’unique guerreentre Orient et Occident. Jusqu'à aujourd'hui, les rapports entre les deuxn'ont pas trouvé l’équilibrenécessaire. Le nouvel ordre mondial est bâti aujourd'hui sur la force du plusfort et il arrive qu'il admette l’oppression ou la négligence du plus faible.Une vraie croyance, un vrai sens de la religion redonnerait à la personne lesens de plénitude, et rétablirait dans les rapports entre les peuples le sensde la dignité humaine de la personne et des peuples.



[1] Lettre pastorale « Ensemble devant Dieu », Bkerké, Noël 1984, dans La Documentation catholique 1995, n° 2113, pp. 320-326.