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Le mythe de la Coca-colonisation, Corentin de Salle
31/05/2005

31.05.2005 Le mythe de la Coca-colonisation
ParCorentin de Salle

http://www.atlantis.org/publications_desalle029.html

«  Lorsqu'un vieillard meurt en Afrique, c'est une bibliothèque entière qui brûle... ».

En apparence empreinte d'une profonde sagesse, cette sentence de l'écrivain malien Amadou Hampaté Bâ, s'avère, à l'analyse, outrancièrement catastrophiste. Le haut potentiel de séduction de cette affirmation tient en ce que, familiers des discours écologistes alarmistes, nous sommes réceptifs à cette rhétorique de l'extinction et de l'anéantissement. Une espèce qui s'éteint et une culture qui se meurt ont en commun d'être irremplaçables. Dans les deux cas, ce qui est conduit à son terme, c'est un itinéraire, plus ou moins long, à travers l'histoire et ses vicissitudes. Ce sont deux « individus » évoluant dans le sens d'une complexification croissante dont nous perdons irrémédiablement les enseignements. Mais la comparaison s'arrête ici : la culture revêt, pour sa part, une valeur incomparable en ce qu'elle édifie notre humanité. L'amputation d'une portion de notre patrimoine se solde fatalement par une déshumanisation. Ainsi, un continent entier de notre mémoire a brûlé avec la bibliothèque d'Alexandrie.

Evitons le dévoiement terminologique. Réservons le mot « ethnocide » à l'élimination obstinée et méthodique de la culture tibétaine par les autorités chinoises

Toute culture est précieuse et mortelle. Est-ce à dire qu'elle soit éminemment fragile et vulnérable ? L'ancienneté et la sophistication d'une culture ne sont-ils pas plutôt des gages de sa robustesse ? Quoi qu'il en soit, la phrase du poète africain interpelle le public occidental cultivé. L'indéniable extension de la culture de masse est interprétée comme la contrepartie d'un appauvrissement culturel généralisé. Les propos désabusés – non exempts d'affèterie – d'un intellectuel tel que George Steiner sur le déclin de la haute culture européenne sont représentatifs de cet état d'esprit. Mais le fait que la culture classique et élitiste perde prestige et visibilité signifie-t-il que sa production décline ou que son public ait diminué ? Rien n'est moins sûr. C'est plutôt l'inverse qui est vrai. A titre exemplatif, notons que les Etats-Unis comptent 1700 orchestres symphoniques, que 7,5 millions de tickets d'opéra y sont vendus chaque saison et que les musées y enregistrent environ 500 millions de visites annuelles.

Ajoutons que notre âme européenne s'abandonne volontiers aux délices masochistes de la culpabilisation vis-à-vis du tiers-monde. Une propension anti-libérale, voire anti-américaine, nous amène à percevoir la mondialisation des échanges – le mot est de Chirac – comme un «  laminoir des cultures ». La dénonciation de l'impérialisme culturel américain s'est muée en une litanie débitée unanimement par intellectuels, artistes, politiciens et militants de tout bord. On déplore le triomphe de la vulgarité, de la bêtise et de l'argent. Cultures millénaires, traditions séculaires, pratiques ancestrales, rien de tout cela n'échapperait au grand «  essorage » américain. La «  Mc Donaldisation » du monde correspondrait à un «  ethnocide généralisé ». Le Jihad et la montée en puissance d'autres fondamentalismes seraient une réponse à l'action de cette puissance dissolvante. Qu'en penser ? Nul ne peut nier que le monde évolue. Les Eskimos vivent désormais dans des mobile homes et se déplacent en motoneiges. En de nombreuses régions d'Afrique, le Coca-Cola a détrôné la bière de mil, le vin de raphia ou de palme. L'art zandé et nzakara du chant et de la harpe n'est plus pratiqué depuis les années 50. De là à parler d'ethnocide généralisé, il y a une marge. Evitons le dévoiement terminologique. Réservons ce mot à l'anéantissement des cultures précolombiennes par les Espagnols ou l'élimination obstinée et méthodique de la culture tibétaine par les autorités chinoises.

Mais tout ce dont il vient d'être question n'est guère essentiel. Les débats sur le sujet passent constamment à côté du plus fondamental. En effet, l'adhésion à la phrase du vieux maître africain s'appuie sur deux fausses évidences, dont l'anthropologie contemporaine apporte un démenti : la croyance en l'authenticité des cultures traditionnelles et la conviction que la culture planétaire est en voie d'homogénéisation. Examinons ces deux présupposés.

La mondialisation est un phénomène inédit. De par son ampleur. Pas par sa nature

Célébrer «  l'authenticité », c'est avaliser trois autres postulats, à savoir la pureté originaire, le compartimentage et l'anhistoricité des cultures. Claude Lévi-Strauss a, depuis longtemps, fait justice à cette idée naïve, version actualisée du mythe du bon sauvage, selon laquelle toute culture serait originellement pure. Dès le départ, toute culture est métisse, fruit d'un «  bricolage » regroupant des éléments de provenances diverses. Pour cette même raison, aucune culture ne forme un «  isolat » : l'identité se constitue nécessairement à partir d'une altérité. Des liens sont toujours ménagés avec un «  dehors ». La mondialisation est un phénomène inédit. De par son ampleur. Pas par sa nature. Par le passé, le monde a connu de nombreux phénomènes de globalisation conduits, principalement, sous la bannière des grandes religions monothéistes. Les cultures particulières se structurent à partir de ces grands référents universels sur lesquels ils agissent en retour. Cette compénétration est elle-même présente dès le départ. Ainsi, la religion Dogon, première grande religion monothéiste africaine fut constituée à partir d'un agrégat de religions païennes et d'éléments puisés dans la tradition islamique (laquelle tradition incorpore également des éléments païens). Ces globalisations avaient déjà une portée économique : la magistrale étude de Malinowski  [1] a mis en lumière l'existence du réseau commercial dit du «  Kula » propre à la société trobriandaise, ensemble de petits villages côtiers en Indonésie prétendument repliés sur eux-mêmes. L'auteur a d'ailleurs sous-estimé l'ampleur de ce réseau commercial international (s'étendant sur des espaces marins couvrant plusieurs milliers de kilomètres et impliquant de vastes populations) et son rôle structurant (condition indispensable à la maintenance des unités sociales trobriandaises)  [2] .

Les relations interculturelles s'inscrivent dans une temporalité : aucune société, c'est le troisième point, ne reste figée sous peine de dépérir. Même les cultures dites «  primitives ». Elles se proclament «  primitives » dit Lévi-Strauss car elles aspirent à demeurer dans l'état où les dieux ou ancêtres les ont établies au commencement. Mais c'est une chimère. Qu'elles le veuillent ou non, elles subiront l'histoire. Les touristes sont friands de «  milieux préservés ». Nous devrions dire «  congelés », mis en scène. En réalité, il y a toute une histoire des rapports interculturels. Ainsi qu'en témoigne la carte de Ptolémée, ces derniers existaient dès l'Antiquité. L'Inde entretient des contacts avec l'Occident depuis toujours. Alexandre le Grand a été nourri par l'enseignement de gymnosophistes indiens établis en Grèce avant d'aller lui-même conquérir ce continent. Il fut suivi par les Aryens, par les musulmans, par les Portugais, par les Anglais, etc. L'Inde s'est édifiée sur base de ces différents apports et sur fond d'une multitude de brassages. Défaisons-nous de ce mythe romantique de l'authenticité qui, paradoxalement, trahit un défaut de curiosité par rapport à ce qui nous séduit et nous dépayse. Laissons donc la prose boursouflée sur «  l'Inde envoûtante et mystérieuse » aux prospectus des agences de voyage.

Le second présupposé énonce que la culture va se standardiser sur toute la planète. Cette thèse de l'occidentalisation du monde oblitère une question : qui colonise qui ? Athènes a colonisé Rome qui l'avait conquise : l'influence ne va pas toujours dans le sens auquel on pense. La musique contemporaine ne tire-t-elle pas son inspiration du jazz, du blues, du rock' n roll et maintenant du hip hop ? Les Beatles et Elvis Presley auraient-ils pu exister sans Chuck Berry, Fats Domino et Little Richard ? Sait-on que l'actuelle mode adolescente des pantalons pendants commémore l'expérience humiliante de jeunes Noirs privés de leur ceinture en prison ? Cette théorie surestime, par ailleurs, l'influence de l'industrie culturelle : l'existence de plus de 90% de l'humanité n'est pas structurée par les référents du petit écran. Affirmer le contraire, c'est faire preuve d'ethnocentrisme.

Cette conception essentialiste, propre à une certaine gauche bien pensante, débouche en fait sur une « zoologisation » des cultures, forme sophistiquée de racisme

Il nous faut également rejeter une version plus subtile de cette thèse, celle du métissage planétaire généralisé des races, langues et cultures. Cette thèse méconnaît l'articulation du particulier et de l'universel dont Amselle a rendu compte dans un ouvrage remarquable  [3] . Le marché est, selon cet auteur, un « signifiant planétaire », un étalon commun à partir duquel les cultures particulières se «  branchent » et se spécifient. Loin de contrarier la manifestation des différences, cet opérateur universel (qui a succédé à d'autres signifiants tels que la Bible) est le moyen privilégié de leur expression. Ainsi s'opère une triangulation : un objet culturel transitant, via ce vecteur, d'un lieu à un autre est réapproprié par la culture qui le réceptionne. Songeons que le manioc africain vient d'Amérique. Quoi de plus typique, de plus «  authentique » qu'un Peau-Rouge chevauchant un pur-sang ? Pourtant, le cheval a été introduit sur le continent amérindien par les Européens au XVIIème siècle. Moins de cent ans furent nécessaire aux Indiens pour capturer certains de ces animaux redevenus sauvages, les domestiquer et les élever au rang de symbole de leur civilisation. Toute culture crée sa propre identité par réappropriation d'éléments tiers. Loin d'uniformiser le monde sous sa loi, le libéralisme est à la source d'une prolifération prodigieuse de nouvelles formes culturelles. Ainsi, la mondialisation génère, depuis quelques décennies, un développement considérable de rites d'envoûtement et de possession en Afrique et Amérique latine.  Autre illustration : les indiens Tzotziles pratiquent, dans le village mexicain de Chamula, un culte syncrétique qui les amène à vénérer des divinités indiennes sous la forme de statues de saints baroques espagnols. Les fidèles apportent chacun à l'Eglise une bouteille de Coca-Cola promue au rang d'objet liturgique destiné à purifier l'estomac (rôle autrefois attribué à une mixture de maïs fermenté). Gardons-nous de juger ces superstitions ridicules : l'historien des religions retrouve des éléments composites dans tout culte ou doctrine sacrée.

Comme l'affirme Amselle,  la mondialisation ne détruit pas les cultures, elle les «  produit ».

Les ancêtres idéologiques de l'altermondialisme opérant dans le contexte de la décolonisation, ont longtemps assimilé le tiers-monde à un gigantesque terrain d'expérimentation de leurs théories. Ces dernières ont été menées avec le succès qu'on connaît. Alors considéré comme un laboratoire, le tiers-monde est actuellement appréhendé comme une réserve naturelle. Le souci – légitime – de préservation culturelle n'appartient-il pas, avant tout, au registre biologique ? A privilégier la culture ancestrale ne risque-t-on pas de manquer la contemporanéité de ces sociétés et à ne voir en elles – et ses représentants – que des espèces menacées ?

On nous met en garde contre toute interférence préjudiciable au génie des modèles économiques traditionnels. Mais la propagation d'une conception du monde plus matérialiste est-elle une chose si haïssable lorsqu'on sait que, dans les sociétés préindustrielles, la mortalité infantile avoisine les 50%, que l'espérance de vie est de trente-cinq ans et que les disettes sévissent chaque année ? On nous dit aussi que l'imposition de la démocratie risque de perturber des équilibres religieux, ethniques et démographiques en Irak. On croirait entendre un garde-champêtre dissertant de la faune de son domaine. La croyance en l'altérité radicale de ces cultures est un préjugé d'origine coloniale (eux d'un côté, nous de l'autre), à ceci près que le sentiment de rejet a désormais cédé la place à la fascination. Ces pays et les populations qu'elles contiennent viennent meubler l'univers fantasmatique de l'Européen cultivé dont l'un des prototypes les plus talentueux s'appelle Dominique de Villepin. Intervenir en Afghanistan ? Vous n'y songez pas. N'avez-vous pas lu les «  Cavaliers » de Joseph Kessel ? Intervenir en Irak ? Investir Babylone ? Mais c'est précisément sur les rives de l'Euphrate qu'Hammourabi a édifié ses stèles ! On le voit : cette conception essentialiste, propre à une certaine gauche bien pensante, débouche en fin de compte sur un certaine «  zoologisation » des cultures, forme sophistiquée de racisme.

Une version abrégée de ce texte a été publiée dans l'édition du 23 mai 2005 de La Libre Belgique

[1] Malinowski B., Les Argonautes du Pacifique occidental , Paris, Gallimard, (1922) , 1963 .
[2] Uberoi & J.P. Singh,   Politics of the Kula Ring : an analysis of the findings of Bronislaw Manilowski , Manchester Univ. Press, 1962 .
[3] J.L. Amselle, Branchements, anthropologie de l'universalité des cultures , Flammarion, 2001.


Corentin de Salle, directeur de l'Atlantis Institute