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Christianisme

Le pape va-t-il remettre en vigueur une liturgie contenant des formules blessantes pour les Juifs?
15/07/2007

« Tumulte au sein de l’Eglise catholique : Le pape Benoît XVI envisage-t-il de publier une nouvelle version d’une prière qui remonte à 400 ans et qui appelle les Juifs, "perfides"? Des prélats craignent que la remise en vigueur de cette prière n’entraîne une détérioration des relations de l’Eglise avec les Juifs et les musulmans. » (Ynet). Je me suis permis d’équiper cette traduction de notes et d’une mise au point, indispensables, me semble-t-il, pour recadrer les choses et mieux savoir de quoi on parle. D’autant que le titre racoleur – et d’ailleurs inexact, contrairement à son contenu qui, lui, est conforme aux faits – de l’article de WorldNetDaily, est susceptible d’enflammer les esprits, alors que, jusqu’à plus ample informé, il n’y a pas lieu de crier au loup. (Menahem Macina).

30/06/07

 

WorldNetDaily

 

Texte original anglais : "Will pope reintroduce anti-Semitic mass?" [1]

 

Traduction française : Menahem Macina

 

 

Selon un reportage paru dans The Independent [2], l’intention du Pape Benoît XVI de remettre en vigueur une messe en latin, controversée et contenant des allusions antisémites, a causé de l’agitation au sein de l’Eglise catholique.

 

  © Photo AP

 

La Messe tridentine [du Concile de Trente], qui remonte au XVIe siècle, et qui contient une mention des Juifs comme étant « perfides » [3], fut remplacée en 1969. Selon le texte originel rédigé en 1570, les Juifs vivent dans « l’aveuglement » et les « ténèbres » ; il implore que : « Le Seigneur notre Dieu ôte le voile de leurs cœurs [allusion à la 2ème Epître aux Corinthiens, 3, 14-16] et qu’ils connaissent, eux aussi, Jésus-Christ notre Seigneur. »

 

Des évêques et des cardinaux de haut rang appartenant à l’Eglise catholique ont manifesté une vive opposition à la remise en vigueur de cette prière, craignant qu’elle n’entraîne une détérioration des relations de l’Eglise avec les Juifs et les musulmans [4].

 

Le cardinal Cormac Murphy O’Connor, Primat catholique d’Angleterre et du Pays de Galles, a adressé au pape une lettre exprimant son opposition aux changements apportés à la messe.

 

Toutefois, le Pape Benoît a annoncé jeudi [28 juin] qu’il avait l’intention de publier, la semaine prochaine, une version amendée de cette prière [celle du Vendredi Saint].

 

Un porte-parole de l’Eglise de Grande Bretagne a déclaré vendredi [29 juin] : « Il est d’usage de suivre [les instructions de] Rome, mais nous ne savons pas encore ce que [la déclaration du pape] dira. Quand nous aurons le document, les évêques et les cardinaux se feront une opinion. »

 

La messe fut traduite du latin dans les langues locales pour la rendre plus accessible aux non-spécialistes. La célébration de la Messe Latine originelle - [selon le Rite tridentin] - [5] nécessite une permission des évêques locaux et de l’Eglise catholique de Grande-Bretagne. Les changements apportés à cette messe furent approuvés par le Second Concile du Vatican, dont les assises eurent lieu de 1962 à 1965.

 

L’initiative papale de remise en vigueur de cette messe controversée est considérée par beaucoup comme un geste de conciliation envers la Société St Pie X [6], un groupe ultra traditionaliste, en vue de le ramener dans le giron de l’Eglise.

 

 

© WorldNetDaily pour le texte anglais, et upjf.com pour la traduction, les commentaires, les notes et l’excursus technique.

 

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Notes de la Rédaction d’upjf.org

 

[1] Traduction : "Le pape va-t-il remettre en vigueur une messe antisémite ?" Précision : Il n’existe pas de messe à contenu antisémite. Même celle de Pie V ne contient pas la moindre expression antijudaïque. Par contre, certains passages des bénédictions de la liturgie du Vendredi Saint en comportent. Ainsi, on peut lire dans le Missel quotidien et vespéral (Bruges, 1958, pp. 681-682) (les soulignements des passages les plus blessants sont de l’auteur de cette note :

"Oremus et pro perfidis Judaeis : ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum; ut et ipsi agnoscant Jesum Christum Dominum nostrum" ("Prions aussi pour les Juifs qui n’ont point voulu croire, afin que Dieu notre Seigneur ôte le voile de leurs coeurs et qu’ils [re]connaissent, eux aussi, Jésus-Christ notre Seigneur.") - "Oremus : Omnipotens sempiterne Deus, qui etiam judaicam perfidiam a tua misericordia non repellis: exaudi preces nostras, quas pro illius populi obscaecatione deferimus; ut, agnita veritatis tuae luce, quae Christus est, a suis tenebris eruantur..." ("Dieu éternel et tout-puissant, qui ne rejetez pas non plus de votre miséricorde les juifs infidèles, exaucez les prières que nous vous adressons pour ce peuple aveuglé; donnez-leur de connaître la lumière de votre vérité, qui est le Christ, afin qu’ils soient arrachés à leurs ténèbres..." 

Pour l’instant, et en attendant le texte certifié de l’initiative personnelle du pape (c’est la traduction approximative de l’expression latine "Motu proprio"), on ne sait pas encore ce qui sera remis en vigueur, mais il est peu probable que les passages blessants de la liturgie du Vendredi Saint soient repris tels quels, d’autant que le pape Jean XXIII avait publié un texte beaucoup plus positif, et que Benoît XVI lui-même annonce une modification de la prière controversée. (Voir l’Excursus technique, ci-dessous, après les notes).

[2] Ian Herbert, "Church split feared as Pope backs return of ’anti-Semitic’ Latin Mass".

[3] L’expression – dont on sait l’impact redoutable, en vertu de l’adage : lex orandi, lex credendi (la prière est l’expression de la foi) – apparaît pour la première fois au VIIe s. (p. ex. dans le "Sacramentaire [missel] de Gélase", sous la forme : «Oremus et pro perfidis Iudaeis». Le cas de l’adjectif ’perfidus’ est pour le moins malheureux. Son sens, en latin classique, est très péjoratif. Il connote la perfidie, la trahison, l’infidélité conjugale, etc. Il n’y a qu’en latin ecclésiastique qu’il a le sens de ’ne pas croire’, il est alors synonyme d’«infidèle» - expression, longtemps traditionnelle dans des religions telles que l’islam et le christianisme. Malheureusement, il est passé tel quel dans les langues vernaculaires, avec le sens qu’il a en latin classique – celui de ’perfide’. Le tort que causa aux Juifs cette impéritie de langage est incommensurable. Peu importe donc ce que le Magistère entendait par ce ’perfidus’; pour l’homme de la rue, même cultivé, le sens et la connotation de cet adjectif, en français courant, n’ont rien à voir avec l’incroyance religieuse et sont extrêmement péjoratifs. De nombreuses démarches effectuées auprès du Saint-Siège en vue d’obtenir une révision d’un texte aussi néfaste aboutirent d’abord à deux rectifications, sous Pie XII, à une décision ferme de Jean XXIII, puis à des transformations, et finalement à l’introduction d’un nouveau texte sous Paul VI. Voir le Décret de la Congrégation des Rites (10 juin 1948) : "Le 10 juin 1948, la Sacrée Congrégation des Rites, interrogée sur le sens à donner aux mots latins, perfidis et perfidia, déclara que, dans les versions en langue vulgaire, la traduction de ces deux termes par ‘infidèles’ et ‘infidélité’ en matière de foi «n’était pas à rejeter»".

[4] Les musulmans sont indirectement concernés, car non mentionnés dans cette liturgie, et donc implicitement englobés dans la prière pour les païens, qui est particulièrement blessante, elle aussi, pour les milliards d’hommes et de femmes qui, sans faute de leur part, n’ont pas la foi chrétienne : "Prions aussi pour les païens, afin que le Dieu tout-puissant enlève l’iniquité de leurs coeurs et que laissant leurs idoles, ils se tournent vers le vrai Dieu, le Dieu vivant et vers son Fils unique, Jésus-Christ, notre Dieu et Seigneur." - Prions : Dieu éternel et tout-puissant, qui recherchez toujours non pas la mort des pécheurs, mais leur vie, daignez accueillir notre prière; délivrez les païens du culte des idoles, et agrégez-les à votre sainte Eglise pour votre louange et votre gloire..."

[5] Sur ce rite, voir l’article "Rite tridentin", de Wikipedia.

[6] Voir l’article de Wikipedia, "Fraternité sacerdotale Saint-Pie X".

  

 

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Excursus technique

 

(Reproduit du site "Convertissez-vous.com".)

 

Le premier geste significatif de l’Église envers le peuple juif fut la modification du texte de la prière du Vendredi saint, autrefois nommée "Pro perfidis Iudaeis". Le chemin fut long pour y parvenir : dix ans. Ci-après, les principales étapes de cette transformation.

 

1) Le texte traditionnel (VIIe s.) :

 

«Dieu Tout-Puissant et éternel, qui n’exclus pas même la perfidie juive de ta miséricorde, exauce nos prières que nous t’adressons pour l’aveuglement de ce peuple. Afin qu’ayant reconnu la lumière de ta vérité qui est le Christ, ils sortent de leurs ténèbres.»

 

2) Décret de la Congrégation des Rites (10 juin 1948)

 

Le 10 juin 1948, la Sacrée Congrégation des Rites, interrogée sur le sens à donner aux mots latins, perfidis et perfidia, déclara que, dans les versions en langue vulgaire, la traduction de ces deux termes par ‘infidèles’ et ‘infidélité’ en matière de foi «n’était pas à rejeter».

 

3) L’agenouillement et la prière silencieuse pour les juifs

 

L’agenouillement et la prière silencieuse pour les juifs furent rétablis dans le cadre de la réforme liturgique de la Semaine sainte, par le décret Maxima Redemptionis nostrae mysteria, du 16 novembre 1955. Ce décret, promulgué le 13 décembre 1955, était accompagné d’un commentaire expliquant l’importance pastorale du rite restauré, qui était tombé en désuétude depuis mille ans. Mais la perfidia judaica continua à être solennellement proclamée en latin dans toutes les églises.

 

4) Jean XXIII

 

Le « bon Pape Jean » alla plus loin. Pour le premier Vendredi saint qui suivit son élection au souverain pontificat (27 mars 1959), il supprima d’un trait de plume les textes incriminés, et le fit savoir aux paroisses par une circulaire du Vicariat de Rome, datée du 21 mars. On dirait désormais : «Prions pour les juifs», et Dieu, qui n’exclus pas même les juifs de ta miséricorde…» Cette mesure fut étendue à l’Église universelle par décret de la Sacrée Congrégation des Rites en date du 5 juillet 1959.

 

5) La nouvelle formule de 1966 :

 

«Prions aussi pour les juifs. Que le Seigneur notre Dieu fasse resplendir sur eux son visage afin qu’ils reconnaissent, eux aussi, le Rédempteur de tous les hommes, Jésus-Christ, Notre Seigneur… Prions : Dieu éternel et Tout-Puissant, toi qui fis alliance avec Abraham et sa descendance, écoute avec bonté les prières de ton Église. Que le peuple racheté en premier puisse parvenir à la plénitude de la rédemption…»

 

6) La formule du nouveau missel (1970)

 

Enfin Paul VI approuva l’édition définitive du nouveau missel, adopté en 1969 et entré en vigueur en 1970, qui comporte l’admirable et toute nouvelle invocation ainsi rédigée :

 

«Prions pour les juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité de son Alliance … Dieu éternel et Tout-Puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie…»

 

Il faut toutefois déplorer que l’ancienne version figure toujours dans le missel de la communauté bénédictine du Barroux, en France. Fait d’autant plus grave que ce missel, réédité en 1990, est muni d’un double imprimatur : celui de Dom Gérard Calvet, l’Abbé du Barroux, et celui du cardinal Mayer, alors préfet de la Congrégation des rites; il est également honoré d’une préface du cardinal Ratzinger, président de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

 

(Extrait de "Chrétiens et Juifs - 15. Formule ’Juifs perfides’ abolie").

 

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[Le texte anglais de l’article de WorldNetDaily nous a aimablement été signalé par Anne B.]

 

 

Mis en ligne le 1er juillet 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org