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Christianisme

Lettre d’un ami musulman du prêtre irakien tué en Irak
05/06/2007

Nous reproduisons ici une lettre, que publie l’Agence catholique de presse Zenit, qui la qualifie, à juste titre, de "bouleversante". Elle a été rédigée par Adnan Makrani, professeur d’islamologie à l’Université grégorienne de Rome et ami musulman du père Ragheed Aziz Ganni, le prêtre irakien tué hier dimanche à Mossoul en Irak. (Menahem Macina).

Voir les deux articles précédents sur le même sujet : "Irak: Un prêtre et trois diacres assassinés. Solidarité du pape avec les Chaldéens" ; "Assassinat du P. Ragheed et de trois diacres : Message du Patriarche Emmanuel III Delli".

 

 

Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux


Rome, le 4 juin 2007


Mon frère Ragheed,


Je te demande pardon, mon frère, de n’avoir pas été à tes côtés lorsque les criminels ont ouvert le feu sur toi et tes frères, mais les balles qui ont transpercé ton corps pur et innocent m’ont aussi transpercé le cœur et l’âme.


Tu étais l’une des premières personnes que j’aie connues à mon arrivée à Rome, dans les couloirs de l’Evangelicum, où nous avons fait connaissance ; et nous avons pris notre Cappuccino ensemble dans la cafétéria de l’université. Tu m’avais épaté par ton innocence, ta gaieté, ton sourire tendre et pur qui ne te quittait guère. D’ailleurs, je ne peux t’imaginer que souriant, heureux, plein de joie de vivre. Ragheed, pour moi, est l’innocence incarnée, une innocence sage qui porte dans le cœur les soucis de son peuple malheureux. Je me souviens du temps où nous étions dans la cantine de l’université au temps où l’Irak était sous embargo ; tu m’avais dit que le prix d’un seul Cappuccino pouvait combler les besoins d’une famille irakienne pour une journée entière, comme si tu te sentais en quelque sorte coupable d’être loin de ton peuple assiégé et de ne pas partager ses souffrances… Te voilà de retour en Irak, non seulement pour partager avec les gens leur lot de souffrance, mais aussi pour mêler ton sang à celui des milliers d’Irakiens qui meurent au quotidien. Je ne pourrai oublier le jour de ton ordination à l’Urbaniana… Les larmes aux yeux, tu m’avais dit: "Aujourd’hui, je suis mort pour moi"… une phrase bien dure…


Sur le coup, je ne l’avais pas bien saisie, ou peut-être ne l’avais-je pas prise au sérieux comme il le fallait… Pourtant, aujourd’hui, par ton martyre, je l’ai comprise, cette phrase… tu es mort dans ton âme et dans ton corps pour ressu
sciter dans ton Bien-aimé et ton Maître, et pour que le Christ ressuscite en toi, malgré les souffrances et les tristesses, malgré le chaos et la démence.


Au nom de quel Dieu de la mort t’ont-ils tué ? Au nom de quel paganisme t’ont-ils crucifié ?... Savaient-ils vraiment ce qu’ils faisaient ?!


Nous ne te demandons pas, Ô Dieu, vengeance ou revanche, mais victoire… victoire du juste sur le faux, de la vie sur la mort, de l’innocence sur la perfidie, du sang sur l’épée… Ton sang ne sera pas vain, cher Ragheed, car il a sanctifié la terre de ton pays… et ton sourire tendre continuera à illuminer du ciel les ténèbres de nos nuits et à nous annoncer des lendemains meilleurs…


Pardon, mon frère, mais lorsque les vivants se rencontrent ils croient avoir tout le temps pour converser, se rendre visite et dire leurs sentiments et leurs pensées… Tu m’as invité en Irak… j’en rêve toujours… pour visiter ta maison, tes parents, ton bureau… Je n’avais jamais imaginé que ce serait ta tombe que je visiterais un jour, ou des versets de mon Coran que je réciterais pour le repos de ton âme…


Un jour, je t’ai accompagné pour acheter des souvenirs et des cadeaux à ta famille, à la veille de ta première visite en Irak après une longue absence. Tu m’avais parlé de ton travail à venir. "Je voudrais régner sur les gens sur base de la charité avant la justice", m’avais-tu dit. Il m’était alors difficile de t’imaginer en "juge" canonique… Mais voilà qu’aujourd’hui ton sang et ton martyre ont dit leur mot, verdict de fidélité et de patience, d’espoir contre toute souffrance, et de survie malgré la mort, malgré le néant.


Frère, ton sang n’a pas été versé en vain… et l’autel de ton église n’était pas une ma
scarade… Tu avais pris ton rôle au sérieux, jusqu’au bout, avec un sourire que rien n’éteint… jamais.


Ton frère qui t’aime,


Adnan Makrani *



* Professeur d’islamologie à l’Institut d’études des religions et des civilisations, Université grégorienne pontificale, Rome.


[Texte original : français]


ZF07060412

 

© ZENIT

 

Mis en ligne le 5 juin 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org