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Shoah

Incident de Yad va-Shem : de quoi parle-t-on ? Michel Remaud
21/04/2007

Voici l’avis d’un connaisseur, le Père Michel Remaud, prêtre catholique qui vit en Israël depuis plus d’un quart de siècle, et dont la réputation d’objectivité et de tact à l’égard de l’Etat d’Israël n’est plus à faire. Ceci étant dit, sa mise au point sur l’incident de Yad Vashem ne fera pas l’unanimité et risque même de susciter la controverse, précisément du fait que M. Remaud ose évoquer, dans ce contexte, des points de friction entre Israël et le Vatican, qui, outre qu’ils sont peu connus du grand public, peuvent être considérés comme hors sujet dans ce cas d’espèce. Mais la grande expérience de l’auteur en matière de relations bilatérales Israël-Vatican, fait de lui un observateur qualifié, et, ne serait-ce qu’à ce titre, il convient de recevoir son opinion comme une pièce supplémentaire et originale à verser au dossier épineux d’un contentieux qui, comme l’auteur l’illustre avec pertinence, va bien au-delà de la controverse sur le rôle de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale. (Menahem Macina).

19/04/07

 

Texte repris du site de "Un écho d’Israël".

 

La presse internationale s’est fait l’écho de l’incident diplomatique survenu récemment entre le Saint-Siège et l’État d’Israël à propos de la cérémonie à la mémoire des disparus de la Shoah. Cet incident mélange, semble-t-il, des problèmes différents. Sans pouvoir entrer dans des détails qui nous sont en partie inconnus, on peut au moins essayer de les présenter dans les grandes lignes.

Selon la presse, la raison invoquée par le nonce pour justifier sa décision de ne pas participer aux cérémonies commémoratives de la Shoah était la légende accompagnant une photographie du pape Pie XII, légende selon laquelle le rôle de ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale serait objet de controverses. Il faut ajouter, d’ailleurs, que le nonce est finalement revenu sur sa décision, après que la direction de Yad va-Shem ait annoncé sa décision de reconsidérer le texte qui faisait problème.

Que le rôle de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale soit l’objet de controverses, est une affirmation difficilement contestable, mais l’objectivité oblige à dire que le jugement des historiens sur la question n’est pas unanime. Dans l’état actuel de la documentation disponible, en tous cas pour le grand public, il semble que tout ait été dit sur la question et que la polémique ne puisse guère que ressasser indéfiniment les mêmes arguments, les uns reprochant au pape son silence et les autres faisant valoir qu’il avait jugé plus efficace d’agir par la diplomatie que par une protestation publique et solennelle. Chacun de ces deux points de vue peut faire l’objet de plaidoiries passionnées.

Les choses sont malheureusement plus complexes. La presse s’est contentée de résumer la première phrase de la légende, qui dit exactement : « La réaction de Pie XII au massacre des Juifs est objet de controverse ». La suite du texte (voir ci-dessous) est unilatérale, au point qu’on ne voit guère, à partir de ces données, sur quoi aurait pu porter une controverse. J’ajouterai, pour ma part, que j’ai été désagréablement surpris, lors de la visite de Yad va-Shem, de voir que l’une des premières images est une photo des deux célèbres statues de la cathédrale de Strasbourg représentant l’Église et la Synagogue, et portant en surimpression une citation de saint Augustin. Chercher dans les Pères de l’Église (et surtout chez saint Augustin, qui n’est quand même pas le plus violent) la cause lointaine de la Shoah me paraît beaucoup plus contestable historiquement que d’évoquer le rôle de la diplomatie vaticane.

D’après les commentaires entendus ici, la réaction du nonce pourrait s’expliquer aussi, en partie, par un arrière-fond qui n’a rien à voir avec le souvenir de Pie XII : l’enlisement des négociations entre le Saint-Siège et l’État d’Israël sur le statut juridique des communautés chrétiennes. Il y a maintenant plus de treize ans que le Saint-Siège a reconnu l’État d’Israël. Or, depuis tout ce temps, les réunions bilatérales sur l’application de cet « accord fondamental » n’ont abouti à rien. Ces rencontres ne parviennent jamais à un accord, elles sont souvent différées ou annulées, à l’initiative d’Israël, qui invoque toutes sortes de prétextes : changements de gouvernements, conjoncture internationale... La toute dernière, prévue pour le 28 mars dernier, a été annulée unilatéralement, quarante-huit heures à l’avance. On comprend que le nonce, à peine arrivé spécialement à Rome, ait été indisposé de s’entendre dire que la réunion n’aurait pas lieu et qu’il pouvait rentrer chez lui.

Où est le problème ? La plupart des communautés religieuses de terre sainte possèdent de vastes propriétés, acquises en général au XIXe siècle sur des terrains qui étaient souvent désertiques, et qui se trouvent aujourd’hui englobées dans les agglomérations modernes. Au nom d’un privilège accordé par l’empire ottoman, puis maintenu au temps du mandat britannique, ces communautés sont exonérées d’impôts. Aujourd’hui, les termes du dilemme sont clairs : ou les communautés continuent à bénéficier de cette exemption, et ce sont alors de vastes immeubles et des hectares de zones urbaines qui se trouvent bénéficier d’un privilège que d’aucuns trouvent exorbitant ; ou Israël exige que les communautés chrétiennes payent les impôts comme tout le monde, et dans ce cas, on peut prévoir, à court terme, leur disparition pure et simple, puisqu’elles n’ont pas les moyens de payer. Selon le point de vue où l’on se place, on pourra dire qu’il est anormal que des chrétiens étrangers bénéficient d’un statut fiscal privilégié par rapport aux Israéliens, ou qu’il est impensable de voir disparaître les communautés religieuses chrétiennes de terre sainte. Chacun de ces points de vue pourrait être indéfiniment commenté. Ce n’est pas ici le lieu de proposer une solution de compromis qui serait acceptable par tout le monde, mais, dans le tintamarre des indignations contradictoires, il est bon de savoir, au moins, de quoi on parle.

 

La légende accompagnant la photo de Pie XII

"La réaction de Pie XII au massacre des Juifs est objet de controverse. En 1933, alors qu’il était secrétaire d’État du Vatican, il prit une part active dans l’établissement d’un concordat avec le régime allemand pour garantir les droits de l’Église en Allemagne, même si cela signifiait la reconnaissance du régime nazi raciste. Élu pape en 1939, il fit disparaître une lettre contre le racisme et l’antisémitisme préparée par son prédécesseur. Même lorsque des rapports sur le massacre des Juifs parvinrent au Vatican, le pape ne protesta, ni verbalement, ni par écrit. En décembre 1942, il s’abstint de signer une déclaration des Alliés condamnant l’extermination des Juifs. Quand les Juifs furent déportés de Rome vers Auschwitz, le pape n’intervint pas. Le pape conserva sa position de neutralité tout au long de la guerre, à l’exception, vers la fin, d’appels aux gouvernants de Hongrie et de Slovaquie. Son silence et l’absence de directives mit les gens d’Église de toute l’Europe dans l’obligation de réagir de leur propre initiative".

(Traduction : Un écho d’Israël)

La question d’une encyclique préparée par Pie XI est beaucoup plus complexe que ce qu’en dit ce texte. On pourra se reporter à ce sujet au livre de Georges Passeleq et Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, Paris, Éditions de la Découverte, 1995. Pie XI lui-même n’a jamais vu la dernière version de cette encyclique.

 

Michel Remaud

 

© Un écho d’Israël

 

Mis en ligne le 20 avril 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org