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Menahem Macina

Les catholiques prieront-ils à nouveau (en latin), pour la conversion des Juifs ? M. Macina
15/07/2007

Pour mémoire, après avoir été qualifiés de « perfides », durant plus de quatre siècles, et avoir eu, en 1962, la maigre consolation d’entendre les chrétiens prier pour que Dieu « lève le voile de leur cœur », les Juifs que la chose intéressait eurent, à partir de 1970, la satisfaction d’apprendre que les disciples de Jésus priaient désormais pour que leur peuple « continue à progresser dans l’amour de son nom [celui de Dieu] et dans la croyance en son alliance ». La cause semblait entendue : il n’y avait plus de perfidie juive, plus même de prière pour la conversion de ce peuple, qui avait payé si cher, et souvent de sa vie, son attachement irréductible à la foi de ses Pères. La Shoah, se disait-on, n’avait pas tout à fait servi à rien. Et même si cette consolation liturgique était sans proportion avec l’horreur subie par les Juifs, elle était, somme toute, bonne à prendre, d’autant qu’elle devait, dans l’esprit des hauts responsables de l’Eglise, qui en avaient pris l’initiative, contribuer à purger les esprits et les cœurs chrétiens d’un antijudaïsme d’autant plus invétéré qu’il ’peuplait’ d’innombrables écrits des Pères de l’Eglise les plus prestigieux. Et voici que, soudain, presque sans crier gare, de sa propre initiative (motu proprio), le pape Benoît XVI remet la conversion des Juifs à l’ordre du jour. Il est vraisemblable que telle n’était pas son intention ; mais, l’acte étant posé, il s’avère qu’on n’avait pas envisagé, en haut lieu, cette conséquence inattendue de la remise en vigueur du Missel romain, remanié en 1962, sous l’égide de Jean XXIII. Ci-après, mes réflexions sur cette nouvelle pierre d’achoppement sur la voie de la purification des rapports entre chrétiens et Juifs, dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elle n’est pas "un long fleuve tranquille ». (Menahem Macina).

15/07/07

 

On peut lire, dans l’édition du journal Le Monde du 10 juillet, l’encadré suivant (1):

 

« Annoncée dans son motu proprio du samedi 7 juillet sur la liturgie, la permission plus largement donnée à l’usage du "missel" en latin, de Jean XXIII, en date de 1962 - version actualisée, juste avant Vatican II, de la messe de saint Pie V (XVIe siècle) - a jeté le trouble dans certains milieux juifs. Le pape Jean XXIII, qui fut l’un des initiateurs du dialogue avec les juifs, avait supprimé la prière du Vendredi-Saint pour les "juifs perfides". Le retour de cette mention est bien sûr exclu. Mais le rituel de la messe (2) de Saint Pie V, chère aux traditionalistes, révisée par Jean XXIII, contient toujours une prière pour la "conversion des juifs" ainsi énoncée : "Prions pour les juifs. Que le Seigneur notre Dieu lève le voile de leurs coeurs et leur permette de reconnaître Jésus-Christ." La messe "moderne", celle de Paul VI (1970), correspond mieux à l’exigence du respect des juifs : "Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu la Parole de Dieu, pour qu’il puisse continuer à croître dans l’amour de son nom et la croyance en son alliance." »

 

Dans ces conditions, on comprend l’émoi du centre Simon Wiesenthal, qui s’inquiétait déjà, dans un communiqué adressé à l’AFP à Rome (3), le 7 juillet, de la présence d’une prière "pour la conversion des juifs" dans l’office en latin du Vendredi-Saint. Après avoir pris acte de l’abolition de la prière pour les "Juifs perfides", qui figurait dans les célébrations selon le rite antérieur à 1962, le Vendredi-Saint, le communiqué rappelle que les fidèles priaient ensuite "pour la conversion des juifs", afin que Dieu "retire le voile de leur coeur" et qu’il leur accorde d’être délivrés de "l’obscurité" dans laquelle ils sont plongés. Le Centre Wiesenthal fait alors remarquer que, dans le missel de 1962 (dit de Jean XXIII), qui régit les célébrations de la messe en latin, figure une prière du Vendredi-Saint pour "la conversion des juifs", et il "demande instamment à Benoît XVI de déclarer ce texte contraire à l’enseignement actuel de l’Eglise", conformément au concile Vatican II.

 

Nous avons donc deux Missels romains, l’un, "ordinaire", pour les célébrations en langues vernaculaires, l’autre, "extraordinaire", pour les célébrations en latin. Voici d’ailleurs ce qu’en dit le pape Benoît XVI lui-même (4):

 

« Le Missel romain promulgué par Paul VI est l’expression ordinaire de la Lex Orandi de l’Eglise catholique de rite latin. Le Missel romain promulgué par Pie V et réédité par Jean XXIII doit être considéré comme l’expression extraordinaire de la même Lex Orandi de l’Eglise et être honoré, en raison de son usage vénérable et antique. »

 

Est-ce à dire, pour reprendre les termes mêmes de Benoît XVI, que

« ces deux expressions de la Lex Orandi de l’Eglise… induisent …une division de la Lex Credendi de l’Eglise ? »

 

- Non, répond-il :

« ce sont …deux mises en œuvre de l’unique rite romain » (5). 

Le pontife revient d’ailleurs sur ce point avec insistance dans sa Lettre aux évêques (6):

 « Il n’est pas convenable de parler de ces deux versions du Missel Romain comme s’il s’agissait de "deux Rites". Il s’agit plutôt d’un double usage de l’unique et même Rite. »

Et encore :

« Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre éditions du Missale Romanum. L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. »

 

Mais le vrai problème, on le sait, n’est pas dans ces distinguos techniques visant à écarter d’emblée toute tentative de mettre l’Eglise en contradiction avec ses déclarations antérieures. Il est dans la question, chaudement débattue – même si c’est plutôt dans les cercles de spécialistes qu’en public – de savoir si l’Eglise et ses membres doivent ’inviter’ les Juifs à reconnaître le Christ comme leur Messie et leur Seigneur, autrement dit s’efforcer de les "convertir". On sait la répugnance que la seule évocation de cette perspective cause aux Juifs. Pourtant, ce n’est pas par égard pour cette hypersensibilité - bien compréhensible, au demeurant, de la part d’un peuple qu’on a tant de fois tenté de convertir de force et qui a toujours dû souffrir mépris et sévices pour sa foi -, que des théologiens sérieux ont envisagé d’abandonner cette "mission aux juifs". Un texte extrêmement novateur, quoique non normatif,  a été publié sur le sujet, il y a quelques années. Il porte un titre technique d’où le mot conversion est absent (7), mais c’est bel et bien de la nécessité ou non de la prédication aux Juifs, qu’il débat. Et qu’il ne s’agisse pas de rêveries de judéo-chrétiens enflammés, mais d’une réflexion théologique profondément enracinée dans la tradition de l’Eglise et dans celle du judaïsme, est prouvé par deux phrases étonnantes du Cardinal Kasper, lorsqu’il était Président de la Commission pour les Rapports religieux avec le Judaïsme. Dans un discours prononcé au Centre d’enseignement chrétien-juif de l’université de Boston, le 6 novembre 2002, il déclarait, en effet (8) :

« la mission comprise comme un appel à la conversion de l’idolâtrie au Dieu vivant et vrai ne s’applique pas, et ne peut pas s’appliquer aux Juifs ».

Et il en déduisait :

« il n’y a pas d’activité missionnaire envers les Juifs comme il y en a à l’égard des autres religions non chrétiennes ».

Je ne commettrai pas l’erreur, classique, qui consiste à mettre sur le même plan des documents de nature et d’importance très différentes, ou à considérer comme normatif un texte qui ne représente que l’état ponctuel de la réflexion de l’Eglise (9), ou d’un théologien privé, fût-il pape. Il n’en reste pas moins que, même à l’état d’ébauche, la réflexion des évêques américains, évoquée ci-dessus - et qui n’est d’ailleurs pas la seule du genre (10) - témoigne d’un début de perception théologique affinée de la nature particulière du peuple juif et de sa place spécifique dans le dessein du salut de Dieu. Et même si ce texte restait sans lendemain, les nombreux documents post-conciliaires publiés suffisent à établir qu’une réflexion théologique profondément renouvelée des missions respectives - et complémentaires - des Juifs et des chrétiens dans ce que les Pères appelaient l’économie (la dispensation) du plan divin de rédemption de l’humanité, est en voie de gestation avancée.

 

Sur la base de ce survol - hélas, succinct - de la problématique, il faut souhaiter que les instances vaticanes responsables de cette situation - et pourquoi pas le pape lui-même - remettent, comme on dit, l’Eglise au milieu du village, et que cesse cette dualité d’expression liturgique, préjudiciable à l’unité interne à laquelle aspire tant l’Eglise, et qui était précisément l’objectif principal de la remise en vigueur du rituel latin.

 

Que se passera-t-il, en effet, si les très nombreux fidèles catholiques qui, le Vendredi-Saint, prient, dans leur langue maternelle, selon la version "ordinaire" du Missel romain (dans laquelle ne figure pas l’invocation pour la conversion du peuple juif), apprennent, par la presse, que leurs coreligionnaires traditionnalistes implorent Dieu, en latin, pour qu’il ôte le voile qui empêche les Juifs de croire au Christ des chrétiens ? Se sentiront-ils frustrés, ou scandalisés ?

 

A moins que la chose les laisse totalement indifférents, ce qui, par les temps qui courent, est tout à fait possible.  

 

 

Menahem Macina

 

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Notes

 

(1) Il figure, sur le site du Monde, à côté d’un article sur un tout autre sujet, intitulé "Vatican : seule l’Eglise catholique possède la vérité du christianisme".

(2) Il s’agit de la messe "sèche", ou des "Présanctifiés", ainsi nommée parce que le prêtre ne consacre pas les espèces en signe de l’absence du corps du Christ descendu aux enfers, et utilise des hosties qui ont été préconsacrées (présanctifiées) au cours des semaines antérieures. Les invocations sont celles de la grande Prière d’intercession qui conclut la liturgie de la Parole du Vendredi Saint.

(3) Texte cité d’après le site Forum Catholique 

(4) Motu Proprio « Summorum Pontificum », sur la messe en latin, Article 1. Les mises en gras sont de moi.

(5) Id., Ibid.

(6) "Lettre du Pape Benoît XVI, expliquant les raisons de son Motu Proprio pour la messe en latin".

(7) En anglais : Reflections on Covenant and Mission ; en français : Réflexions sur l’Alliance et la Mission. Ce document de travail représente l’état de la réflexion sur ce sujet de la (United States Conference of Catholic Bishops (USCCB, Conférence des évêques catholiques des Etats-Unis) et du Bishops’ Committee for Ecumenical and Interreligious Affairs (BCEIA, Comité épiscopal pour les questions œcuméniques et interreligieuses). Comme le précise un communiqué (16 août 2002) du Cardinal Keeler, de Baltimore, alors modérateur de la Conférence épiscopale pour les relations entre catholiques et Juifs, ce document ne constitue pas une prise de position formelle de la Conférence des évêques catholiques des Etats-Unis, ni celle du Comité épiscopal [américain] pour les questions œcuméniques et interreligieuses. Le but poursuivi en rendant publiques les réfexions et analyses qu’il contient, est d’encourager une réflexion sérieuse des Juifs et des catholiques des Etats-Unis, sur ces sujets. 

(8) Walter Cardinal Kasper, "Les Juifs n’ont pas besoin d’être convertis pour être sauvés". C’est moi qui souligne. Le Cardinal Kasper est actuellement président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des Chrétiens.

(9) Cf. la mise en garde du Cardinal Keeler, ci-dessus, note 7.

(10) Voir "Une obligation sacrée : Repenser la foi chrétienne en relation au judaïsme et au peuple juif", Déclaration de l’Association des universitaires chrétiens sur les Relations judéo-chrétiennes (Etats-Unis). Eugene Fisher, (Consulteur auprès de la Commission pontificale pour les relations avec le Judaïsme) "Why convert the saved?" (À quoi sert de convertir ceux qui sont sauvés?), The Tablet, juillet 2001. "Dans son article précité, et s’appuyant sur les thèses exprimées dès 1977 par Tommaso Federici, alors professeur à l’Université pontificale Urbanienne, Fisher affirme que l’Église «interdit tout prosélytisme en direction des Juifs» – s’agissant de «prosélytisme», mot désormais négativement connoté, la chose se pourrait admettre. En revanche, qu’elle s’interdise toute «mission vers eux», n’admettant qu’une «mission avec eux», au triple motif «que le Judaïsme est déjà le culte “du vrai et seul Dieu”», que l’Église ne «souhaite pas la conversion des Juifs, en tant que peuple, au christianisme», et qu’elle «croit que le Judaïsme, c’est-à-dire la réponse fidèle du peuple juif à l’alliance irrévocable de Dieu, est salvation pour lui, parce que Dieu est fidèle à ses promesses» – ce troisième motif étant une citation extraite d’une déclaration du cardinal Kasper, relative à Dominus Iesus." (Extrait de Daniel Hamiche, "Le Judaïsme est-il un moyen de salut ? Contribution américaine au débat", in Objections, n° 3, février 2006).

 

 

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Mis en ligne le 15 juillet 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org