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Israël (Société - mentalités)

Où prier ce vendredi soir ? par Ilan Greilsammer
04/07/2007

« Dans cette tribune d’humeur et d’humour, Ilan Greilsammer nous parle de la difficulté de choisir "sa" synagogue pour l’office de shabbat à Jérusalem. L’humour grinçant d’Ilan Greilsammer frappe pile au bon endroit ! » (L’Arche).

L’Arche - juin 2006

 

 

Il y a au moins quelque chose que nous, à Jérusalem, nous avons, et que vous, en France, vous n’avez pas : une synagogue à chaque coin de rue ! Il existe des centaines et des centaines de lieux de prière à Jérusalem, et rien que dans ma rue, qui n’a pourtant que cent cinquante mètres de long, j’ai deux synagogues au choix et un mikvé (bain rituel) pour hommes. Sans compter l’antenne du CNRS qui est au bout de la rue, mais ça, c’est autre chose.

 

Jérusalem est le paradis des synagogues. Il y en a de toutes les tailles, de toutes les formes et de tous les genres. Des minuscules comme un cagibi, et des immenses comme la place de l’Etoile. Certaines logées dans des baraques en tôle, et d’autres dans de véritables palais. Il y en a pour tous les goûts. Dans l’une, la tefila (prière) prend quatre minutes montre en main, dans l’autre la prière du vendredi soir dure de deux à trois heures... Il y a celle du Rav Moshé et celle du Rav Yaakov, sans compter celle du Rav Haïm, celle du Rav Yossef, etc.

 

Dans mon tout petit quartier, entre la rue du Train et l’avenue de Bethléem, vous pouvez tout trouver : les ’Tunes’ (Juifs de Tunisie) qui prient au Centre communautaire, les originaires de Marrakech et ceux de Strasbourg, les Canadiens de Toronto et les Turcs. L’embarras du choix.

 

Si vous avez envie d’entendre un sermon politique, pas de problème. Chez les Yedidiah, on est de gauche et celui qui fait la drasha (le sermon) va sûrement vous parler des souffrances des Palestiniens aux checkpoints [points de contrôle = barrages] et vous dire à quel point Tsahal se conduit mal. Si vous êtes de droite, vous pourrez vous régaler chez les Français de Emounah, pour qui les colonies juives dans les territoires sont des lieux de villégiature merveilleux, où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil".

 

L’épreuve du minyan

 

Si, par masochisme, vous aimez entendre chanter faux, alors là, vous serez comblé. Je vous conseille mes voisins de la rue Gédéon, dont les chants me font penser à ceux du barde, dans Astérix - à la différence qu’on ne peut pas s’en débarrasser. Toute tentative de fermer portes et fenêtres est inutile, car leur soi-disant hazan (chantre) a une voix de stentor.

 

Si vous aimez les belles mélodies, si vous adorez les beaux airs, allez donc à Yakar, ils chantent drôlement bien et sans aucune fausse note. Le seul problème avec Yakar, c’est qu’ils aiment tellement chanter qu’on en est encore à Lekha Dodi (prière chantée au commencement de l’office du shabbat), vers 10 heures du soir.

 

Si, contrairement à moi, vous voulez une stricte séparation des hommes et des femmes, vous n’avez qu’à remonter la rue Rachel-Notre-Mère, et vous tomberez sur les hommes en noir de la Grande synagogue. Là, c’est garanti, pas une seule femme à l’horizon. Si, au contraire, vous êtes féministe, allez donc faire un tour à Shira Hadasha, dans la Vallée des Fantômes, et vous serez comblé, sauf que c’est toujours plein à craquer. Le nombre de docteurs et de professeurs américains au mètre carré y est impressionnant. Et vous verrez, ils ne chantent pas mal du tout, si vous avez la patience.

 

Il y a toutefois un problème, avec cette multiplication sans fin des lieux de prière. Parfois, il devient difficile, pour les petites synagogues, de se trouver les dix hommes nécessaires. Ainsi, chaque vendredi, à l’approche du saint shabbat, mes fils et moi nous nous préparons à ce que nous appelons « l’épreuve du minyan » (le quorum de dix hommes pour la prière en commun). Bien habillés, la kippa vissée sur la tête, nous remontons furtivement la rue Shimshon, tournons rapidement à droite au carrefour, en essayant d’éviter les crottes de chiens qui polluent la rue Ephraïm. Une fois passé le coin de la rue Gédéon, c’est là que les ennuis commencent. Le petit vieux qui monte la garde devant le jardin public nous attend de pied ferme. « Eh les gars, venez tout de suite, allez, dépêchez-vous il ne nous reste qu’un seul type à trouver et nous tenons les dix ! ». Evidemment, après une courte discussion, il avoue piteusement qu’ils ne sont que six. Je connais le coup par cœur, c’est le même chaque shabbat. J’ai ma réponse toute prête : « Pardon, mais je vais prier chez le Rav Abergel ! ».

 

L’argument devrait marcher, puisque « le Rav », comme on l’appelle ici, est à la fois le rabbin du quartier et le président du Beth Din (tribunal rabbinique) de Beershéva (sans doute a-t-il le don d’ubiquité). Mais le petit vieux ne se contente pas du tout de ma réponse : « Quoi, tu vas chez le Rav Abergel ? Arrête un peu ! Ils ont trois fois minyan là-bas, peut-être même quatre avec les Français de passage, qu’est-ce qu’ils ont besoin de toi ? ». Je m’enfuis à toutes jambes mais il me court après : « D’ailleurs, c’est tous des Marocains là-bas, ils sont de Marrakech, qu’est-ce qu’un ashkénaze comme toi va y faire ? ».

En général, je ne le sème qu’une fois passé le kiosque de Yami Bagan. Entre parenthèses, ce kiosque est une curiosité : personne n’y a jamais rien acheté. Tous les trois ou quatre mois il fait faillite, bien entendu, et il se trouve toujours une poire pour le reprendre, le repeindre, installer une nouvelle machine à café et des boîtes de bonbons, puis se casser la figure à son tour. Le kiosque-où-personne-n’achète-rien est devenu une véritable institution.

 

 

Le rabbin Aboulafia

 

Là, derrière le kiosque, m’attend une nouvelle embuscade. Cette fois-ci, c’est le rabbin Aboulafia, celui qui a sa propre synagogue au beau milieu de son appartement situé juste sous le mikvé des femmes, qui m’attend de pied ferme. « Ilan, Ilan, me dit-il d’un ton enjôleur et avec un sourire jusqu’aux oreilles, tu es le dernier, cette fois-ci c’est vrai, je te le jure, il ne nous en manque qu’un ! ». J’aime bien le rabbin Aboulafia, il est dévoué comme tout, il dirige même une colonie de vacances gratuite pour les enfants des familles pauvres, mais les chances qu’il ne lui reste qu’un fidèle pour compléter son minyan sont proches de zéro. Hiver comme été, sous le soleil ou sous la pluie, et même sous la neige, il est posté là en embuscade derrière le kiosque de Yami Bagan, cherchant désespérément des candidats à son minyan privé.

 

J’ai souvent essayé de convaincre les trois ou quatre Juifs de Ohel Shalom (ceux du petit vieux de tout à l’heure) de se mettre avec les trois ou quatre Juifs du rabbin, mais en vain. Un conflit obscur et inexplicable fait qu’ils ne s’adressent pas la parole. Une vague histoire de quelqu’un qui voulait un jour monter à la Torah mais en a été empêché, ou quelque chose de ce genre, bloque toute réconciliation depuis une trentaine d’années. Lorsque je dis au rabbin Aboulafia que je dois me rendre chez..., il me coupe d’un air résigné et abattu : « Oui, j’ai compris, tu vas chez le Rav Abergel. Allez vas-y, vas-y, laisse-nous sans minyan, laisse-nous, nous ne pourrons même pas dire kaddish ! ».

 

Surmontant mon sentiment de culpabilité, je presse le pas vers la rue Shimon. Arrivé rue Réouven, je passe la Maison de Retraite et j’arrive en courant à la Grande synagogue séfarade. Ayant poussé la porte, je découvre la trentaine de personnes âgées qui somnolent sur leurs sièges. J’essaie de ne pas me faire trop voir, mais le Rav Abergel me fait un bonjour de la main. Du moment que j’ai eu un salut du Rav, tout le monde se retourne vers moi avec de grands sourires. Mon Dieu, j’espère que le hazan ne va pas me demander à moi, Juif plutôt alsacien, de chanter un passage du Shir Hashirim (Cantique des Cantiques) ? C’est ma hantise. De toute façon, tout le monde ici chante faux et ne s’en porte pas plus mal.

 

Mais un enfant qui se trouve à deux mètres de moi commence à hurler un passage du Shir Hashirim, sous l’œil émerveillé de son père, et de toute la synagogue, très fier de voir le seul enfant du coin prendre la relève. Bien entendu, mon voisin va tout de suite le gaver de sucreries. Quand on arrive au Lekha Dodi, le Rav Abergel (qui à ce moment précis, a fini la lecture des divers journaux posés sur la tribune) lance une mélodie de Meknès extrêmement compliquée, dont lui seul connaît les méandres. Les fidèles reprennent en chœur, chacun inventant un air de sa composition dans un brouhaha indescriptible.

 

Chaque semaine, je jure mes grands dieux (sic) que j’irai prier ailleurs la prochaine fois. Mais j’y retourne toujours : ils sont si sympas !

 

 

Ilan Greilsammer

 

© L’Arche

 

 

* Ilan Greilsammer, professeur de sciences politiques à l’Université de Bar-Ilan, tient une rubrique dans deux revues juives : Regards (Belgique) et L’Arche (France).

 

[Texte aimablement communiqué par Nico, Jérusalem.]

 

L’Arche, le mensuel du judaïsme français

39, rue Broca, 75005 Paris

Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com

 

 

Mis en ligne le 3 juillet 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org