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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Le retour des vieux démons, Roland Baumann
05/09/2007

« Depuis la seconde Intifada, le judaïsme européen est confronté à une explosion de haine raciale. Les actes antisémites sont-ils en train de se banaliser dans l’indifférence générale ? » ("Regards").

04/09/07

 

Texte repris du site de Regards, Revue du Centre Communautaire Laïc Juif de Belgique.

 

Le dernier sondage conduit par l’Anti-Defamation League (ADL) du 29 mai au 18 juin 2007 dans six pays européens (Autriche, Belgique, Hongrie, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse) confirme l’augmentation des attitudes antisémites en Europe : 50 % des personnes sondées pensent que les Juifs sont plus fidèles envers Israël qu’envers leur propre pays, 34,5 % sont d’accord pour dire que les Juifs ont une trop grande influence dans le domaine de la finance, et 43 % estiment que les Juifs parlent trop de la Shoah.

Abraham Foxman, directeur de l’ADL, s’est déclaré très soucieux du pourcentage élevé d’Européens qui croient que les Juifs américains contrôlent la politique des Etats-Unis. Une enquête analogue publiée par l’ADL en mai dernier (cf. Regards 643, p. 9) et concernant cinq autres pays européens (Allemagne, Espagne, France, Italie, Pologne) indiquait une même augmentation des attitudes antisémites.

L’ampleur des actes antisémites commis en 2006 confirme les résultats alarmants de ces sondages. Selon un rapport de l’association américaine Human Rights First, publié avant la Conférence contre la discrimination et l’intolérance qu’organisait, les 7-8 juin 2007, à Bucarest, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’antisémitisme et les crimes de haine (racisme, homophobie) ont augmenté dans plusieurs pays européens (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Russie et Ukraine) en 2006.

Dans ses recommandations à la Conférence de Bucarest, l’ADL invitait notamment les Etats participants à documenter tous les actes de violences racistes et à multiplier les déclarations officielles dénonçant de tels actes. Depuis le début de la seconde Intifada, l’ADL appelle les gouvernements européens à réagir à la flambée d’antisémitisme.


Vers un antisémitisme

Les actes de violence antisémite recensés en Europe ont culminé en 2004 et diminué l’année suivante. Ce « recul » relatif semblait indiquer l’effet positif des initiatives d’organisations internationales combattant l’antisémitisme telles l’ECRI (European Commission Against Racism and Intolerance), l’EUMC (European Union Monitoring Center Against Racism and Xenophobia), l’ODIHR (Office for Democratic Institutions and Human Rights) et les Nations Unies. Les commémorations du 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz et la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, faisant du 27 janvier (date anniversaire de la libération du camp) le jour du souvenir de l’Holocauste, aident à sensibiliser le public à l’histoire du génocide des Juifs. Les propos du président iranien Ahmadinejad montrent que les antisémites font de la négation de la Shoah une arme décisive dans leur guerre contre Israël et le peuple juif. En 2006, l’affaire Ilan Halimi en France et la flambée de violences antisémites en Grande-Bretagne suggèrent que l’antisémitisme européen, en progression depuis 2000, vient de franchir un nouveau seuil de violence. Un rapport, publié en avril dernier par l’Institut Roth (The Stephen Roth Institute for the Study of Contemporary Anti-Semitism and Racism in Tel Aviv University) et le Congrès juif mondial, montre que le nombre de violences antisémites a fortement augmenté en Europe en 2006. 324 faits de violences antisémites, au total, y ont été recensés, visant des personnes, des biens et des institutions (synagogues, cimetières, monuments commémoratifs). Le nombre d’attaques physiques contre des personnes a doublé par rapport à 2005. Ces agressions sont le plus souvent spontanées, ce qui rend très difficile l’identification de leurs auteurs. La Grande-Bretagne et la France montrent les niveaux de violence les plus élevés.

D’après le Rapport sur l’Antisémitisme en France du Service de protection de la communauté juive (SPCJ), pour l’année 2006, marquée par l’assassinat d’Ilan Halimi, l’aspect le plus inquiétant concerne les actes antisémites contre les personnes : une augmentation de 45 % des agressions physiques et une hausse de 71 % des insultes, souvent accompagnées de références à la Shoah. Les auteurs de violences qui agissent sans motivations définies sont de plus en plus nombreux. Le rapport note que depuis 2004, les actes antisémites tendent à perdre leur lien étroit avec l’actualité du Proche-Orient. Ils surviennent de manière aléatoire et apparemment déconnectée du contexte international. De conjoncturel, l’antisémitisme deviendrait donc structurel.


Une réalité alarmante

En Grande-Bretagne, en novembre dernier, au palais St. James, la Reine Elisabeth recevait les représentants de la communauté juive pour fêter le 350e anniversaire de la décision d’Oliver Cromwell autorisant les Juifs à revenir s’établir en Angleterre. Cette fête solennelle célébrant la continuité d’une communauté prospère n’a pas fait oublier les épreuves traversées par le judaïsme britannique en 2006. Le rapport du service de surveillance communautaire (The Community Security Trust - CST) recense 594 incidents antisémites, soit le total annuel le plus élevé depuis 1984. Les agressions physiques augmentent de 37 % par rapport à 2005. Les insultes sont également en hausse de 34 %.

Antisemitisme.be, site Internet créé a l’initiative du BESC (Bureau Exécutif de Surveillance Communautaire) et du CKJGA (Coordinatie Komité van de Joodse Gemeenten van Antwerpen), a répertorié 66 actes antisémites en Belgique, pour 2006. C’est le nombre d’incidents, le plus important depuis 2001. Vingt-deux de ces actes antisémites ont été commis durant la guerre du Liban, dont la profanation du Mémorial aux Martyrs Juifs de Belgique à Anderlecht le 24 juillet. Les attaques sur les personnes physiques ont visé des Juifs orthodoxes à Anvers, Bruxelles étant plus exposée aux menaces, insultes et actes de vandalisme.

D’après des chiffres publiés par l’association Aktion Kinder des Holocaust, le nombre d’incidents antisémites recensés en Suisse germanophone a doublé en 2006. Le même phénomène s’observe en Suisse francophone. En Espagne, un jeune musulman a poignardé un client juif dans une boucherie casher de Malaga, en février 2006.
L’Union européenne compte aujourd’hui quelque 20 millions de musulmans, dont une minorité d’islamistes qui, dans le cadre de leur stratégie d’expansion politico-religieuse, font tout pour raviver l’antisémitisme diffus qui reste latent dans beaucoup de mentalités. Comme le montre Pierre-André Taguieff (L’imaginaire du complot mondial, 2006), les théories antisémites du complot sont en vogue en cette ère de mondialisation. Sous couvert de critique de la politique israélienne, on actualise les mythes antisémites d’infanticide et de meurtre rituel, accusant les soldats israéliens d’assassiner, de sang-froid, des enfants palestiniens.

Les actes antisémites commis en Europe depuis la seconde Intifada sont souvent le fait de jeunes, en partie issus de l’immigration, et qui, en général, passent à l’acte spontanément, de manière autonome, agressant des personnes ou des institutions juives identifiables comme telles. Des jeunes défavorisés, marginalisés, aliénés, immigrés de la seconde génération en mal de révolte, semblent prédisposés à commettre des actes antisémites. Cependant, que ce soit en Europe de l’Est ou à l’Ouest, l’extrême droite de tradition antisémite joue un rôle majeur dans les vagues de violences antijuives : insultes, menaces et vandalisme. En Allemagne, l’extrême droite néo-nazie inspire clairement la majorité des profanations de cimetières et monuments commémoratifs juifs, une forme de violence antisémite dont la République fédérale allemande détient toujours le triste record européen en 2006. A Londres, en 2005, 52 % des auteurs d’incidents antisémites pour lesquels on dispose d’une description physique étaient des « autochtones» « blancs » !

 

Un nouvel antisémitisme ?

Pierre-André Taguieff (L’émergence d’une judéophobie planétaire, in Outre-terre. Revue française de géopolitique, 2003) associe la résurgence de l’antisémitisme à l’expansion planétaire d’une nouvelle judéophobie, dont les principaux vecteurs sont la propagande islamiste et la démagogie des ultra-gauchistes, qui exploitent massivement la cause palestinienne. La nouvelle judéophobie se fonde sur l’amalgame entre Juifs, Israéliens et « sionistes ». Un « antisionisme absolu », qui nie le droit à l’existence de l’Etat d’Israël et considère que tous les moyens sont légitimes pour éliminer le prétendu « Etat raciste ». Les Juifs sont diabolisés, inscrits dans une puissante structure occulte (« le lobby juif mondial »), et assimilés aux sionistes, qu’on accuse de fascisme, d’apartheid, de génocide ! A l’amalgame entre sionisme et racisme de type colonialiste, s’ajoutent l’assimilation du sionisme au nazisme et l’accusation de « palestinocide ». Les Palestiniens sont transfigurés en martyrs, voire « christifiés » en peuple d’enfants martyrs, ce qui réactive le vieil imaginaire antijuif du meurtre rituel. Les Israéliens sont les nouveaux nazis, et les Palestiniens sont les nouveaux Juifs. Confirmant cette analyse, une étude, réalisée en Allemagne par l’Université de Bielefeld, a montré que 50 % des interviewés comparaient la politique d’Israël envers les Palestiniens au traitement des Juifs par les Nazis sous le IIIe Reich !

Selon Georges Bensoussan (Négationnisme et antisionisme, in Revue d’histoire de la Shoah n° 166, 1999), une même hostilité envers l’Etat juif et la mémoire de la Shoah rapproche aujourd’hui deux discours issus d’horizons politiques opposés : celui de l’extrême droite dont l’antisémitisme s’est orienté vers la dénonciation d’Israël, « impérialiste » et « raciste », et un discours d’extrême gauche, qui dénonce l’Etat juif comme une création artificielle, liée à la « mauvaise conscience » de l’Occident envers les victimes juives du nazisme. Cette convergence antisioniste s’associe au révisionnisme et au négationnisme, qui minimisent la portée de l’Holocauste, ou nient sa réalité, affirmant que ce « mensonge » sert à légitimer la politique d’Israël, centre du « complot sioniste planétaire » qui nous prépare une nouvelle guerre mondiale. Ils ne sont pas connus comme négationnistes, mais comment qualifier autrement ceux qui s’acharnent à nazifier Israël, au mépris de toute vérité historique ? Durant un pèlerinage en Terre Sainte, début février 2007, 27 évêques allemands, menés par le cardinal Karl Lehmann, responsable de la conférence des évêques allemands, visitent Ramallah, peu après une visite à Yad Vashem. Commentant leurs impressions devant les journalistes, certains d’entre eux comparent la ville palestinienne au ghetto de Varsovie [1]. En Grèce, pendant la guerre du Liban, les déclarations anti-israéliennes de représentants des partis de gauche, étaient truffées de références antisémites et de comparaisons avec la Shoah, accusant Israël d’appliquer les méthodes d’Hitler. Leur discours n’a rien de neuf : en 1967, la Pologne communiste comparait déjà Israël au IIIe Reich, et le sort des Palestiniens à celui des Juifs du ghetto de Varsovie. On peut s’étonner de retrouver ce même discours antisémite, 40 ans plus tard, au sein d’une Union européenne démocratique et pluraliste.


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Dates-clé, liées aux flambées antisémites en Europe

 

·         Septembre 2000 : Début de la seconde Intifada.

·         Septembre 2001 Conférence mondiale contre le racisme à Durban.

·         27 janvier 2005 : Commémorations internationales de la libération du camp d’Auschwitz.

·         Octobre 2005 : Le Président iranien menace de « rayer Israël de la carte ».

·         1er Novembre 2005 : L’ONU fait du 27 janvier le « jour du souvenir de l’Holocauste ».

·         Février 2006 : L’affaire Ilan Halimi.

·         Juillet-août 2006 : 2e guerre du Liban.



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L’académie de la haine antisémite

En Ukraine, où vivent 200 à 400 000 Juifs, l’Académie interrégionale de gestion du personnel – MAUP -, qui compte plus de 50.000 étudiants, est la plus grande institution universitaire privée et aussi le premier centre d’agitation et de propagande antisémite du pays. Son président, Georgy Tschokin, dirigeant d’un parti d’extrême droite, accuse les Juifs d’être à l’origine de tous les crimes du régime soviétique. En mars 2006, avec une délégation de la MAUP, il se rendait en pèlerinage sur la tombe du petit Andrei Yuschinsky, dont la mort fut à l’origine du procès de Mendel Beilis, un cas célèbre d’accusation de meurtre rituel. Tschokin fait campagne pour que l’Eglise orthodoxe canonise Yuschinsky. Il entretient d’excellentes relations avec l’Iran et a exprimé son soutien aux déclarations génocidaires du président Ahmadinejad. Le néo-nazi américain, David Duke, enseigne à la MAUP, qui lui a décerné un doctorat pour sa thèse sur le sionisme. Aux côtés du négationniste, Serge Thion, Duke était l’un des principaux orateurs du symposium « Le sionisme, menace pour la paix mondiale », organisé en juin 2005, à Kiev, par la MAUP.

En septembre 2006, lors des commémorations du massacre de Babi Yar, le président Yushchenko affirmait son refus de tolérer toute manifestation de haine religieuse ou ethnique en Ukraine. Le ministre de l’Education retirait alors l’accréditation de 14 branches régionales de la MAUP. Fin février 2007, l’ADL demandait au gouvernement de réagir à une vague d’actes antisémites récents, dont la profanation du monument de la Shoah et du cimetière juif d’Odessa, le 18 février, et de mettre fin aux activités régionales de la MAUP. Le 20 février, la Cour des affaires économiques de Kiev annulait la décision du ministre de l’Education : un encouragement aux violences antisémites et au discours « académique » qui les inspire.

Le pays le plus antisémite d’Europe

En Hongrie, les actes antisémites visant des personnes sont rares, mais la haine du Juif s’exprime par le vandalisme (cimetières juifs et synagogues) et les slogans des supporters de football. Différents groupes politiques se réclament de l’héritage des "Croix fléchées", de sinistre mémoire, dont le « parti hongrois de la justice et de la vie » (MIEP), dirigé par Istvan Csurka, antiglobaliste, antisémite et négationniste, qui dénonce l’appauvrissement de la Hongrie, inféodée aux intérêts américano-israéliens. Le 15 mars dernier, suite à une information officielle annonçant que les commémorations de l’anniversaire de la révolution hongroise de 1848 seraient perturbées par des groupes anti-gouvernementaux, le responsable de la principale organisation juive de Hongrie invitait les Juifs à quitter le pays, de peur de nouvelles violences antisémites.

Ce canular de Pourim n’exprime que trop bien les inquiétudes de la communauté juive face à l’antisémitisme des manifestations organisées par l’opposition, l’automne dernier, lors des commémorations de la révolution hongroise de 1956. Le sondage réalisé pour l’ADL en Hongrie (cf. supra) confirme cette montée d’antisémitisme. Ainsi, 58 % des Hongrois sondés pensent que les Juifs parlent trop de la Shoah.


Roland Baumann
 

 

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Notes de la Rédaction d’upjf.org


[1] Voir : "L’ambassadeur israélien critique les amalgames des évêques catholiques" ; "Le Président des évêques allemands déplore les comparaisons, odieuses pour Israël, de certains d’entre eux".

[2] Sur ce mouvement, voir l’article, "Parti des Croix fléchées", sur le site de Wikipedia. 


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© Regards

 

Mis en ligne le 05 septembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org