Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Shoah

Sur Arte, Max Jacob à Drancy: une ’reconstitution’ erronée, selon un témoin survivant, P. Golt
16/09/2007

15/09/07

 

Le 14 septembre 2007, Arte a rediffusé un téléfilm de Gabriel Aghion, «Monsieur Max».

 

Réfugié dans l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, le poète Max Jacob, juif converti au catholicisme, à l’âge de 40 ans (rôle interprété Jean-Claude Brialy) mène une vie quasi monastique. Le 24 février 1944, à 11 heures, la Gestapo pénètre dans le couvent et l’arrête. Il mourra à Drancy d’une congestion pulmonaire.


Dans ce téléfilm, très poétique, Jean-Claude Brialy, dans un de ses tout derniers rôles, est excellent.


Il est dommage que la vérité historique soit à ce point malmenée par cette prétendue reconstitution. Ce téléfilm comporte deux sortes d’erreurs: sur les conditions de vie à Drancy et sur le sort réel de Max Jacob.


En particulier, le téléfilm fait croire que les  nazis avaient décidé de libérer Max Jacob avant sa mort. D’après l’association des amis de Max Jacob, cela ne correspond nullement à la réalité, et la scène où l’on voit un gradé SS se découvrir devant Max Jacob, lui annoncer sa libération et lui rendre un hommage ému, est pure imagination. (On pourra, à ce sujet, consulter le site AMJ (Association des Amis de Max Jacob).


En outre, la description de Drancy est entièrement fausse. Cette falsification procède peut-être d’un bon sentiment et de la volonté d’illustrer la barbarie, réelle, des nazis.

 

  • Max Jacob est arrivé au camp le 28 février 1944. J’y suis arrivé 3 mois plus tard. J’y suis resté un mois avant d’être déporté par le convoi n° 76. Je présume qu’aucun changement fondamental n’a pu se produire entre l’arrivée de Max Jacob et la mienne.
  • Le camp était dirigé par le même criminel de guerre, Aloïs Brunner.
  • Ce n’était pas un ensemble de baraques misérables mais un bâtiment HLM qui, de nos jours, est devenu la cité de «La Muette», normalement habitée. Chacun peut constater sur place.
  • Max Jacob a « habité » au 4e étage de l’escalier 19 et moi au même étage de l’escalier 18. Il n’existait pas de châlits à trois étages.
  • Les détenus n’étaient pas en haillons.
  • Les SS n’entraient pas dans les chambres ni d’ailleurs dans le camp.
  • Nous étions gardés par des gendarmes français à l’extérieur et, à l’intérieur, le service d’ordre était assuré par des détenus, les MS.
  • Personne n’avait réellement faim

Voici ce que j’ai écrit, dès 1995, dans le récit de ma déportation.


Nous avons été transférés à Paris par le train, dans des wagons de voyageurs. Pendant le voyage, les détenus considérés comme juifs avaient les mains libres, alors que nos gardiens avaient passé les menottes aux autres, arrêtés comme Résistants. Quel mépris et quelle humiliation ! Nous sommes arrivés à Drancy le 2 juin 1944.

La vie à Drancy apparaîtra bien supportable, comparée à ce qui nous attend plus tard. Nous sommes gardés par des gendarmes français. Des détenus juifs, les MS, porteurs de brassards, assurent la police dans le camp. Pour l’essentiel, le ravitaillement est livré par des camions de la préfecture de la Seine marqués du sigle T.A.M., que l’on voit toujours aujourd’hui, à la fin du XXe siècle, sur les camions de la préfecture de Paris. Continuité du service public !


Pour ma faim d’adolescent, la nourriture est très insuffisante. Mais des personnes plus âgées me font volontiers profiter de leurs rations, trop abondantes pour leur appétit. À chaque repas, j’entreprends une sorte de tournée du rabiot sous les arcades. Le travail est très léger. Je faisais partie de la corvée Béart qui disposait d’un local au fond de la cour à gauche. Notre tâche consistait surtout à balayer. Rien de bien pénible ! Pendant les pauses, certains chantaient d’horribles mais instructives chansons de carabins.


Il est arrivé que le chef du camp, Aloïs BRUNNER à cette époque, se distraie en faisant exploser quelques grenades sur la pelouse centrale. Ces tirs provoquaient des paniques, mais je n’ai pas vu de blessés. Aloïs BRUNNER est un criminel de guerre qui a opéré en Autriche, en Allemagne, en Macédoine, en Slovaquie.


Les Alliés ont débarqué en Normandie le 6 juin 1944 et j’ai pensé que si nos épreuves devaient s’arrêter là, cette aventure, jusqu’alors supportable, était une expérience intéressante. Naïvement, je voyais la Libération toute proche alors qu’elle était encore fort lointaine et que bien des péripéties, des souffrances et des morts nous en séparaient.

Le 30 juin, nous avons été déportés...


Pour préparer le convoi, les détenus sont regroupés. Avec mon Père, nous couchions depuis notre arrivée dans une chambrée appelée 18/4, c’est-à-dire escalier n° 18, 4e étage. Pour la constitution des wagons de déportation, nous nous retrouvons au 1/4, c’est-à-dire escalier n° 1, 4e étage. C’est un wagon d’hommes seuls. De Drancy à Bobigny, nous sommes soixante dans des autobus de la T.C.R.P., devenue aujourd’hui la R.A.T.P., conduits par leurs chauffeurs habituels, de braves gens sans aucun doute, qui participent en toute tranquillité à notre extermination…


(Voir P. Golt, "Six mois en enfer").


Certainement pavé de bonnes intentions, ce téléfilm est une imposture historique. Il peut utilement alimenter, par son exagération, les campagnes révisionnistes.

 

 

© P. Golt

 

Mis en ligne le 15 septembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org