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Contentieux palestino-israélien

"Combattants pour la paix": Ex-prisonniers palestiniens et Israéliens dialoguent, Y. Elihai
01/11/2007

Sept.-oct. 2007

Sur le site de Un écho d’Israël. 

 

Remarque préliminaire : Galei Tsahal (la radio de l’Armée), donne bien d’autres choses que des nouvelles générales ou des programmes militaires. Il y a des programmes de culture générale, et la critique de ce qui se passe dans le pays n’est pas absente. Il y a, entre autres, chaque samedi depuis plus de 30 ans, une interview de près d’une heure avec des personnalités de toutes sortes. L’envie est grande de vous communiquer dans chaque numéro un de ces programmes souvent remarquables, que nous enregistrons. Mais il faut choisir... et puis il faut avoir le temps de recopier ! Mais cette fois-ci, c’est fait.

 

 

Yaakov Agmon interviewe Bassam Aramin, fondateur du groupe "Combattants pour la paix" (18 août 2007).

-         Bassam Aramin, où habites-tu ?

-         J’habite Anata.

-         Quelle carte d’identité as-tu ?

-         Celle des territoires.

-         Tu viens parfois à Jérusalem ?

-         Oui avec un permis.

-         En passant par tous ces barrages ?

-         Bien sûr comme tout le monde. Tu es né... ?

-         Je suis né en 1968 dans un petit village, d’une famille pas très grande, qui est à l’origine du village, les premiers qui ont habité le village. Une grande partie est allée vivre en Jordanie et d’autres pays arabes.

-         Où as-tu appris l’hébreu ?

-         Dans les prisons israéliennes.

-         Oui, c’est l’université de la vie. Combien de temps es-tu resté ?

-         Sept ans, de 1985 à 1992.

-         Comme t’es-tu retrouvé en prison ?
En 1981 avec 5 copains on a formé un groupe paramilitaire. On a jeté des pierres, brandi un drapeau palestinien. On a trouvé de vieilles armes qu’on a utilisées contre les soldats qui venaient : « Qu’est-ce qu’ils veulent, qui sont-ils ? Ils ne parlent même pas notre langue ! », et on sentait, en tant qu’enfants, qu’on n’avait pas d’autre choix que de s’opposer, de défendre sa liberté, en tant qu’enfant, pas du point de vue national. La seule incitation venait de la présence des soldats. On n’avait aucune formation ni enseignement, on ne savait pas ce qu’est l’occupation, ni ce que c’est juif ou israélien.

-         Tes parents ne t’ont rien expliqué ?

-         Non. Une fois j’ai interrogé mon père, il m’a dit : « Les Juifs viennent occuper les [terres des] Arabes ». J’ai demandé : « Pourquoi ? » Il m’a dit : « Je ne sais pas ».

-         Et à l’école, on ne vous a rien expliqué ?

-         Non, à l’école il est défendu de parler de rien d’autre que [ce qu’il y a dans] les livres de classe.

-         Et dans ces livres, tu n’as rien appris sur les Juifs ?

-         - Rien du tout...

-         Et à quel âge as-tu été mis en prison ?

-         A 17 ans. Je suis passé des jeux d’enfants la nuit - lancer des pierres, agiter le drapeau - au statut de héros, sans que je l’aie choisi.

-         Et pour ces jets de pierres, tu as eu 7 ans de prison ?

-         Non, bien sûr, pas pour jets de pierres. Quand on lit l’acte d’accusation : on y voit qu’il s’agit d’un « terroriste, violent, membre d’une organisation illégale », etc.

-         Et tu t’es retrouvé "héros" ?

-         C’est ce que j’ai découvert, et j’ai voulu savoir qui je suis. Pourquoi j’ai jeté des pierres, qui ils sont, quelle est leur histoire... et mon histoire à moi. J’ai commencé à étudier pour savoir pourquoi je suis là.

-         Vous ne vous êtes pas organisés, un groupe d’arabes, pour étudier, entreprendre des actions ?

-         Il y a des sessions, trois fois par jour, et chaque groupe, chaque parti forme ses membres suivant sa ligne. On examine pourquoi on lutte. Chacun se pose la question : pourquoi lutter contre les Juifs, il faut les tuer. On se pose la question, on doit s’expliquer pourquoi ! Par exemple, Jibril Rajoub était dans ces groupes dans le passé, il disait : « Si tu te contentes de dire tout le temps : "je dois les tuer, faut en finir avec l’occupation", sans comprendre rien en politique, tu deviens un assassin, un terroriste... ». Tu dois apprendre... Oui, apprendre pourquoi tu luttes. Être convaincu, croyant, et la lutte ce n’est pas seulement tirer ; parler aussi, c’est combattre.

-         Quand as-tu senti que tu commençais à comprendre les Juifs ?

-         A dire vrai, je ne peux pas dire que j’ai commencé à comprendre les Juifs, en prison. Seulement après être sorti. En prison, les gardiens sont tes ennemis, les colons, les soldats, c’est ça le peuple israélien. Toujours agressif, voulant tuer en toi ton humanité, si bien que tu ne penses qu’à te venger. Et là, tu deviens une bête. On a essayé d’être plus forts, pour prouver qu’on est aussi des êtres humains.

[Puis, il raconte comment des soldats un jour sont entrés, les ont mis nus dans huit cellules et les ont battus, sans raison. Il a demandé au gardien : Pourquoi ? Il a répondu : « Non, non, c’est pas nous, c’est des soldats qui sont venus faire un ’exercice’ »... Et ce n’est pas un cas isolé.]

-         Vous n’avez pas porté plainte ?

-         On ne peut rien faire, c’est organisé comme ça.

-         J’ai donné comme titre à cette interview : "Combattant pour la paix". Explique-moi comment, après avoir vécu tout cela en prison, soudain tu te mets en tête qu’on peut faire autrement, par des voies pacifiques... On ne te croira pas !

-         Oui, il faut être vraiment fort [...] On entend tout le monde - politiciens, officiers, dire – « Il n’y a pas de solution militaire ». J’ai commencé à réfléchir : Depuis 60 ans, on a tout essayé. Israël avec toute sa puissance, n’est pas en sécurité. Même avec le mur, on entend dire qu’il y a des alertes à la bombe, et la Palestine n’est pas libérée. Il faut changer notre comportement, lutter autrement. Je me suis convaincu que celui qui doit combattre avec le peuple palestinien, c’est le peuple israélien ! Il doit cesser son occupation.

-         Tu sais, on a souvent dit : « En Israël il y a des mouvements pour la paix, qui manifestent contre l’occupation etc. et rien chez les Palestiniens. »

-         La majorité [chez nous] veut la paix, mais hélas les médias israéliens ne le montrent pas. L’Israélien qui vient à Jéricho, Ramallah, découvre que tout ce qu’il a appris, c’est faux. Il découvre des tas de groupements organisés qui parlent avec des Israéliens.

-         Les reporters ne le racontent pas ?

-         Non. Je le leur reproche. Ceux qui parlent arabe, et savent la vérité, ne le disent pas. Or, ils peuvent former l’opinion publique. Les Israéliens qui entrent dans les Territoires et sont pris, doivent payer de grosses amendes. On ne veut pas qu’ils sachent.   

-         Mais, il y a eu des gens [Israéliens] qui sont allés dans les territoires sans autorisation et... ne sont pas revenus [= ont été tués], il faut bien être prudent.

-         Pour un cas qui est arrivé, il ne faut pas généraliser.   

-         En prison, ou bien après, as-tu pensé : Ces Israéliens, pourquoi agissent-ils comme ça, quelle est la raison ?  

-         Bien sûr. C’est arrivé après que j’ai vu un film sur la Shoa, “La liste de Schindler”. C’est la chose la plus dure que j’ai vue dans l’histoire humaine, 6 millions tués, brûlés, tous tout nus, chacun attendant son tour, sans résister, sans aucune accusation. Je me suis vu en train de pleurer, sur leur Shoa, je m’identifiais à eux. J’oubliais que c’étaient des Juifs, et que j’étais dans leur prison. Et j’étais furieux. Je me disais : Pourquoi ça, lors qu’ils n’ont rien fait ? Et maintenant, pourquoi les Israéliens sont si agressifs ? Quand on jette une pierre sur une jeep, arrivent d’autres jeeps, et ils imposent un couvre-feu. Et j’ai pensé : C’est à cause de la Shoa. Ils ont peur que, encore une fois... Mais je me dis : Ce n’est pas moi qui leur ai fait cela ! En Tunisie, en Espagne, on les a protégés, on leur donné des papiers comme quoi ils sont musulmans... et maintenant, leurs gosses crient : « Mort aux Arabes ! »... Comment on en est arrivé là ?

-         Dis-moi : tu as parlé avec tes gardiens de prison ?   

-         Il y avait des échanges ; mais entre prisonniers et gardiens, c’est la haine. Une fois, un gars de Qyriat Arba [quartier juif d’Hébron], me dit : « Tu as l’air d’un type tranquille, ça ne te va pas d’être terroriste ». Je lui ai dit : « Je ne suis pas terroriste, je suis combattant de la liberté, chacun doit se défendre ; nous combattons seulement les colons, les soldats ». Alors il a dit : « Tu oublies que c’est vous, les colons. Les Juifs sont revenus vivre dans leur pays, et, bien qu’on vous permette de travailler et de gagner votre vie, vous faites du terrorisme ». Quand j’ai vu qu’il était convaincu, je me suis dit : on pourrait parler, peut-être vais-je le convaincre. On s’est mis d’accord. Qui sait, c’est peut-être moi le colon ? Ou bien moi je le convaincrai. Je préparais ma leçon [pour savoir] quoi dire... Et cela a duré des mois, et il s’est formé comme une amitié. Et il est arrivé à la conclusion que nous devons vivre ensemble. Et cela m’a renforcé. En parlant, j’ai réussi à changer le type le plus extrémiste, au lieu de lui tirer dessus ; si j’avais continué à m’opposer par la force, il ne m’aurait pas regardé, il y aurait eu vengeance, et c’est le cycle qui se poursuit depuis 60 ans.

-         Quand as-tu pensé à créer ce mouvement ?

-         D’abord je me suis marié, j’ai fondé une famille...

-         Combien d’enfants as-tu ?

-         J’en avais six, maintenant cinq... Faut les éduquer, qu’ils ne passent pas par où on a passé soi-même.

-         Quels âges ?

-         Le plus grand a 13 ans, la petite, 4 ans. Je veux leur donner une autre éducation, une autre vue des choses, je ne veux pas qu’ils souffrent. C’est mon message. Alors nous avons commencé à organiser...

-         Qui ça, nous ?

-         Un groupe d’ex-prisonniers, après la période d’Oslo...

-         Une belle période...

-         Oui, très belle. J’étais pour ; beaucoup étaient pour ; à Jénine les gens ont porté des fleurs aux garde-frontières en jeep, « Sortez d’ici, c’est tout... ». Après des années de tuerie et mauvais traitements, on a compris qu’il fallait changer de comportement.

-         Vous avez consulté vos leaders ?

-         D’abord je devais me prouver que j’ai changé, et pourquoi. Puis on a rencontré notre président, Abou Mazen. Il nous soutenait et disait : « Je compte sur vous, sur votre génération ; vous qui êtes en Israël, c’est vous qui ferez la paix. Et dites à vos amis israéliens qu"ils peuvent, eux, décider de quelle façon les Palestiniens leur résisteront ». Du point de vue politique, il nous soutient, et c’est un homme de paix. C’est en 2005 que nous avons fondé les "Combattants pour la paix".

-         Combattants ?

-         Oui, nous avions combattu, et les uns contre les autres, même contre nos frères. Nous avons mis nos armes de côté, et nous avons commencé à parler. Au début, 4 Palestiniens et 7 Israéliens. La première fois, c’était le plus dur : tu es en face du soldat qui t’a brutalisé, qui se prend pour Dieu au barrage, et qui du doigt, fait avancer ou paralyse la file [des Palestiniens], qui t’arrête, ou démolit ta maison. Tu vois toute l’histoire de l’occupation sur la figure de ce gars, et tu dois t’asseoir  en face de lui et arriver à un échange, par curiosité de savoir, savoir qui ils sont. Nous pensions : Qui sait ? Ce sont des gens de la sécurité qui viennent nous arrêter ! Et eux pensaient : Ce sont peut-être des gars qui vont nous kidnapper. Je voulais savoir pourquoi ils avaient cessé de servir dans les territoires. Peut-être ont-ils eu peur de nous, ou bien, au contraire... Puis, nous avons découvert que nous cherchions la même chose : nous voulons la paix, simplement, vivre, élever nos enfants, sans problèmes.

-         Dis-moi, de quoi avez-vous parlé dans ces rencontres ?

-         Au début, chacun voulait prouver qu’il avait raison. Un soldat nous a dit qu’il avait servi partout, arrêté des centaines de gens, qu’il a brutalisé des tas de gens, à Kalandia par exemple, ce barrage de mort, [etc.], et il me dit : « Qu’as-tu à me regarder comme ça, dis quelque chose ! » Et je le regardais avec haine et me disais : Quelle honte, comment est-ce qu’il parle ! Alors je lui dis : « Tu sais que tout ce que tu as fait ce sont des crimes ? » Il répond : « C’est clair ». Je continue : « Et que c’est du terrorisme, tu es un terroriste ? » Et lui : « Absolument. Et pourquoi est-ce que je suis ici ? Parce que j’ai découvert que je terrorise, je suis un occupant, je crée des ennemis, des victimes, alors j’ai cessé ». Il ne m’a pas laissé la possibilité de me disputer avec lui. Et moi, je ne voulais pas dire que je n’avais rien fait d’autre que de jeter des pierres, je voulais me faire valoir, dire que j’avais jeté des grenades, que j’avais porté des armes. C’est seulement bien après que je lui ai dit que tout ça, c’étaient des histoires. Dans nos conférences, on explique tout ça.

-         Combien de rencontres ? - Dès la troisième on a commencé à organiser le mouvement de paix.

-         Quel était votre but ? Bon, vous avez échangé, créé un climat de confiance, mais quel était votre projet d’action ?

-         Notre message était : nous sommes des deux côtés des instruments de guerre, nous avons combattu, chacun de son point de vue, pour notre peuple. Nous devons parler avec eux, et ils doivent nous écouter. Continuer de combattre l’occupation, c’est clair. Nous sommes arrivés ensemble à la conclusion que l’occupation est notre ennemi commun. Nous sommes tombés d’accord que nous devons veiller à la non-violence en toute occasion. C’est ce qui donnera au peuple israélien la confiance, lutter ensemble pour mettre fin à l’occupation. Et on a décidé de continuer à parler, même s’il y a un attentat ici ou là. On a été d’accord que le but accepté par tous c’est deux Etats pour deux peuples, et Jérusalem partagée.

-         Vos familles, vos voisins n’ont pas vu en vous des collabos ?

-         Au contraire. Il y a des gens qui sont d’accord ; d’autres nous voient comme des collabos. Nous avons notre honneur, dans la société nous sommes connus, nous avons payé le prix [...], je n’ai jamais été en danger du fait que je parle avec des Israéliens. Les gens nous soutiennent. Ceux que nous voulons recruter pour notre action, ce sont seulement des [gens qui ont été des] combattants dans le passé, d’anciens prisonniers, la majorité [d’entre eux] sont d’accord et veulent nous rejoindre.

-         Est-ce demeuré local, dans le village, ou plus étendu ?

-         C’est devenu international. Nous avons des amis en Europe, en Amérique, en Israël, en Palestine ; nous avons commencé à quatre, et nous sommes plus de 300 des deux côtés. La semaine dernière, la rencontre était avec des prisonniers palestiniens qui venaient d’être libérés, qui n’étaient pas prêts à parler, eh bien ils ont reçu les Israéliens avec respect, les ont écoutés, ils veulent nous rejoindre.

-         Tu crois qu’il en sortira quelque chose ?

-         Absolument, sinon je ne perdrais pas mon temps.

-         C’est que, tu sais, ça fait 60 ans qu’on essaie, ça ne marche pas... Ici aussi il y a eu des échanges, des groupes mixtes, et ils ont échoué.

-         Nous n’échouerons pas, car nous sommes des combattants. Il faut continuer jusqu’à ce qu’on arrive à la paix. On doit persuader les politiciens, on les obligera à liquider ce problème.

-         Comment peux-tu obliger les gens du Hamas qui ne veulent pas reconnaître l’existence du peuple juif [l’intervieweur corrige : l’existence de l’État juif], à vous rejoindre ?

-         Bon, le Hamas c’est une organisation, ce n’est pas le gouvernement. Comme il y a en Israël des partis qui ne voient même pas le peuple palestinien, et veulent les envoyer en Jordanie, etc., il y a aussi le Hamas. Et je crois que le Hamas est prêt à un État palestinien dans les frontières de 1967. Je ne peux pas croire que le peuple israélien sait ce qui se passe dans les territoires et est complice ; ce n’est pas possible ! Que les soldats, sans que l’on soit coupable, cassent la main, la tête. Ils te font choisir : ta punition c’est la main droite ou la main gauche, choisis ! C’est connu.

-         Bassam, je me demande où tu trouves la force de continuer, alors qu’il t’est arrivé une chose terrible, qu’un soldat israélien a tué ta fille. (Il murmure) Oui...

-         Raconte : que s’est-il passé exactement ?

-         Ma fille Abir avait 10 ans. Le 16 janvier de cette année [2007], vers 8 heures, sa mère me dit : « Elle dit qu’après l’examen elle ira jouer avec ses copines ». Je lui dis : « Pas question, tu reviens à la maison et je t’aide pour tes devoirs, et tu joueras dans la maison ». En allant au travail (je travaille à Ramallah aux archives nationales) coup de téléphone de l’école : Envoie-nous sa mère, elle est tombée. Je téléphone à la maison, sa sœur aînée criait : « Abir, Abir, Papa »... Une amie prit le téléphone et dit : « Ta fille, les soldats lui ont tiré une balle dans la tête, elle est blessée. Depuis deux ans, une ou deux jeeps se tiennent devant l’école juste quand les enfants sortent. Si un enfant jette une pierre, il faut lâcher du gaz lacrymogène ! J’arrive à l’hôpital, elle était dans un état grave. Je disais : Sûrement des enfants ont jeté des pierre et les soldats ont tiré... Eh bien, non, il n’y avait rien eu. Ma fille était sortie avec ses copines et allait vers Anata, une jeep les dépasse, et d’après la reconstitution de la police, un coup de feu, et ma fille tombe à plat ventre. Il n’y avait ni tension, ni manifestation ce jour-là. Elle est tombée, comme ça, bêtement.

-         Quelle fut ta première réaction ?

-         - Ma première réaction a été : Je continue ma route, j’y crois. Cela faisait juste deux ans que nous avons commencé ensemble, nous devions continuer. Nous devons protéger nos enfants, des deux côtés, pour qu’ils soient en dehors de cette sale guerre. La police a fait une enquête, et a fermé le dossier en disant : Il n’y a aucune preuve que cela vienne des soldats. Mais moi, j’ai un témoin, qui a dit : « Oh, moi j’ai tout vu, j’ai vu que les soldats ont tiré et qu’elle est tombée ». Or, lui, c’est un Palestinien qui était policier dans la police israélienne. Je veux faire appel, et arriver à la Haute Cour.

-         Comment réagit-on dans ta famille ?

-         - Ma femme, Dieu merci, me soutient ; le plus dur ce sont nos enfants. En fait, à l’hôpital, ma femme m’avait dit : « Fini, plus question de paix ! » Je lui ai répondu : « Bon... Et alors, que vais-je dire à mes 30 amis israéliens ? »

-         Ils t’ont soutenu ?

-         - Ils ont été avec moi, pendant trois jours, à l’hôpital ! Et tu me demandes : « D’où tires-tu cette force ? » Eh bien, de mes amis ! Cette fille était comme leur fille. Aujourd’hui, je le dis, et sans hésitation : Maintenant nous sommes une famille, des frères, nous avons vécu cela ensemble.

-         Vous continuez à vous rencontrer ? Et toi tu continues à être le président de ce groupe ?

-         Non, je suis seulement un membre du groupe.

-         Aucun regret ? Comment tu expliques tout cela à tes enfants ?

-         Je n’ai pas hésité une minute. Mais mes enfants demandent : « Ils l’ont tuée, alors pourquoi ne pas se venger ? Quand je vois des soldats près de l’école, je veux au moins leur jeter des pierres ». Et moi je ne veux pas perdre mon fils pour une affaire de pierres. Je lui ai parlé des heures, toute une nuit : « Je veux que tu réussisses à l’école, et puis, que tu ailles les rencontrer, les persuader. C’est notre message, c’est comme cela que tu combattras, cela vaut plus que des pierres. Jette des pierres, risque ta vie, qu’est-ce qu’il en sortira ? Rien ! » Il a compris et m’a promis d’aller dans ce sens.

-         L’enterrement a eu lieu au village ?

-         Non, j’avais promis à Abir que j’irais prier à la mosquée Al-Aqsa, et que je l’enterrerais à Jérusalem. Elle voulait toujours que je l’accompagne à Al-Aqsa. C’était vendredi, on ne voulait pas laisser sortir le corps [de l’hôpital] de peur que je n’organise une grande manifestation. J’ai dit : Ce n’est pas une combattante, c’est une enfant, mais je veux que beaucoup l’accompagnent, c’est un honneur pour nous, musulmans. Et le sang de ma fille est devenu un pont entre Israéliens et Palestiniens ; même à l’hôpital, des Palestiniens venaient nous rendre visite, et, voyant nos amis Israéliens, ils demandaient : « Qui c’est, ces gens-là ? ». J’ai dit : « Ce sont mes amis, hommes, femmes, enfants, qui sont venus me soutenir ». Au début, ils [les Palestiniens] ne voulaient pas leur parler. Mais deux semaines après l’enterrement, on a invité tous les Israéliens, on a fait un barbecue, en leur honneur, parce qu’ils m’avaient soutenu, alors qu’ils [les Palestiniens] n’avaient pas voulu leur parler. Autrement dit, on avait gagné de nouveaux partisans de la paix.

-         Tu ne rêves pas ?

-         - Non ! Cela peut se faire, et cela se fait ; il faut faire la paix avec soi-même d’abord. Au début, j’avais dit à Noam [le premier soldat rencontré] : « J’ai tiré, etc. », ce qui n’était qu’un mensonge. J’ai donc fait la paix avec moi-même, avec la vérité : Oui, je n’étais qu’un enfant, je n’ai pas tiré. Je vois bien la réaction des gens : non, je ne rêve pas. Il n’y aura finalement plus d’occupation ! Nous parlerons et nous vivrons ensemble. Pas d’autre solution...

Bassam Aramin  et Yaakov Agmon

[Transcrit et traduit, avec quelques coupures, d’après un enregistrement de 50 minutes, par Y. Elihai].

© Un écho d’Israël

Mis en ligne le 31 octobre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org