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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Al-Dura: Le secret d’intérêt public du journalisme du M-O et l’information qu’on nous donne, Landes
07/11/2007

Un article capital, qui fera date et référence. A diffuser très largement. (Menahem Macina)

07/11/07

 

The New Republic

 

Titre original : "Mideast Journalism’s Public Secret and the News We Get: Insights from the Al Durah Affair".

 

Traduction française : Menahem Macina

 

Eté 2005. Humiliée de ce que des blogueurs avaient découvert qu’elle s’était fait circonvenir par des photos manifestement manipulées, l’Agence de presse Reuters congédiait et le photographe et le chef de son service photographique, puis, supprimait de ses archives de presse toutes les photos de ce caméraman. Ce faisant, elle agissait énergiquement en sanctionnant deux des péchés majeurs du journalisme moderne : "la fabrication de preuves" et le fait de se laisser duper par les preuves fabriquées.

Ces principes – qui sont ceux de l’éthique d’une presse libre – sont si enracinés, que des Occidentaux ont du mal à imaginer que d’autres puissent ne pas faire leurs nos engagements. Et donc, peu de gens (sauf, des sionistes évidemment partisans), accordent foi aux affirmations selon lesquelles les rushes de Mohammed al-Dura, l’enfant de douze ans, prétendument tué par des Israéliens, au carrefour de Netzarim, le 30 septembre, 2000, ont été mis en scène. Charles Enderlin rejette ces affirmations, avec dérision et succès, comme une théorie du complot, aussi ridicule que celle concernant les attaques du 11 septembre 2001. C’est tellement absurde. D’ailleurs, la plupart des Palestiniens n’auraient pas fait une telle chose ; et si c’était le cas, les médias l’auraient compris. Jusqu’à ce jour, la plupart des journalistes se demandent toujours : « Qui a tué al-Dura ? », et non : « Les rushes sont-ils une mise en scène ou non ? ».

 

C’est la dernière fois que l’on voit al-Dura filmé par la caméra de Talal :
Il a la main sur ses yeux et non sur son ventre, censé mortellement atteint.
Il lève son bras et regarde aux alentours.
Enderlin l’avait déjà déclaré mort dans la scène précédente,
et (par conséquent ?) a coupé cette scène de son document diffusé.

 

Et pourtant, l’une des principales différences entre le journalisme occidental et ceux qui s’intitulent "journalistes islamiques", se manifeste précisément à propos de la question de savoir s’il est permis de mettre en scène des informations, et quelle l’attitude il faut avoir en matière d’information honnête. Selon la Charte des médias islamiques de grande diffusion (Jakarta, 1980), la tâche sacrée des journalistes musulmans [sic], est, d’une part, de protéger la Umma des "dangers imminents", et donc, à cette fin, de "censurer tous les matériaux" et, d’autre part, "de combattre le sionisme et sa politique colonialiste de création d’implantations, ainsi que son anéantissement impitoyable du peuple palestinien".

C’est ainsi que, interrogé sur les raisons pour lesquelles il avait inséré dans la séquence des Al-Dura l’image d’un soldat tirant au fusil, pour faire accroire que les Israéliens avaient tué l’enfant de sang-froid, un haut responsable de la Télévision de l’Autorité palestinienne avait répondu [1]:

« Il s’agit de formes d’expression artistique, mais tout cela sert à exprimer la vérité… Nous n’oublions jamais nos principes journalistiques les plus élevés auxquels nous nous sommes engagés, de dire la vérité et rien que la vérité. »

Quand Talal Abu Rahma a reçu un prix, au Maroc, en 2001, pour sa vidéo sur al-Dura, il a déclaré à un journaliste :

« Je suis venu au journalisme afin de poursuivre la lutte en faveur de mon peuple. »

Ces remarques constituent une introduction importante à la manière de considérer les rushes de France 2, qui seront montrés au tribunal, le 14 novembre, à Paris, dans le cadre de la plainte en diffamation de France 2 à l’encontre de Philippe Karsenty. Ces séquences ont été filmées par Talal Abu Rahmeh, le 30 septembre 2000, et, durant six ans, Enderlin a affirmé qu’elles prouvent qu’il a raison, et qu’elles montrent l’enfant en proie aux affres d’une intolérable agonie, qu’il a supprimée de son reportage. Mais plusieurs experts (y compris moi-même) qui ont vu ces séquences, affirment que la seule scène qu’Enderlin a coupée est l’image finale, où al-Dura semble bien vivant ; et il est encore plus perturbant de constater que les autres rushes sont remplis d’épisodes mis en scène. Effectivement, il semble qu’il y ait eu, à l’œuvre dans la "rue" arabe, une sorte de "secret d’intérêt public" : des gens simulaient des blessures, d’autres les évacuaient en hâte (et sans brancards) en dépassant des caméramans palestiniens comme Talal, qui utilisaient un matériel vidéo pour enregistrer ces scènes improvisées. C’était Pallywood : l’industrie palestinienne du cinéma.

Ce qui nous amène à un problème plus complexe que de se contenter de faire remarquer que les journalistes palestiniens se réfèrent une série de règles - différentes des nôtres – selon lesquelles ce genre de manipulation de la "vérité" est tout à fait légitime. Que font les journalistes occidentaux de ces oeuvres de propagande ? Savent-ils qu’il s’agit de truquages, ou sont ils dupes ? Est-ce qu’ils disent aux caméramans qui travaillent pour eux et qui utilisent leur équipement, que filmer des épisodes mis en scène de cette manière est malhonnête et inacceptable ? Et s’ils le font, pourquoi des caméramans qui ont été à leur service durant des années – Talal travaillait pour Enderlin depuis plus d’une dizaine d’années quand il a filmé ces séquences – continuent-ils à filmer ces scènes ? Et comment se fait-il que nos journalistes diffusent ces séquences mises en scène comme s’il s’agissait d’une véritable information ?

Ici, le témoignage fourni par l’affaire al-Dura suggère que, d’une certaine manière, les journalistes sont "au courant" de ce secret d’intérêt public. Quand les représentants de France 2 furent confrontés aux preuves de mise en scène qui abondent dans le film de Talal, ils répondirent, tous les deux, de la même manière :

« Oh, ils font toujours ça. C’est une question de culture" »,

m’a déclaré Enderlin, à Jérusalem.

« Oui, Monsieur, mais, vous savez, c’est toujours comme ça »,

a dit, pour sa part, Didier Eppelbaum, à Denis Jeambar, Daniel Leconte, et Luc Rosenzweig, à Paris.

Et comme en écho de cette complaisance étonnante, Clément Weill-Raynal, de France 3, a émis, devant un journaliste, le commentaire suivant, qui se voulait une critique de Karsenty :

« Karsenty est donc si choqué que des images truquées soient utilisées et éditées à Gaza ? Mais cela a lieu partout à la télévision, et aucun journaliste de télévision de terrain, aucun monteur de film, ne seraient choqués. » 

Les implications de cette remarque sapent l’utilisation même de son argument : Comment Karsenty peut-il diffamer Enderlin en l’accusant d’utiliser des rushes mis en scène, dès lors que, comme Clément Weill-Raynal l’admet ici, tout le monde le fait ? Est-ce mal de le faire ? Et si c’est le cas, pourquoi Weill-Raynal critique-t-il Karsenty de siffler la fin de la partie ? Et si ce n’est pas le cas, où est la diffamation ?

Peut-être achoppons-nous ici sur la nature même des secrets d’intérêt public et sur l’importance d’une bonne réputation : chacun peut tricher tant qu’il n’est pas pris. Il est normal que les initiés le sachent, mais l’efficacité de la (més)information dépend du fait que le public ne sait pas. Comme Daniel Leconte l’a reproché à Eppelbaum [représentant de France 2] : "les médias peuvent être au courant [de cette mise en scène], mais le public ne l’est pas." En fait, le public ne doit pas savoir. CNN se targue de ce que c’est à son « nom qu’on accorde le plus de confiance  en matière d’information », non parce qu’il lutte contre les influences, comme l’entrisme en journalisme, qui détruit la crédibilité, mais parce qu’il sait combien la confiance est importante pour son audience de consommateurs d’information. Donc, même si les journalistes occidentaux utilisent régulièrement des rushes mis en scène, ils ne peuvent pas le reconnaître. Et si le démenti ne convainc pas, alors, apparemment, l’étape suivante consiste à dire : « Ce n’est rien, tout le monde le fait. »

Toutefois, un incident, qui s’est produit à Ramallah, suggère que les journalistes occidentaux se sont systématiquement pliés aux exigences palestiniennes de pratiquer un journalisme palestinien. Le 12 octobre 2000, aux cris de « vengeance pour le sang de Mohammed al-Dura ! », des Palestiniens ont mis en pièces les corps de deux réservistes israéliens. Conscients du dommage potentiel qui pouvait en découler, des Palestiniens s’en prirent violemment à tout journaliste qui filmaient la scène. Et pourtant, des membres d’une équipe italienne travaillant pour une chaîne d’informations privée, ont pu, en prenant des risques considérables pour leur vie, faire passer secrètement la séquence filmée à l’extérieur. Soucieux d’éviter les reproches, le représentant de la "chaîne officielle de télévision officielle, RAI" écrivit à l’Autorité palestinienne, que sa chaîne ne ferait plus jamais une telle chose,

« parce que nous avons toujours respecté (et continuerons à respecter) les procédures journalistiques de l’Autorité palestinienne en matière d’exercice de la profession de journaliste en Palestine… »

Mais quelles sont, au juste, ces "procédures journalistiques" ? Sont-elles semblables aux normes de la charte de Jakarta, incluant la censure de tout ce qui cause du tort à la cause palestinienne (même si c’est la vérité), et la publication de tout ce qui cause du tort à Israël (même si c’est faux) ? L’Autorité palestinienne, apparemment inconsciente de ce que ce n’est pas ainsi que le journalisme devrait s’exercer en Occident, publia cette lettre.

Mais pour le bord où le journalisme moderne est censé régner, de telles révélations étaient profondément embarrassantes : même le gouvernement israélien, habituellement timide, "suspendit temporairement" la carte de presse de Roberto Cristiano, et personne dans les médias occidentaux, habituellement agressifs, n’y fit objection. Cristiano avait violé la règle occidentale fondamentale de l’omerta journalistique, et admis qu’il existait des pratiques honteuses. Le public consommateur des "informations" des médias de masse doit se demander :

« Combien de journalistes se conforment-ils à ces règles palestiniennes, et à quel point cette adhésion déforme-t-elle, voire subvertit-elle notre compréhension de ce qui se passe dans cet interminable conflit ? Pouvons-nous permettre ce "secret d’intérêt public" ? »

Mais il n’est pas possible d’espérer que les médias de masse discutent de cela de leur plein gré. Au contraire, la conscience de l’importance de la confiance conduit souvent des journalistes à cacher leurs erreurs, plutôt qu’à les admettre et à en tirer la leçon. Comme me l’a dit un ami français : « Personne n’admet publiquement ses erreurs. C’est un signe de faiblesse. » Si telles sont les règles d’une culture de la honte et de l’honneur, la société civile dépend de ce que des gens préfèrent être honnêtes que de sauver la face, si douloureux que ce soit. Et si l’on ne peut attendre des gens qu’ils soient volontaires pour s’humilier publiquement, nous pouvons et devons insister sur le fait qu’il y a des limites aux efforts que font, tant les individus que les sociétés, pour se soustraire à la correction.

C’est le problème de Charles Enderlin dans l’affaire al-Dura. Dans sa hâte d’avoir un scoop, il a introduit frauduleusement dans un monde sans méfiance, une bombe nucléaire en matière de guerre de l’information. Comme le dit Bob Simon, en voix off d’une sélection d’images style Pallywood : « Dans la guerre moderne, une image vaut mille armes ». Et aucune image n’a fait concouru davantage à inspirer le désir de vengeance violente et de djihad mondial, que cette "icône de haine". Pour Enderlin, reconnaître ses erreurs, débarrasser le public de l’asservissement à cette image, et nous avertir de la possibilité que d’aussi colossales erreurs, non seulement se produisent, mais perdurent des années sans être corrigées, ce serait ruiner sa carrière.

De plus, la faillite d’Enderlin, à ce stade, six ans après, implique les plus grands médias de masse, qui, par leur refus de ne pas même permettre à la critique de s’exprimer à l’antenne, le protègent. Ce dilemme peut en partie expliquer pourquoi les médias de masse français ont à peine évoqué cette affaire ; pourquoi ils n’ont rien trouvé à dire sur le premier procès jusqu’à ce que Karsenty perde, et se sont alors hâtés de mettre sous presse pour rassurer le public sur le fait que l’image-choc « n’a pas été mise en scène ». Après tout, Enderlin n’est pas un quelconque plumitif à la solde des Palestiniens, même s’il fait confiance à de tels "journalistes", et par conséquent fait écho à leur travail, à l’antenne. Il est peut-être le correspondant européen au Moyen-Orient le plus connu et auquel on fait le plus largement confiance. Il va de soi qu’en tant que Juif et Israélien, il ne diffuserait pas de fausses informations qui noirciraient la réputation de son pays. Elles doivent donc être vraies.

Après tout, de même qu’elle constitue une "vérité supérieure" pour les musulmans – une justification de la haine, un appel à la vengeance – cette affaire véhicule une charge symbolique pour les Européens. Catherine Nay, une respectable présentatrice des informations sur Europe 1, a accueilli l’image, en ces termes :

« La mort de Mohammed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le Ghetto de Varsovie. »

 
Sur le site Web International Action, de Ramsey Clark


Cruelle ironie ! Les Européens se servent d’une image produite par ceux qui admirent les nazis et rêvent d’une victoire génocidaire sur les Juifs, pour effacer leur culpabilité dans l’Holocauste. Et pourtant, ne pas admettre de telles erreurs détruit le tissu même de la société civile qui permet une presse libre. Dans la longue histoire des accusations de sang, aucun peuple n’a tiré bénéfice des haines perverses qu’elles ont provoquées.

Alors, à quel point l’autoprotection devient-elle une autodestruction, pas seulement pour les journalistes qui nient leurs erreurs, coûte que coûte, mais pour le public qui les croit ? Comme un journaliste israélien (qui fut mon élève) l’a fait remarquer :

« Chaque jour je dois avancer en respectant la mince frontière entre la fidélité à mes sources et ma loyauté envers mon public ».

A quel point nos journalistes ne nous ont-ils pas gravement trahis, nous leur public, pour être bien vus de leurs sources ?

Dans leurs propres déclarations éthiques, les journalistes palestiniens affirment que leur rôle est de défendre leur cause et d’affaiblir ceux qui s’y opposent. Pour eux, le journalisme consiste à faire la guerre par d’autres moyens ; les médias comme champ de bataille. L’honnêteté et la droiture n’interfèrent pas avec cette prescription éthique, mais n’exigent qu’une apparence de vérité, dont le but est de leurrer la sensibilité du public occidental et de provoquer la rage musulmane.

Dans ce choc des cultures journalistiques, combien de fois les médias occidentaux n’ont-ils pas joué les "idiots utiles" [2] face aux exigences palestiniennes. Combien de fois ne nous ont-ils pas présenté les "vérités" palestiniennes comme étant une information ? Et s’ils l’ont fait aussi fréquemment et de manière aussi destructive que Pallywood et son succès majeur, l’affaire al-Dura, le suggèrent, combien de temps encore continueront-ils à le faire ?

 

Richard Landes

 

© The New Republic

 

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Notes du traducteur

 

[1] Voir Richard Landes, "L’Affaire Al-Dura, «Inventé mais exact» : l’échappatoire d’Enderlin". http://www.debriefing.org/25411.html Propos recueillis par Esther Shapira, dans son documentaire, "Trois balles et un enfant". On peut voir ce bref extrait du film, édité sur son site par le professeur R. Landes, montrant un soldat israélien, censé tirer sur l’enfant, et recueillant la déclaration du responsable de la TV de l’AP, citée ici. 

 

[2] « En langage politique, l’expression "idiot utile" s’applique à des personnes [pleines] de bons sentiments [et qui, avec] bonne conscience, font le jeu de leur adversaire par naïveté ». Extrait de Wikipedia. 

 

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Mis en ligne le 7 novembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org