Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Shoah

Les malentendus entre l’historien de la Shoah, Hilberg, mort le 4 août, et l’Etat hébreu, D. Michman
24/08/2007

Un éclairage précieux et, sauf erreur, inédit - du moins en français. Il révèle les difficultés que peut rencontrer un chercheur - même si, comme c’est le cas ici, il est de format international - à faire admettre son interprétation personnelle du sens des événements qu’il étudie. Il donne également un bref aperçu de la complexité du phénomène de l’Holocauste et, par contrecoup, de la vanité des efforts des "petits maîtres" qui cherchent à imposer leur vision manichéenne des événements, mise le plus souvant au service d’une idéologie qui se place orgueilleusement au-dessus de la critique. (Menahem Macina).

Libre opinion parue dans la rubrique "Rebonds", de Libération, le 21 août 2007.

 

Raul Hilberg, professeur en sciences politiques à l’université du Vermont (Burlington, Etats-Unis), est décédé le 4 août 2007. Malgré un nombre relativement restreint de publications, il était incontestablement l’un des spécialistes de l’Holocauste parmi les plus influents au monde. Il entretenait toutefois un rapport ambivalent avec la recherche israélienne en ce domaine.

Hilberg est encore un enfant quand il doit, avec ses parents, quitter Vienne précipitamment pour les Etats-Unis, à la suite de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, en 1938). Alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, il est recruté par l’armée américaine et prend part à l’ultime campagne des Etats-Unis sur le sol allemand. Hilberg devient ensuite membre du War Documentation Project, auquel il travaillera pendant plusieurs années, et notamment sur de très nombreux dossiers allemands qui avaient été saisis.

Ces documents, qui mettent en lumière les rouages du IIIe Reich, vont le fasciner et inspirer le thème de sa thèse de doctorat à l’université Columbia de New York, choisi en 1950 sous la direction de Franz Neumann : la Bureaucratie sous l’Allemagne nazie. Dans les années qui suivent la fin de la guerre, la principale problématique qui sous-tend ses recherches sur l’Holocauste, aussi bien sur le plan de l’histoire que sur celui des sciences sociales, est la suivante : comment un Etat et une société modernes peuvent-ils se transformer en une entreprise de massacre, barbare mais hautement efficace ? Le terme Holocauste n’était pas encore employé à cette époque (Shoah était seulement utilisé dans le Yishouv, la communauté juive de Palestine avant la création d’Israël), et le sort réservé aux juifs était perçu comme l’une des atrocités parmi d’autres, commises par les nazis, peut-être la pire.

Hilberg achève sa thèse en 1955. C’est cette version complétée qui constituera la grande étude de référence sur la Shoah, La destruction des juifs d’Europe, publiée en 1961. Quelques recherches historiques complètes étaient parues antérieurement (celles de Léon Poliakov, en 1951, de Gerald Reitlinger, en 1953, et de Joseph Tenenbaum, en 1956), mais, depuis sa publication, l’opus magnum de Hilberg a servi de socle à toutes les analyses et recherches universitaires sur l’Holocauste. Les forces et les faiblesses de l’étude de Hilberg se résument en deux points.

Premièrement, il a abordé la Shoah en tant que chercheur en sciences politiques et non en historien, considérant ce phénomène comme une unité clairement définie, dont la durée s’étend sur toute la période de domination du nazisme en Allemagne, de 1933 à 1945.

Deuxièmement, il a axé son travail sur la bureaucratie du pouvoir en place. Ce grand spécialiste, doté d’un excellent esprit d’analyse, d’immenses connaissances et d’une formidable mémoire, a réussi à décrire, d’une manière remarquable, comment l’administration d’un Etat moderne et très développé s’est adaptée à des objectifs vagues, fixés au plus haut niveau par Hitler. Pour Hilberg, ce dernier n’a d’ailleurs joué qu’un rôle secondaire, car lui-même ne savait pas au départ, en 1933, où il voulait aller exactement. L’antisémitisme n’était pas chose récente et le racisme était partout présent, y compris aux Etats-Unis. C’est la bureaucratie qui a fait la différence, avec la mise en place d’un «processus de destruction» (le concept-clé mis en avant par Hilberg), qui a entraîné une fuite en avant. Du flou initial à l’immense projet de mort, symbolisé par Auschwitz, la progression est linéaire et suit des étapes administratives claires (définition des «juifs», expropriation, concentration, extermination).

Abordée sous cet angle, la leçon de la Shoah est universelle et révèle les dangers de l’Etat moderne, qui doit se doter de moyens de contrôle et de contre-pouvoirs face à la puissance, presque sans limites, de l’administration centralisée. Dans une autre étude édifiante, German Railways, Jewish Souls (chemins de fer allemands, âmes juives), Hilberg présente le fonctionnement d’une institution d’Etat, apparemment inoffensive, et montre comment la direction du Reichsbahn, l’entreprise ferroviaire allemande, a rendu le système de déportation fluide et efficace.

Dès la seconde moitié des années 1960, les recherches sur l’Holocauste se multiplient rapidement et l’ouvrage de Hilberg devient incontournable dans l’enseignement universitaire sur ce thème. En 1985, Hilberg publie une version, complétée en trois volumes, de son étude, qui sera traduite dans de nombreuses langues, dont le français (la Destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988).

Israël réserve alors un accueil difficile à ce livre. En 1957, peu après sa rédaction, le manuscrit est soumis, par l’intermédiaire de Philip Friedman - qui était peut-être le plus grand spécialiste de l’Holocauste à cette époque -, au mémorial de Yad Vashem pour être publié. Le président de l’institution, le professeur en histoire Ben-Zion Dinur, et son directeur, Jozeph Melkman (plus tard Jozeph Michman, le père de l’auteur de cet article), donnent tout d’abord leur accord, puis le retirent. Ce n’est pas la qualité du livre qu’ils remettent en cause, celui-ci est considéré comme l’étude la plus complète publiée jusqu’alors, mais le jugement que porte Hilberg sur l’attitude des juifs envers les nazis, et notamment sur celle des Judenräte (conseils juifs) qu’il considère comme un rouage de la machine de mort. Hilberg écrit :

«Si nous devions examiner […] le schéma de comportement des Juifs, nous verrions que ses deux caractéristiques essentielles consistaient en une alternance de suppliques et de soumissions. Comment expliquer cette combinaison ? Quels facteurs lui donnèrent-ils naissance ? […] Ils [les juifs] espéraient que, d’une façon ou d’une autre, la pression allemande s’émousserait. Cet espoir se fondait sur deux mille ans d’expérience. En exil, les Juifs avaient toujours été une minorité, toujours menacés, mais ils avaient appris qu’ils pouvaient détourner la destruction ou y survivre en apaisant et en se conciliant leurs ennemis […] Cette expérience était si profondément enracinée dans la conscience juive qu’elle avait à présent force de loi […] On ne désapprenait pas une leçon vieille de deux mille ans ; les Juifs étaient incapables d’opérer un tel revirement [vers la résistance, lorsque leurs dirigeants eurent compris] que le processus de destruction moderne, tel une machine, allait engloutir le monde juif européen» (Op. cit. Tome II, p. 896).

Hilberg grandit dans une famille sioniste révisionniste, à Vienne, où opère le mouvement de jeunesse de Jabotinsky. L’opinion qu’il se fait de l’attitude des juifs de la diaspora et des conseils juifs est également majoritaire en Israël dans les années 1950. Hilberg nourrit donc l’espoir que le plus grand mémorial dédié à la Shoah de l’Etat juif soit la première institution à accepter son livre. C’est pourquoi il ne comprend pas la décision des historiens de Yad Vashem, qui voient dans son étude une généralisation injuste de l’attitude des juifs. Se sentant insulté, il portera un regard défavorable sur Yad Vashem pendant plusieurs décennies. En Israël, aucun éditeur n’a pris l’initiative de publier le livre.

Par la suite, une seconde polémique éclate. En effet, Hilberg travaille surtout sur des archives, notamment allemandes, et, jusqu’à sa mort, il n’accorde que peu de crédit aux témoignages des survivants (voir Holocauste : les sources de l’histoire, 2001). Israel Gutman, historien à Yad Vashem qui a pris part à la révolte du ghetto de Varsovie et a survécu à Auschwitz, est, pour sa part, largement en faveur de l’utilisation de ces récits, tout en y portant un regard critique. D’ailleurs, ce point constitue régulièrement un important sujet de discorde, direct ou non, entre les deux hommes.

Quoi qu’il en soit, le livre de Hilberg fut, et est toujours, utilisé dans les universités israéliennes pour enseigner l’Holocauste. Hilberg a même été invité à plusieurs reprises à Yad Vashem, en particulier pour participer aux conférences internationales sur les conseils juifs (1977) et sur l’historiographie de l’Holocauste (2004). A l’occasion de cette dernière conférence, Hilberg prononce son discours de conclusion devant une salle comble. Immédiatement après, Yad Vashem décide, avec divers instituts de recherche et universités, de finalement entreprendre la traduction du livre de Hilberg, qui accueille la nouvelle avec enthousiasme. Celui-ci apporte de nombreuses révisions à son ouvrage et répond aux questions des spécialistes de Yad Vashem. La traduction en hébreu, qui devrait être prête dans le courant de l’année à venir, constituera donc la version la plus récente et la plus précise. Hilberg ne pourra, hélas, pas assister à cet acte final qu’il avait tant appelé de ses vœux.

 

© Dan Michman *

 

* Professeur d’histoire juive contemporaine, université Bar-Ilan, historien en chef à Yad Vashem (musée de l’Holocauste). Auteur de Pour une historiographie de la Shoah (In Press, 2001).

 

(Texte traduit de l’anglais par Architexte, aimablement signalé par Moïse Rahmani.]

 

Mis en ligne le 23 août 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org