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Christianisme

Après le siège de la Nativité, où en est le Vatican avec le conflit israélo-palestinien? M. Macina
24/11/2007

Depuis la fermeture du site Proche-Orient.info, cet article, parmi d’autres que j’avais rédigés pour ce site, n’était plus accessible. Je le remets en course avec retard, pour les besoins de la documentation. (Menahem Macina).

21 mai 2002

 

L’affaire de la Nativité à Bethléem laissera des stigmates très profonds dans les relations entre le Vatican, Israël et les Juifs. Au fil des semaines, on pouvait suivre dans les organes officiels du Vatican l’évolution politique du Saint Siège. Passé sans vergogne des accusations les plus graves à l’égard d’Israël, y compris dans les déclarations papales, à la reconnaissance timorée de la responsabilité d’Arafat. Analyse, pour Proche-orient.info, à travers la lecture de L’Osservatore Romano, de Fides,  et des communiqués du service de presse du Vatican.

 

Le 10 mai 2002, après trente neuf jours de tractations difficiles et la conclusion d’un accord laborieux sur le sort des terroristes palestiniens retranchés dans la Basilique de la Nativité à Bethléem, l’armée israélienne a levé le siège de l’édifice. Au delà des conditions et des modalités du compromis qui a mis un terme pacifique à une affaire embarrassante tant pour l’Etat d’Israël que pour les autorités religieuses en charge du lieu saint, cette épreuve de force inédite, dans laquelle l’Eglise catholique a joué un rôle déterminant, suscite quelques réflexions.

L’implication du Vatican dans la politique des États n’est pas chose nouvelle. A fortiori lorsqu’il s’agit de la « Terre du Ressuscité » (1). Ses interventions dans les affaires de la planète sont majoritairement dictées par son souci de protéger l’intégrité physique et la liberté religieuse des chrétiens dans le monde, ainsi que les institutions, organisations, intérêts et biens appartenant à l’Eglise, ou liés à sa cause. C’est donc exclusivement sous cet angle que sont examinées ici les attitudes et les déclarations officielles et officieuses de la hiérarchie catholique sur la délicate affaire du siège de la Basilique de la Nativité, à Bethléem.

Les rapports entre Israël et le Vatican ne sont pas au beau fixe depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Israël ne cache pas son malaise, voire son irritation, face à certaines attitudes du Saint-Siège, qu’il considère comme partiales et largement favorables à la cause palestinienne. Pour ne prendre qu’un exemple de peu antérieur, l’accord signé le 15 février 2000 entre le Saint-Siège et l’OLP - cette dernière agissant "pour le compte de l’Autorité palestinienne" -, est plutôt mal passé. Car y figurent deux formules, inquiétantes aux yeux d’Israël, même si la première est classique. En effet, non seulement l’accord "appelle… à un statut spécial internationalement garanti pour Jérusalem", mais le Saint-Siège et l’OLP déclarent - visant Israël sans le nommer - que "des décisions et des actions unilatérales, qui modifieraient le caractère spécifique et le statut de Jérusalem, sont moralement et juridiquement inacceptables" (2).

   Ajoutons que certaines expressions du pape lui-même n’ont rien fait pour améliorer le climat. Telle celle-ci (3):

« [Les populations de la région] sont en effet écrasées sous le poids de deux extrémismes différents qui (…) sont en train de défigurer le visage de la Terre Sainte. ».

Et pourtant, cette phraséologie apparaît comme modérée si on la compare à celle de l’organe officieux du Saint-Siège. On lit, en effet, dans L’Osservatore Romano du 10 mars 2002 (donc bien avant le siège de la Basilique de la Nativité) :

« Hier, jour le plus sanglant de ces dix-sept mois d’Intifada, quarante-quatre Palestiniens sont morts : des étudiants, des médecins et des enfants sont victimes d’une violence aveugle qui n’épargne pas les civils. Une chose est certaine : si, dans un premier temps, il semblait que l’on veuille humilier un peuple, maintenant, il semble qu’on veuille le détruire. »

   La sévérité des accusations atteint son apogée dans l’édition des 2-3 avril 2002 du même quotidien, citée plus haut (note 1) :

« Il est rare que l’histoire ait été violentée avec cette brutalité et ait opéré un tel retour en arrière, dans une volonté évidente d’humilier un peuple. Avec une suffisance irritante, on affirme que les attaques israéliennes seraient une défense contre le terrorisme. En réalité, ce qui est en train de se produire se profile comme une attaque lancée contre des personnes, des territoires, des lieux : les Lieux Saints. La terre du Ressuscité est profanée par le fer et le feu et continue d’être chaque jour victime d’une agression qui tourne à l’extermination. »

En effet, la nouvelle avait résonné comme un coup de tonnerre : des Palestiniens s’étaient réfugiés dans la Basilique de la Nativité, et l’armée israélienne non seulement assiégeait ce lieu saint, mais même – disait-on - osait tirer sur lui. Pourtant, si l’on se réfère au communiqué officiel (4 avril) de la Custodie de Terre Sainte (institution catholique qui dépend du Vatican), la responsabilité de la crise était clairement attribuée au camp palestinien :

« la situation problématique créée dans et autour de la Basilique est le résultat de l’irruption violente d’hommes armés qui s’y sont ensuite barricadés ».

   Dès lors, les rumeurs les plus incontrôlées vont circuler. Elles sont d’origine palestinienne, et s’imposent, malgré les démentis d’Israël et ceux des faits.

« Un prêtre a été tué à Bethléem, au couvent des sœurs de Sainte Brigitte »,

sous-titre dramatiquement l’article déjà évoqué (voire note 1). Par la suite, la nouvelle a fait long feu.

Le 3 avril, le journal catholique français La Croix rapporte ce propos du Patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah (4) :

« La basilique, une église, est un lieu de refuge pour tout le monde, même pour des guerriers ou des combattants, pourvu qu’ils jettent bas leurs armes, et dans ce cas nous avons l’obligation de donner refuge que ce soi[en]t des Palestiniens ou des Israéliens. »

Démenti immédiat de la Custodie de Terre Sainte, dans son communiqué déjà évoqué :

« Quelques organes de presse ont affirmé que c’est le patriarche Latin de Jérusalem qui avait offert l’asile dans la Basilique de la Nativité à un important groupe de personnes non armées. Cette information n’est pas digne de foi… ».

Ce qui n’empêche pas le porte-parole de la Custodie, le P. David Jaeger, d’adresser, le 5 avril, cet appel urgent aux journalistes italiens qui se sont réfugiés chez les Pères Franciscains, dans le Sanctuaire de la Nativité :

« Je fais appel, au nom de mes confrères assiégés et menacés, aux amis journalistes pour qu’ils ne sortent pas, qu’ils ne nous abandonnent pas en ce moment aussi grave et dangereux. La présence des journalistes de la télévision italienne et d’autres chaînes et journaux, représente toujours une petite garantie, même si elle est faible, ou du moins la possibilité d’alerter sans tarder l’opinion publique mondiale au cas où la situation en arriverait à se dégrader. Je fais appel au sens professionnel et au sens de l’humanité de ces amis journalistes. » (Fides).

Le pape lui-même, s’il faut en croire l’un des religieux interviewés par téléphone, aurait exhorté les religieux à « résister » et à « continuer de protéger les Lieux Saints » (5).

Il faudra attendre le 8 avril pour que la tendance à l’accusation d’Israël s’inverse. En effet, à cette date, un communiqué du directeur du Service de Presse du Vatican, où pointe encore l’inquiétude d’une intervention israélienne musclée à l’intérieur de la Basilique, émet cette constatation sévère (6):

« 200 hommes – dont quelques-uns sont armés - se sont introduits dans la Basilique de la Nativité, créant ainsi un précédent qui n’a pas son équivalent dans l’histoire séculaire des Lieux Saints chrétiens. »

Puis, c’est le silence officiel complet durant une dizaine de jours, alors que s’ouvrent des tractations. Que s’est-il dit, lors de la rencontre entre Powell et les Patriarches et dignitaires chrétiens de Terre Sainte ? Nul ne le sait. Toutefois, à en juger par les dépêches des jours qui suivirent, il semble que le vent ait tourné et qu’en haut lieu, on se soit convaincu que l’obstination et l’agressivité ne sont pas le fait du camp israélien, mais bien de celui d’Arafat. En témoigne la lettre adressée à ce dernier et rendue publique par plusieurs évêques italiens, pour lui demander "de retirer toute réserve et tout obstacle" afin de permettre les négociations, et résoudre l’impasse qui s’est créée autour de la question de la Basilique de Bethléem. Et les évêques d’insister auprès d’« Arafat pour qu’il "n’utilise pas le Lieu Saint à des fins propres, ainsi que les personnes qui s’y trouvent", ni ne "subordonne leur sort à tout autre objectif, pour juste et compréhensible qu’il soit en lui-même" » (Fides, 19 avril).

A en juger par la discrétion qui a prévalu dans l’ensemble des médias catholiques accrédités, concernant le prétendu massacre dont se serait rendue coupable l’armée israélienne à Jénine, il semble que, à l’instar de ce qui se passe dans l’administration américaine, les organes officiels de l’Eglise soient sur le point de réviser drastiquement le soutien inconditionnel qu’elles accordaient à Arafat. Toutefois, il convient de rester réaliste. L’Eglise compte des millions de fidèles dans plusieurs parties du monde à majorité musulmane. Sans parler de la minorité chrétienne de Terre Sainte, qui vit surtout en milieu palestinien -, et qui sont des centaines à avoir déjà payé de leur vie le fait d’être chrétiens, des milliers, voire des dizaines de milliers, à avoir dû la quitter. Bien des méandres de la politique vaticane sont à interpréter à la honteuse lueur de ce chantage – implicite mais réel – qui incite la hiérarchie à ne pas déplaire aux maîtres de l’heure.

Israël a pu mesurer, une fois de plus, la précarité de sa position diplomatique, face à la charge émotionnelle religieuse énorme que recèlent les lieux saints de la chrétienté. A en croire J.-P. Perrin, dans Libération du 11 mai 2002 :

« L’Etat hébreu a mal apprécié l’émotion des Eglises".

Ses adversaires, par contre, ont su l’utiliser avec audace, parvenant presque à faire de Tsahal le violeur de l’immunité des lieux saints, qu’ils avaient eux-mêmes investis, armes à la main - ce qui, en droit international, constitue à proprement parler un crime de guerre.

Il reste que cette crise a révélé des antagonismes insoupçonnés, des contentieux mal apurés, des préventions ataviques et des méfiances profondes entre Israël et les Eglises en général, le Vatican en particulier (7).

Enfin, la résurgence d’expressions et de sentiments – que l’on croyait définitivement bannis du vocabulaire chrétien et qui, au-delà des Israéliens, visent les juifs en tant que tels – peut faire craindre que « l’enseignement du mépris » (8) ne soit encore vivace. Aux spécialistes d’en juger.

Menahem Macina

© Proche-orient.info

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Notes :

(1) « A ferro e a fuoco la terra del Risorto » (La terre du Ressuscité est à feu et à sang), L’Osservatore Romano, 2-3 avril 2002 ; voir aussi les commentaires critiques de Sandro Magister sur le site chiesa.espresso (en italien). 
(2) Voir la brève mais pertinente analyse de Jacques Tarnov, dans L’Arche n° 505, de mars 2000.
(3) Voir « Discorso del Santo Padre » (13 décembre 2001), sur le site du Vatican.
(4) Pour l’International Christian Embassy in Jerusalem (ICEJ), c’est le Patriarche lui-même qui aurait conseillé à des membres de la milice locale des Tanzim d’utiliser la Basilique comme lieu de refuge, en cas de besoin. Cette organisation non officielle, voit dans le fait que Mgr Sabbah n’était pas au nombre des négociateurs de l’accord, une sanction tacite du Vatican pour cette initiative peu conventionnelle. Voir ICEJ News Service from Jerusalem,

6. Voir "Fatah pre-planned break-in at Nativity Church". 
(5) A l’époque de la rédaction de cet article, je m’appuyais sur une dépêche relayée par Yahoo Italie (http://it.news.yahoo.com/020415/1/1t91m.html). Malheureusement, ce lien est désormais inactif, et je n’ai pu retrouver trace de l’information.
(6) Le Révérend M. Hedding, un baptiste, qui dirige L’ICEJ (International Christian Embassy in Jerusalem), avait déjà mis les choses au point, en son temps, dénonçant même l’implication de Mgr Sabbah ; voir ses propos sur le site Baptist Press 
(7) On peut juger à quel point cette méfiance est fondée en lisant les propos de Jean-Paul II, qui figurent dans une allocution du 13 décembre 2001, intitulée « "Incontro sul Futuro dei cristiani in Terra Santa" » (Rencontre sur l’Avenir des chrétiens en Terre Sainte), dans laquelle il parle des populations de la Terre Sainte « écrasées par le poids de deux extrémismes [entendez : israélien et palestinien] qui (…) sont en train de défigurer le visage de la Terre Sainte. » Voir ma réaction à ces propos: M. Macina, "Selon Jean-Paul II, deux extrémismes défigurent la Terre Sainte".
On lira également avec intérêt les interviewes, réalisées par l’Upjf, auprès de personnalités chrétiennes de Terre Sainte, et qui figurent dans un film intitulé « Les Chrétiens dans le monde de l’Islam », réalisé par l’Upjf.
(8) L’expression est de Jules Isaac, pionnier juif de la reconnaissance par l’Eglise de la responsabilité des chrétiens dans l’antisémitisme et ses conséquences néfastes, qui culminèrent dans la Shoah.

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Mis en ligne le 23 novembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org