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Christianisme

Un remarquable dialogue judéo-catholique en France, par Véronique Chemla
27/12/2007

Un compte-rendu fort utile de Véronique Chemla, toujours égale à elle-même dans ce genre d’exercice. Ce n’est pas le lieu, ici, d’exprimer en détail ce que je pense de cet événement organisé par le CRIF. N’ayant pas été invité, je ne peux en parler comme l’a fait V. Chemla, mais je considère que le seul fait que cette rencontre ait eu lieu est, en soi, une chose importante. (Menahem Macina).

25 décembre 2007

 

Texte repris du site de Guysen International News
 

Voir aussi l’interview du Dr Prasquier, Pdt du CRIF, à propos de ce colloque.

 

Le 11 décembre 2007, l’Hôtel de Ville de Paris a accueilli le colloque organisé par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) Dix ans après la Déclaration des évêques de France à Drancy : quel dialogue pour l’avenir ? L’occasion de mesurer les progrès accomplis. Une rencontre de haut niveau entre responsables d’organisations, juives et catholiques, d’institutions publiques, françaises et étrangères, marquée par un hommage au cardinal Jean-Marie Lustiger.

Par ces rencontres, similaires à celles organisées par le CJE (Congrès juif européen) en 2002, 2003 et 2005, le CRIF manifeste son souci de renforcer ses relations avec le monde catholique.

Ce rapprochement entre juifs et catholiques s’esquisse dès « la première moitié du XXe siècle. Des chrétiens interviennent en faveur du peuple d’Israël », souligne Michel Gurfinkiel, membre du comité éditorial de Valeurs actuelles, devant les 300 spectateurs de ce colloque, organisé en association avec le CRIF et le Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme (SNRJ). Et cet éditorialiste loue « l’effort intellectuel remarquable de l’Eglise de France… La renaissance religieuse du judaïsme français depuis 40 ans a redonné une certaine vitalité au monde chrétien ».

 

Emergent de ce dialogue des figures exceptionnelles : Jules Isaac, « historien agnostique dont l’épouse et la fille périssent à Auschwitz et qui est taraudé par la question « Y a-t-il un antisémitisme dans les Evangiles ? ». Le grand rabbin Jacob Kaplan qui coopère, à Lyon, avec le cardinal Gerlier, primat des Gaules, pour sauver des juifs persécutés sous l’Occupation. Et le père Dujardin, le cardinal Albert Decourtray, Mgr Jean-Marie Lustiger, Me Théo Klein, ancien président du CRIF.


 

La déclaration de repentance de l’Eglise


Cette histoire est jalonnée d’actes décisifs, notamment Nostra Aetate [§ 4], la déclaration [de repentance] des évêques de France (1997), signée à Drancy par les évêques faisant partie de diocèses où il y a eu des camps d’internement sous le régime de Vichy. 

Cette déclaration a « permis de prendre conscience du drame vécu », a expliqué Jean-Pierre Ricard, cardinal archevêque de Bordeaux, vice-président de la Conférence des évêques européens. C’est un « engagement à ne jamais revenir sur ce passage décisif, mais au contraire à le prolonger », a renchéri Mgr André Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France. Pour Gilles Bernheim, grand rabbin de la synagogue de la Victoire, cette « déclaration a marqué la continuité des générations, leur solidarité qui manque tant dans les nations et les corps constitués. L’individualisme actuel nous fait perdre le sentiment de la solidarité avec ce qui s’est passé. Chaque génération se sent étanche [et revendique] son droit d’inventaire. C’est contre cet esprit que s’est affirmée cette déclaration qui implore le pardon de Dieu et ne nomme pas les juifs pour ne pas les acculer à une réponse impossible. C’est l’esprit saint : ne rien attendre en retour ».

Un dialogue sincère qui interpelle


Ce « courage de l’église de France » est salué par le grand rabbin de France, Joseph-Haïm Sitruk, qui n’a pas pu rester jusqu’à la clôture du colloque.

Quelques décennies ont suffi pour permettre le passage de « l’enseignement du mépris » (Jules Isaac) à « l’enseignement de l’estime » (grand rabbin Kaplan) grâce à une réflexion « sur ce qui est commun et sur ce qui sépare les deux religions » (cardinal Lustiger), grâce à un dialogue sincère, profond, marqué par la volonté « d’aller à la racine des problèmes et des malentendus pour comprendre ce qui blesse l’autre et en sortir vivifié. Une relation bâtie sur le roc, et non sur le sable », relève le père Patrick Desbois qui a participé à un Shabbat de Bné Hakiva, à l’initiative de Michel Gurfinkiel.

Les fruits de ce dialogue ? - Yahad - In Unum (1), une association qui recherche les traces de la Shoah par balles, en Ukraine (2) et a favorisé, à New York, le dialogue dans une yeshiva (institution formant les rabbins) entre cardinaux et évêques, européens et sud-américains, et représentants du judaïsme orthodoxe américain, dialoguant sur les règles halachiques et l’éthique catholique.

Autres exemples récents : la solidarité de l’église catholique lors de l’assassinat antisémite d’Ilan Halimi, la dénonciation par Roger Cukierman, alors président du CRIF, d’une caricature du pape Benoît XVI, en avril 2005, sur Canal + (3), ou le pèlerinage en Terre Sainte d’une délégation de 600 évêques, prêtres et paroissiens, menée par Mgr André Vingt-Trois (février 2007).

Les dignitaires de l’église catholique s’impliquent résolument dans ce dialogue auquel ils initient leurs futurs prêtres. Le père Norbert Hoffman, responsable du conseil pontifical chargé des relations avec le judaïsme, se souvient avoir découvert ce dialogue pendant ses études de séminariste.

En atteste aussi la profondeur de la réflexion reflétée dans les discours tenus lors du colloque, et les mots choisis par le pape.

« Le pape Jean-Paul II a [ainsi désigné les juifs] à Rome : « Nos frères préférés et, d’une certaine manière, nos frères aînés », rappelle René-Samuel Sirat, grand rabbin du Consistoire, qui prône un « long travail de pédagogie et de témoignage à mettre en place ».

Le grand rabbin Gilles Bernheim exhorte à « apprendre à connaître le judaïsme, à s’abreuver à ses sources. Pour l’Eglise, cela implique une profonde remise en cause de son identité, une capacité de ré-envisager les modalités de filiation avec le peuple juif. L’antijudaïsme chrétien ne sera dépassé que lorsque les chrétiens seront parvenus à percevoir pourquoi les juifs ont dit non à Jésus, dans un sens positif (4) ».

Et Gilles Bernheim de rappeler combien était nécessaire « une capacité à se remettre en question face aux questionnements de l’autre ». Il a invité ses coreligionnaires à se demander s’ils ont pris « assez conscience des remises en question des églises et se sont impliqués dans ce dialogue ».


Le cardinal Aaron-Jean-Marie Lustiger, juif ou catholique ?

Pour rendre hommage au cardinal Lustiger, des souvenirs personnels sont égrenés : son rôle discret pour trouver une solution au problème posé par le Carmel à Auschwitz, ses « relations privilégiées fondées sur l’estime réciproque » avec le pape Jean-Paul II, son émotion lors de sa première visite personnelle à Auschwitz (2005) devant la « petite maison blanche », où a commencé l’extermination systématique de Juifs, et où a péri sa mère, déportée début 1943, et sa revendication d’une double identité.

Le cardinal Lustiger a défini sa conversion au catholicisme comme un « accomplissement » de son judaïsme. Une expression qui « ne voulait pas choquer », mais qui a suscité des questionnements de fidèles des deux religions et avivé une méfiance dans le monde juif : le judaïsme « s’accomplirait-il » dans le catholicisme ? Ce dialogue interconfessionnel est-il un leurre ?

« La position de la tradition juive vis-à-vis des convertis est ancienne et en apparence paradoxale : ils restent considérés comme juifs sur le plan civil. En revanche, on porte sur eux un regard hostile : voir un juif quitter le judaïsme est considéré avec douleur, étant donné le faible nombre de juifs dans le monde. Le cardinal Lustiger ne pouvait se qualifier de juif. Mais la façon dont lui se voyait est un élément fondamental de sa personnalité et ne peut pas être négligée », précise le Dr Richard Prasquier, président du CRIF.

« Mon ami, le cardinal Lustiger » définissait [par le terme accomplissement] sa « trajectoire spirituelle personnelle et particulière, le chemin d’un adolescent, puis d’un homme qui, ayant eu peu de transmission familiale de la tradition juive, a trouvé la plénitude de sa quête spirituelle dans la rencontre avec Jésus. Le cardinal Lustiger a vécu et est mort en chrétien », constate le Dr Richard Prasquier (5).


« Irrésistiblement et irrémédiablement entraînés par trois voyages »


Ouvrant cette rencontre, Anne Hidalgo, Première adjointe au Maire de Paris, envisageait la mutation de ce dialogue en un trilogue incluant l’islam.

Comme en réponse, Michel Gurfinkiel désigne le livre commun aux juifs et chrétiens, la Bible hébraïque, et mentionne les difficultés du dialogue, certes indispensable, avec l’islam : « le développement, au sein de l’islam, d’un courant radical, et la croyance de l’islam que les livres des juifs et des chrétiens seraient falsifiés, la vérité pour les musulmans étant inscrite dans le Coran ».

Ce chemin parcouru entre juifs et catholiques français pourrait devenir « un modèle pour l’Espagne », estime Henar Corbi Murgui, responsable de la direction des affaires religieuses du ministère espagnol de la Justice, qui assure la tutelle sur les cultes. Evoquant les persécutions anti-juives dirigées par l’Inquisition, elle espère une repentance de l’Eglise. Elle exprime également « l’orgueil d’un pays qui a su avoir son heure de gloire »… dans al-Andalous. Un mythe de la tolérance, qui cèle la réalité de la dhimmitude.

 

Mgr André Vingt-Trois conclut en invitant l’assistance, très attentive et nombreuse, à « cette heure tardive », à « effectuer trois voyages - deux à la surface de la terre, et un, en profondeur, en chacun de nous - et à y entraîner les jeunes ».

Le premier voyage consiste à se rendre à Auschwitz-Birkenau : « L’identité juive a été conditionnée par ce qui s’y est passé. La Shoah est un élément fondamental du changement dans nos relations avec les juifs. On ne peut pas expliquer conceptuellement ce qui est impensable. On ne peut le faire découvrir que par une expérience sensible ».

Le deuxième voyage réside dans le séjour en Terre sainte « pour montrer que Jésus était juif et comprendre le rapport du christianisme au judaïsme... par les traces historiques, archéologiques, du passage [du Christ] et par l’expérience du pays où il a vécu. Ce voyage contribue aussi à faire découvrir concrètement quelque chose de la confrontation et du dialogue des religions : judaïsme, christianisme, à travers les chrétiens d’Orient, l’islam ».

Le troisième voyage, « en profondeur, [vise à] acquérir le minimum d’équipement nécessaire pour mettre des mots sur les deux voyages précédents. Avoir des mots pour dire et pour comprendre, pour interpréter et pour partager ce qu’on a vécu ».

 

Quelques regrets d’une spectatrice, cependant : l’absence d’un dialogue entre orateurs, le manque d’une voix un peu discordante (6) et d’informations sur les actions entreprises par les Consistoires en direction du milieu éducatif, juif et catholique : visites de synagogues, etc.


Notes

(1) Adresse du site.

(2) Père Patrick Desbois et Levana Frenck, « L’Opération 1005 : des techniques et des hommes au service de l’effacement des traces de la Shoah ». Les Etudes du CRIF n° 3, 2006 : Première Partie ; Deuxième Partie.

(3) Les évêques de France, le CRIF et le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) avaient protesté après la diffusion d’un sketch des Guignols de l’info, surnommant Adolf II le nouveau pape Benoît XVI. Le CRIF a estimé : « Il est plus que vraisemblable que, si les auteurs de cette émission avaient eu le même âge et étaient nés dans le même pays que le pape, ils auraient été membres de cette organisation. Le pape a largement montré son refus de l’antisémitisme ». La direction de Canal + a « exprimé ses regrets ». Le producteur de cette émission déclarait : « La caricature concernant la jeunesse de Benoît XVI était un raccourci malheureux ». La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) a exprimé sa solidarité avec les auteurs de ce sketch.

(4) Mgr Jean-Marie Lustiger, Mgr Jean-Pierre Ricard et Mgr Philippe Barbarin, « L’Eglise et l’antisémitisme ». Etudes du CRIF n°7. Paris, 2005. 24 pages. 

(5) Richard Prasquier, « Mon ami le Cardinal Lustiger ».

(6) Jacques Duquesne, ancien directeur du Point et écrivain, note : « Le christianisme n’accomplit pas le judaïsme. Il est une révolution… Le Dieu de Jésus n’est pas celui de Moïse… Je suis parfois agacé, à la messe, d’entendre lire aux fidèles les textes de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, textes sans doute bien choisis, mais qui sont quelque peu – et parfois beaucoup – en contradiction avec ce que va lire ensuite et les propos que va tenir le prêtre ». Information juive, octobre 2007, p. 12.


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CHRONOLOGIE

30 juillet - 5 août 1947 : La conférence de Seelisberg (Suisse) examine les causes de l’antisémitisme chrétien et publie une déclaration en 10 points pour éliminer les préjugés antijuifs : « Jésus est né d’une Vierge juive. Les premiers apôtres étaient juifs. Eviter d’user le mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus. Eviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réservé pour une destinée de souffrances ».

Juillet 1958 : Mort du pape Pie XII. Election du pape Jean XXIII.

13 juin 1960 : Le pape Jean XXIII reçoit Jules Isaac, historien et président de l’association Amitié hébraïque-chrétienne. Il lui promet la préparation d’un texte concernant les juifs.

18 septembre 1960 : Le pape Jean XXIII charge le cardinal Agostino Bea des relations avec les juifs.

1962-1965 : Vatican II, IIe concile œcuménique du Vatican.

28 octobre 1965 : Le pape Paul VI promulgue la déclaration de Vatican II, Nostra Aetate, sur l’attitude de l’église à l’égard des religions non chrétiennes, adoptée, par 2 221 voix pour et 88 voix contre. « Que tous aient soin de ne rien enseigner dans la catéchèse ou la prédication de la parole de Dieu qui puisse faire naître dans le cœur des fidèles la haine ou le mépris envers les juifs ; que jamais le peuple juif ne soit présenté comme une race réprouvée ou maudite ou coupable de déicide. Ce qui a été fait dans la passion du Christ ne peut nullement être imputé à tout le peuple alors existant et encore moins au peuple d’aujourd’hui » [§ 4].

Octobre 1968 : Fondation du SIDIC (Service international de documentation judéo-chrétienne).

16 avril 1973 : La conférence épiscopale française publie les Orientations pastorales du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme.

Mai 1985 : La Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, du Vatican, publie Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’église catholique.

Avril 1986 : Première visite d’un pape dans une synagogue : le souverain pontife Jean-Paul II se rend à la grande synagogue de Rome. Il y qualifie les juifs de « frères aînés des chrétiens ».

30 décembre 1993 : Le Saint-Siège et l’Etat d’Israël signent un accord fondamental. Les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et Israël débutent le 15 juin 1994.

30 septembre 1997 : Déclaration de repentance des évêques français au Mémorial de Drancy.

16 mars 1998 : Le Vatican publie Souvenons-nous : une réflexion sur la Shoah.

Mars 2000 : Le pape Jean-Paul II se rend en Israël. A Jérusalem, il visite Yad Vashem et se recueille au Kotel (mur occidental du Temple).

Janvier 2004 : l’association Yahad-In Unum – « Yahad » et « In Unum » signifient l’un et l’autre « ensemble » en hébreu et en latin – est créée, à l’initiative du cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et du cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, du rabbin Israël Singer, président du directoire du Congrès juif mondial (CJM), et Serge Cwajgenbaum, secrétaire général du CJM, afin d’approfondir « la connaissance et la coopération entre catholiques et juifs ».

Août 2005 : Le pape Benoît XVI se rend à la synagogue de Cologne, ville qui abrite la communauté juive la plus ancienne d’Allemagne.

 

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© Guysen International News

 

Mis en ligne le 26 décembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org