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Shoah

Un scandale qui ne fait pas la "une": le dénuement des rescapés de la Shoah, en Israël
20/01/2008

Un internaute m’écrit ce qui suit : « Je viens de voir un reportage qui m’a bouleversé : 50 000 rescapés du massacre nazi vivent en Israel, en dessous du seuil de la pauvreté. Parler de l’affaire Al-Dura (dont tout le monde se moque, l’antisémitisme triomphant de toutes les preuves que vous pourrez fournir), est une chose, voir l’Etat d’Israël laisser dans le besoin ceux-là mêmes qui ont contribué à son édification est une autre chose, qui me touche profondément. Il serait bon que vous en parliez dans vos chroniques, au lieu de tant insister sur ce coquin d’Enderlin, qui s’en tirera toujours, étant donné qu’il n’est que le pion d’un Etat Français d’un antisémitisme "feutré". Cordialement. » (Ygal Levine). Il est vrai que les affaires et événements qui défraient la chronique prennent souvent le pas sur les misères plus ou moins cachées, dont on parle peu. Mais il faut éviter tout simplisme. En matière de défense et d’illustration de l’Etat d’Israël et du peuple juif (Hasbarah), il n’y a pas d’ordre de grandeur à respecter : on ne saurait opposer ceci de préférence à cela, car tout est important. Par ailleurs, notre site ne parle pas que de l’affaire al-Dura : celles et ceux qui le consultent régulièrement le savent et ne nous font pas ce reproche. Néanmoins, pour donner satisfaction à ce qu’il y a de fondé dans l’interpellation de cet internaute, je documente à nouveau (*), aujourd’hui, le scandale des rescapés de la Shoah, qui survivent chichement en Israël. Le premier article – qui est dû à une journaliste du quotidien "Libération" - est uniquement émotionnel : illustré de témoignages poignants, il ne constitue pas une analyse. Tout autre est le second, dû au Dr Pasquier, du CRIF, qui procède à un résumé historique, succinct mais utile, des accords internationaux d’indemnisation, conclus avec l’Allemagne et l’Autriche, et rappelle les critères techniques qui président à l’attribution des indemnités ; sa conclusion n’en est pas moins sévère à l’égard du gouvernement israélien. (Menahem Macina).

* Voir, entre autres, les articles suivants, qui remontent à 2006 et sont remis en ligne aujourd’hui : C. Azoulay : "Se souvenir des morts sans oublier les vivants : l’action en marche" ; Ambre Grayman, "Se souvenir des morts sans oublier les vivants : l’appel".  

 

1. Les oubliés de la Shoah, en Israël : « Désolés d’avoir survécu », Delphine Matthieussent

 

Le dénuement dans lequel vivent de nombreux rescapés de l’Holocauste est devenu une préoccupation nationale. Paroles de survivants.

21 septembre 2007

Libération http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/279879.FR.php

Jérusalem

 

La manifestation des oubliés de la Shoah devant les fenêtres du Premier ministre israélien le 5 août 2007. Reuters

 

« Désolés, nous avons survécu»…

Le spectacle, cet été, de survivants de l’Holocauste arborant l’étoile jaune et le pyjama rayé des déportés, sous les fenêtres du Premier ministre Ehud Olmert, a suscité un scandale. Comment l’Etat d’Israël, qui a placé la Shoah au centre même de la mémoire collective et de l’identité nationale, pouvait-il laisser dans la misère tant de rescapés du génocide nazi ? Leur détresse matérielle était certes connue du public depuis quelques années. En 2005, une étude de l’université hébraïque de Jérusalem estimait qu’au moins un quart des quelque 250 000 survivants réfugiés en Israël vivent en dessous du seuil de pauvreté. Beaucoup doivent notamment choisir entre l’achat de nourriture et celui de médicaments. Plus d’un tiers d’entre eux dépendent, pour passer l’hiver, de l’aide des associations caritatives qui leur fournissent couvertures et radiateurs.

Pensions insuffisantes

C’est l’annonce, début août, par le gouvernement d’une rallonge de 83 shekels (environ 15 euros) par mois et par survivant qui a mis le feu aux poudres. Face au tollé, suivi de cette spectaculaire manifestation à Jérusalem, Ehud Olmert a finalement promis 1 200 shekels (210 euros) par mois aux survivants des camps de la mort et des ghettos qui ne reçoivent de pension, à ce titre, ni de l’Allemagne ni d’Israël. Reste encore en discussion l’aide qui sera accordée aux Juifs de l’ex-URSS, arrivés en Israël au début des années 90. Nombre d’entre eux ne bénéficient ni de retraite ni d’allocations au titre des réparations de guerre, Moscou n’ayant conclu aucun accord avec l’Allemagne de l’Ouest après la guerre.

Selon les associations, sur les 250 000 rescapés encore vivants en Israël, environ 70 000 ont survécu aux ghettos ou aux camps de la mort, 30 000, clandestins, se sont cachés, et environ 150 000, originaires notamment de Pologne, ont échappé à l’avancée des troupes nazies en fuyant vers l’URSS.

«Il y a eu des exagérations lors du mouvement de protestation car tous les survivants reçoivent au moins l’assurance vieillesse du gouvernement A l’exception de 7 000 à 8 000 d’entre eux qui n’ont bénéficié d’aucune des différentes législations, ils reçoivent aussi une pension de l’Allemagne ou d’Israël au titre de rescapés de la Shoah»,

explique Noah Klieger, 81 ans, rescapé d’Auschwitz, journaliste et éditorialiste au quotidien Yédioth Aharonot.

«Il est vrai, ajoute-t-il, que pour ceux qui ne vivent que de ces sommes - au maximum 3 000 à 4 000 shekels [550 à 700 euros, ndlr] par mois -, c’est totalement insuffisant, car il s’agit de personnes âgées, souvent très malades.»

 

«Plus dépendants et plus seuls»

Leur dénuement n’est, certes, pas isolé puisque la pauvreté frappe 25 % de la population, comme l’a établi un récent rapport du ministère des Affaire sociales. Mais la détresse des survivants du génocide nazi est particulièrement inacceptable, souligne Noah Flug, président de l’association des organisations de survivants de la Shoah :

«Le problème éclate parce que la grande majorité des survivants a passé la barre des 80 ans et que, par définition, ils sont plus malades, plus dépendants et plus seuls que les autres. Le gouvernement se doit de les aider plus que les autres.»

Selon Noah Klieger, cette situation est le résultat des négligences des gouvernements successifs depuis plusieurs dizaines d’années.

«Olmert a payé les pots cassés alors qu’il était le premier à essayer d’y remédier. Pendant des dizaines d’années, les gouvernements n’ont pas prévu de rallonge budgétaire alors que l’aggravation de leur sort était prévisible, estime-t-il. Il fallait commencer à penser à eux il y a longtemps.»

 

Témoignages

Jenny Rosenstein : «Je prends juste du pain, du thé et un œuf dur». 

Le long couloir sombre de l’appartement de Jenny Rosenstein, un troisième étage sans ascenseur dans le centre de Tel-Aviv, est tapissé de ses peintures et de ses cauchemars. Jenny peint sans cesse. Des fleurs, parfois, souvent ses souvenirs du ghetto de Modilov-Podolsk, en Ukraine, où elle a été enfermée pendant deux ans alors qu’elle était âgée de 6 ans.

« Jusqu’en 1997, confie-t-elle, je n’ai pas pu parler de ce que les nazis ont fait à ma famille.»

A 8 ans, Jenny perd l’usage de la parole après avoir vu sa petite sœur de 3 ans massacrée à la hache par des responsables nazis du ghetto, et plusieurs membres de sa famille fusillés sous ses yeux. A la fin de la guerre, elle est soignée pour troubles psychologiques et mauvais traitements, d’abord dans des hôpitaux russes, puis en Israël où ses parents décident d’immigrer en 1950.

Plus de soixante ans après, Jenny, 72 ans, souffre de dépression, d’insuffisance cardiaque et de rhumatismes. Mère de deux enfants qui lui rendent visite

« une fois toutes les deux ou trois semaines, en vitesse»,

cette veuve vit des 1 100 shekels (environ 200 euros) de réparations allemandes et des 2 400 shekels (430 euros) d’assurance vieillesse qui lui sont versés tous les mois. Coiffeuse dès l’âge de 16 ans, elle n’a pas réussi à mettre d’argent de côté pour sa retraite.

« Je donnais tout l’argent à mes parents, et ensuite pour soigner mon mari.»

« Entre les médecins, les médicaments et toutes les factures que je dois payer, je ne m’en sors pas. Il y a des médicaments que je ne prends pas, parce qu’ils sont trop chers. Comme ces calmants pour les nerfs, qui coûtent 350 shekels [60 euros, ndlr] pour deux semaines, et qui ne sont pas remboursés. Parfois je n’achète plus de nourriture, je prends juste du pain avec du thé et un œuf dur.»


Elizabeth Dargutzki : «J’ai mes chats, et les voisins s’occupent de moi» 

«Je n’ai rien réclamé, je ne savais pas où demander. Je n’ai reçu qu’une fois 4 000 marks [environ 2 000 euros]. Tant que mon mari était là, nous nous en sortions. Mais maintenant, je suis complètement seule ; je souffre des jambes, et les 1 700 shekels [300 euros] de la sécurité sociale ne suffisent pas»,

explique Elizabeth Dargutski, 81 ans, appuyée sur son déambulateur, dans la petite cour nauséabonde qui jouxte son logement, dans un quartier pauvre de Jérusalem. Une vingtaine de chats de gouttière rôdent autour d’elle. Ils ont élu domicile dans sa chambre-salon-cuisine, où une odeur âcre rend l’air irrespirable.

«Je n’ai que mes chats, et les voisins s’occupent de moi et m’apportent à manger pour shabbat [le repas traditionnel juif du vendredi soir]»,

confie-t-elle.

«Quand je n’ai plus d’argent, je ne mange plus. Je prends juste une tasse de café. J’ai l’habitude. Quand j’étais cachée dans la forêt pendant la guerre, je restais parfois des semaines sans manger»,

ajoute-t-elle.

Originaire de Lituanie, Elizabeth a perdu toute sa famille, assassinée par les nazis, alors qu’elle était âgée de 13 ans.

«Nous étions dans le ghetto de Kaunas. Ils ont pris tout le monde, ma mère, mon père, mes sœurs. Comme j’étais très blonde, ils ont pensé que j’étais chrétienne. Ils m’ont dit que je n’avais rien à faire là, que le ghetto c’était pour les Juifs.»

Elizabeth s’enfuit et se cache dans la forêt pendant cinq ans, jusqu’à la fin de la guerre. Elle survit grâce à une vieille femme qui l’a prise en amitié.

«Elle aussi pensait que je n’étais pas juive à cause de mes cheveux blonds. Elle s’est occupée de moi comme une mère.»

Dans les années 60, elle parvient, avec son mari, à fuir le régime communiste et à immigrer en Israël.

«Je voulais vivre dans le pays des Juifs. Je sais que le gouvernement a besoin d’argent pour acheter des armes et pour défendre Israël. Je ne cours pas après l’argent. Je voudrais juste avoir assez pour vivre.»


Léopold Rozen : «Ehud Olmert touche quarante fois ce dont j’ai besoin» 

«La seule chose qui marche encore, c’est ma tête. Tout le reste est foutu»,

constate, sarcastique, Léopold Rozen, 85 ans, en montrant la liste des quelque trente médicaments qu’il devrait avaler quotidiennement. Les fils du respirateur d’oxygène, auquel il est branché dix-sept heures par jour, traînent sur le carrelage de son salon, à Holon, près de Tel-Aviv.

Evadé en 1943 du ghetto de Stanislav, en Pologne, Léopold a vécu caché deux ans dans la forêt, où il attrape la tuberculose. Soigné après la guerre, il est resté affligé d’une insuffisance respiratoire qui s’est aggravée avec l’âge. Il souffre d’asthme, mais aussi d’épilepsie, de problèmes cardiaques et a pratiquement perdu l’usage d’une main, transpercée d’une balle lors de son évasion.

De l’assurance vieillesse israélienne et des réparations versées par l’Allemagne, Léopold perçoit 5 000 shekels par mois (900 euros). Une somme insuffisante pour couvrir ses frais médicaux et le salaire de la jeune femme russe qui s’occupe de lui à temps plein. Celle-ci tient le petit appartement dans un état de propreté si impeccable, qu’on ne devine pas la détresse de son occupant.

«Je suis obligé soit de ne pas prendre certains de mes médicaments, soit de me restreindre sur la nourriture. Il y a des jours où je mange deux fois des œufs. Parfois, je ne mange pas de viande pendant une ou deux semaines»,

explique Léopold. Puis, étranglant un sanglot :

«C’est dur. Je suis né dans une famille riche. J’ai honte.»

Il est arrivé en Israël en 1956 :

«Les Polonais ne voulaient pas des Juifs, et personne ne voulait embaucher un invalide, privé d’une main.»

Ici, il travaille comme peintre en bâtiment, puis s’essaie à «toutes sortes de métiers» pour faire vivre sa femme, aujourd’hui décédée, et leurs trois enfants.

Sa misère actuelle le secoue d’une bouffée de colère :

«Le gouvernement s’en fout ! Ehud Olmert touche quarante fois ce dont j’ai besoin, et les ministres ne pensent qu’à leur salaire de 45 000 shekels [environ 8 200 euros]. Je ne demande rien, juste de vivre normalement.»

 
Delphine Matthieussent

 

© Libération

 

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Le scandale des survivants de la Shoah en Israël, Richard Prasquier

 

14/08/07

 

Sur le site du CRIF

 

 

La situation des survivants de la Shoah vivant en Israël a été, ces jours-ci, à la première page des journaux. L’état de très grande pauvreté dans lequel se retrouvent certains d’entre eux, a déclenché l’indignation. Alors que le Premier ministre, Ehoud Olmert, avait promis de  prendre le problème à bras le corps pour assurer aux survivants une vieillesse digne, la récente proposition de son  gouvernement d’augmenter les pensions de 120 000 survivants dans le besoin, de 83 shekels (environ 18 euros) par mois, a été reçue comme une humiliation et une aumône cynique, d’autant plus qu’elle s’accompagnait d’une promesse de revalorisation en 2011. Chaque année  10% environ  d’entre eux disparaissent !

 

Les survivants de la Shoah représentent une population très disparate, m’a indiqué Noah Fluh, que je viens de rencontrer à Jérusalem. Le  représentant des survivants israéliens à la Claims Conference http://www.claimscon.org/index.asp et au musée international d’Auschwitz m’a précisé que  les aides ou allocations qu’ils reçoivent ne sont pas identiques, et que leur niveau de vie est très différent d’un individu à l’autre.

La plus grande variable n’a rien à voir avec les aides. Elle dépend de la possibilité, pour le survivant, d’avoir effectué une carrière professionnelle lui permettant d’accéder à des droits normaux à la retraite. C’est le cas de la totalité des survivants venus en Israël alors qu’ils étaient encore jeunes, dans les années d’après-guerre. C’est aussi le cas de ceux, plus rares, qui ont mené une carrière professionnelle dans les pays occidentaux. En ce qui concerne les juifs venus de l’Europe de l’Est, un petit nombre, arrivé dans les années 50 ou 60, en général de Pologne ou de Roumanie, ont pu finir leur carrière professionnelle en Israël avec des droits à la retraite limités. Mais la plupart des survivants venus lors de la grande vague d’alyah de l’ex-Union Soviétique des années 90 étaient trop âgés pour travailler en Israël, et leur revenu a dépendu exclusivement des aides accordées.

L’autre facteur de disparité, d’ailleurs corrélé au précédent, dépend des allocations reçues de la Claim Conference, qui sont les conséquences des négociations du Congrès Juif Mondial et de l’Etat d’Israel avec l’Allemagne de l’Ouest, en septembre 1952, et qui sont fonction de l’époque d’arrivée et du lieu de départ des survivants. Les accords initiaux ont été suivis d’accords complémentaires, mais différents, en fonction de l’évolution de la situation politique : disparition du rideau de fer, unification de l’Allemagne, etc. Ainsi, le niveau des allocations versées par le gouvernement aux survivants venus en Israël avant 1953, était-il moindre que ce qu’ils recevaient s’ils vivaient en dehors du pays (1070 shekels [194 euros], au lieu de 2060 [374 euros]), la différence allant au budget israélien. Les survivants venus dans les années 50 recevaient une allocation un peu plus élevée, mais ne bénéficiaient en général plus des retraites professionnelles.

Mais il y a surtout ceux qui ne sont pas administrativement des "survivants" ("nitsolei haShoah"). Car ce terme a, en matière de compensations, des définitions précises: il faut, par exemple, avoir passé 18 mois dans un ghetto. Ainsi, ceux qui ont vécu dans le ghetto de Budapest, créé en 1944, ne sont, par définition, pas des ayants-droit, et n’ont reçu que l’allocation isolée pour travail  d’esclave. Surtout, il y a ceux qui ont fui ou qui ont vécu dans des territoires non envahis par l’armée allemande. C’est le cas de la plupart des réfugiés de l’ex-Union soviétique, qui cumulent donc toutes les causes de médiocre couverture. Ils reçoivent le "bitouah leumi" [Sécurité Sociale] et la "hashlamat hakhnassa", allocations [complémentaires] minimales, d’un montant d’environ 350 shekels [63 euros 50] par mois. Même quand elles s’accompagnent d’une aide au logement, elles sont insuffisantes pour vivre décemment.

Des négociations serrées sont actuellement en cours entre les associations de survivants et le gouvernement,  pour déterminer les aides qui seront effectivement données, une fois la proposition initiale du gouvernement unanimement rejetée.

Un argument passablement hypocrite du gouvernement est d’énoncer que d’autres vieillards en Israël, vivent aussi dans la pauvreté, après être passés par d’autres épreuves. Par exemple, ceux qui ont été chassés des pays arabes. Il ne faudrait pas les discriminer par rapport à ceux qui ont vécu dans les pays européens, déclarent des responsables politiques. Tout cela est parfaitement vrai, mais ne saurait être un argument pour faire moins que le minimum.

 

Richard Prasquier

 

© CRIF

 

Mis en ligne le 19 janvier 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org