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Shoah

Se souvenir des morts sans oublier les vivants : l’appel, Ambre Grayman
19/01/2008

(Menahem Macina).

Article remis en ligne ce 19 janvier 2008, après Motsa’ei Shabbat

 
 
"À l’ombre du souvenir des 6 millions de victimes, des milliers de rescapés vivent aujourd’hui dans le plus grand dénuement." Il y a quelques jours, notre confrère, Guysen – Israel News, mettait en ligne un article extrêmement émouvant et très interpellateur. Cet article, qui figure sur le site de Guysen, a suscité une vive émotion, suivie aussitôt d’un vaste mouvement de solidarité, que nous relayons également, sous le titre : "Se souvenir des morts sans oublier les vivants : L’action en marche".
 
 
24 avril 2006
 
 
Le 27 nissan (cette année, le 25 avril), comme chaque année, nous célébrons la mémoire des 6 millions d’êtres jetés en pâture à la pire barbarie jamais témoignée par l’homme à l’égard de l’homme.
  • Yom Hashoah : journée rappelant la fragilité d’un peuple aux os de verre pillés par l’inhumanité moderne.
  • Yom Hashoah : journée redonnant un nom et une histoire à ceux qui en furent brutalement privés.
  • Yom Hashoah : journée du questionnement aussi.
Pourquoi sommes-nous vivants ? Comment sommes-nous devenus un peuple libre sur notre terre ? À qui le devons-nous ?

Pour répondre à ces interrogations, rien de mieux que de nous pencher vers ceux dont la peau ridée garde encore la trace d’un tatouage bleu.

Depuis longtemps, Moshé, David, Noah ne sont plus des numéros. Pourtant, ils conservent, dans leur mémoire lourde et pesante, le souvenir de celui qui les fit passer, en l’espace de quelques mois, ou de quelques années, du rang d’homme au rang d’esclave.

Fiers et dotés d’un humour féroce, ils se confient avec réticence, las de devoir répéter l’horreur, mais fidèles au serment auquel ils se sont soumis lorsqu’ils sont sortis des camps : Attendre un peu, et puis, raconter, dire, rappeler, expliquer, pour que leurs amis, enfants, parents ou compagnons de misère ne meurent pas une seconde fois, et surtout pas pour rien.

Pardonner, mais ne jamais oublier : telle est la devise du Juif depuis la nuit de ces temps qui virent défiler, pogroms, discriminations, bannissements, honte et humiliation, viols et meurtres…

Ceux qui détiennent une partie du souvenir de cette sombre nuit sont encore parmi nous.

Discrets, en dépit de leur triomphe sur la vie, humbles alors qu’ils contribuèrent à faire de cette terre de sable l’un des plus beaux pays au monde, ils s’avancent, de plus en plus recroquevillés sur leurs souvenirs et sur la méchante misère qui s’est à nouveau accrochée à leurs basques.

Il ne s’agit pas d’une misère spirituelle ou métaphysique. Non, cela aurait été trop facile pour nos consciences gâtées. Cette misère évoquée est bien une misère physique et financière.

Les yeux qui s’agrandissent, et les bouches qui s’arrondissent d’étonnement devant cette annonce révoltante ? La réaction est normale.

  • Comment, en effet, rester de marbre en apprenant que sur les 280.000 rescapés de la Shoah, que comptait Israël (selon des chiffres communiqués fin 2002 par le Joint-Brookdale Institut), 46.000 n’étaient plus autonomes, 12.000 vivaient dans une promiscuité totale, ne percevant aucune des subventions prévues dans les accords de dédommagements signés avec l’Allemagne, et 93.000 vivaient en-dessous du seuil de pauvreté ?
  • Estimés actuellement à un peu plus de 224.000, dont 84 000 âgés de 80 ans et plus, les survivants n’ont cessé de voir leurs conditions de vie se détériorer, suite à la diminution des budgets qui leur étaient alloués.
  • Il est impensable que ceux qui ont souffert, au plus profond de leur chair, du froid, de la faim et du manque de soins médicaux dans leur tendre jeunesse, soient, alors qu’ils sont parvenus à l’âge de 80 ans, encore privés de ces besoins élémentaires.
  • Il est immoral, et insupportable, pour la jeune génération, d’être confrontée à la pauvreté de ces grands-parents potentiels, dont la vie a été broyée sous un rouleau compresseur parce qu’ils étaient Juifs.
Il est plus aisé de penser que leur souffrance a été, depuis longtemps déjà, et une bonne fois pour toutes, indemnisée. Et même si aucune somme d’argent ne peut compenser la douleur endurée, il n’empêche que le pretium doloris [prix de la douleur] a été évalué, et que, donc, tout est juste. Ne connaît-on pas d’anciens déportés, qui, fortune faite, ont consacré une partie de leur richesse aux plus grandes institutions à caractère juif ?

Si ce dernier cas de figure s’est, fort heureusement, souvent avéré exact, il n’exclut cependant pas celui d’anciennes victimes qui doivent, par centaines, se nourrir dans les soupes populaires.

Qui sont ces doubles victimes ?

Aux survivants qui sont arrivés en Israël au moment de la création de l’État, s’est ajoutée une alya massive d’anciennes victimes arrivées avec la grande aliya de l’ancienne Union Soviétique, dans les années 1990-2002.

Ce sont ces derniers, estimés à environ 170.000, et dont 15 % environ perçoivent comme unique revenu l’équivalent de 395 $ par mois, qui souffrent aujourd’hui de la pauvreté.

Victimes du nazisme, puis du communisme, la situation économique de ces survivants est une des pires du pays.

Arrivés en Israël après des années vécues sous un régime d’oppression, de privation et de précarité sanitaire et sociale, les rescapés des pays de l’Est, coupés de la communauté juive mondiale, n’ont perçu aucun dédommagement de la Claims Conférence. En effet, un délai de prescription a été opposé aux demandes de compensations, intervenues après certaines dates, toutes différemment fixées en fonction des pays (un délai de prescription de 10 ans a, par exemple, été fixé pour l’Autriche).

Ces personnes ne survivent aujourd’hui que grâce au minimum-vieillesse versé par le Bitouah Leoumi (Assurances Nationales).

Comble de l’absurde, la Claims Conference, qui verse chaque année 36 millions de dollars de subventions aux 45 associations israéliennes chargées d’assister les rescapés, ne peut, en vertu de son règlement interne, verser aucune allocation complémentaire à chaque ancienne victime prise en charge par le Bitouah Leoumi. "Mais quelle personne âgée, gravement malade et nécessitant des soins médicaux importants peut s’en sortir avec 323 euros par mois ?", s’interroge Élisabeth Garreault, salariée de ’Meir Panim’, l’un des plus importants réseaux de soupes populaires en Israël.

"Ces deux sommes, versées par deux entités différentes, sont en compétition. C’est un scandale lorsqu’on sait qu’en Israël, un loyer coûte au moins 400 dollars ! Nous avons découvert, en parlant, dans nos restaurants, avec celles et ceux qui viennent se restaurer chaque jour dans nos établissements, l’incroyable misère dans laquelle vivent quelque 9.000 survivants, directs ou indirects (enfants cachés), et nous envoyons 7.000 colis alimentaires chaque mois. Ces chiffres sont extrêmement précis car la Claims Conference, qui finance ces repas, nous demande d’établir des listes exactes de ceux que nous aidons".
Selon Élisabeth Garreault, certains restaurants sont pratiquement réservés aux rescapés, tel celui de Natanya, "fréquenté, à 90 %, par des anciens déportés".

"Il faut savoir que ces gens ont véritablement faim. Ce n’est pas une plaisanterie. Lorsque l’on tape la liste des personnes qui reçoivent des colis alimentaires et que l’on voit, en face des noms, Auschwitz, Treblinka, Maïdaneck, il est difficile, ensuite, de devoir cocher la case ’rajouter une bouteille d’huile’, ou bien: ’penser à ramener du sucre’, sans avoir honte. Souvent, ces personnes, dont la vie a été détruite, ont des destins particuliers".
Éprouvant de grandes difficultés à reconstruire des liens familiaux forts, les survivants vivent souvent dans la solitude, et quand ils ont des enfants, ceux-ci sont également perturbés.

"Si l’on évoque les destinées exceptionnelles de grandes personnalités, telle celle d’Elie Wiesel, il faut préciser qu’elles sont véritablement exceptionnelles. La plupart des rescapés sont des gens usés, brisés, qui ont beaucoup de mal à s’en sortir".

En 2005, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah en France a versé un peu plus de 60.000 euros à Meir Panim, et la Claims Conference, près de 650.000 dollars.

"Nous savons que le pic des besoins sera atteint en 2012 ; après cette date, les rescapés commenceront à disparaître. Il sera alors trop tard pour les aider".

Selon Dov Arbel, directeur général de la Fondation pour les victimes de l’Holocauste en Israël, il est, en effet, urgent de réagir.

La Fondation, créée en 1951, s’occupe de fournir une assistance médicale aux rescapés. L’année dernière, face à un accroissement de 60 % des demandes, enregistré depuis 2002, elle a été contrainte de supprimer une partie des aides destinées à financer les courts séjours en maison de retraite, les appareils auditifs, les prothèses dentaires, et les aides à domicile. Des services en constante augmentation, au fur et à mesure que les rescapés avancent en âge.

Selon Corinne Rouffie, aide à domicile spécialisée pour les rescapés de la Shoa, les séquelles des maltraitances et tortures, endurées par ces derniers, se réveillent avec encore plus d’acuité quand ils vieillissent.

"Les ravages causés par la faim, le froid, les coups, les travaux forcés, les expériences chimiques, ont entraîné des dommages physiques irréversibles, sans parler des troubles psychologiques, enfouis pendant de nombreuses années, et qui font brusquement surface".

En 2004, le budget de la Fondation était de 30 millions de dollars. 45 millions de dollars supplémentaires auraient été nécessaires pour financer l’ensemble de ces services, mais seulement 31 millions ont été versés par la Claims Conference, le ministère des Finances ne versant que 400 000 dollars par an à l’institution.

À la veille de l’inauguration, début 2005, du nouveau musée de Yad Vashem, dont le coût a avoisiné les 100 millions de dollars, le président de la Fondation, Wolf Factor, survivant d’Auschwitz, en avait appelé au gouvernement et à la Claims Conference, en faisant valoir que
"honorer la mémoire de l’Holocauste, ce n’est pas simplement se souvenir des morts, mais essentiellement se rappeler les vivants qui ont encore besoin de nous. Qu’est-ce qui est le plus important : aider les personnes en détresse, à la fin de leur vie, ou investir dans la pierre ?"
Un message peu apprécié par les responsables du musée…

Selon Avraham Pressler, représentant de la Claims en Israël, près de 80 % du budget global de l’organisation sont consacrés au bien-être des rescapés, et seulement 20 % à l’éducation et à la mémoire. En Israël, 60 % du budget est alloué à la Fondation pour les victimes de l’Holocauste en Israël et 40 % à d’autres activités.

"Il faut bien comprendre que cet argent provient des biens juifs allemands en déshérence. Cet argent ne provient pas des indemnités dues aux survivants, il appartient à l’ensemble du peuple juif, et nous devons donc en consacrer une partie à la culture du souvenir. La préservation de la mémoire de nos petits-enfants représente également une partie essentielle de notre activité."
Interrogé par Guysen Israël News, le président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah en France, Richard Prasquier, a indiqué qu’aucune aide n’était versée individuellement aux rescapés démunis. "Nous attribuons des enveloppes globales aux associations israéliennes, qui se chargent de les redistribuer en fonction des besoins." Reconnaissant que la situation de précarité dans laquelle vivent certains anciens déportés est "intolérable" la Fondation pour la mémoire de la Shoah n’a, semble t-il, pas de réponses supplémentaires à apporter à ce délicat sujet.

Cependant, pour Dov Arbel [directeur général de la Fondation pour les victimes de l’Holocauste en Israël], le temps presse :
"Que dirons-nous à nos enfants lorsqu’ils apprendront que nous n’avons rien fait pour soulager la fin des vies amères endurées par nos grands-parents, alors que ceux-ci vivaient dans un pays riche et prospère ? Des millions de dollars sont aujourd’hui consacrés, par les grandes fondations juives de Diaspora, à la construction de musées ultramodernes, pendant que ceux à qui nous les dédions attendent avec impatience un colis alimentaire, une paire de lunettes, ou la visite de leur aide-soignante. Ne pourrions-nous pas attendre quelques années pour construire ces édifices, et donner, entre-temps, la priorité à ces derniers survivants ? C’est maintenant, alors que la plupart ont atteint l’âge de 80 ans et plus, que leurs besoins médicaux sont les plus importants. C’est maintenant qu’ils ont besoin de nous. Depuis la création d’Israël, la mémoire des morts a été célébrée, et à juste titre. Mais quand donc prendrons-nous conscience qu’il existe encore des vivants, revenus des camps, et qui souffrent encore de la faim ?"
Arbel, 35 ans, considère qu’il n’existe pas de plus importante tâche que celle de se consacrer à ces anciennes victimes. "Il s’agit d’un travail sacré que nous devons mener à bien".

D’ici 2020, plus aucune de ces victimes ne sera là pour nous rappeler à quel point l’existence du peuple juif est miraculeuse. Il est temps, aujourd’hui, d’établir un ordre de priorité.
 
Si nous ne le faisons pas pour ces survivants, faisons-le au moins pour que nos enfants ne nous reprochent pas de n’avoir rien fait, alors que nous savions.
 
 
Ambre Grayman
 
© Guysen - Israel News
 
Mis en ligne le 03 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org