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Christianisme

Prier pour la conversion du «peuple de Dieu de l’ancienne Alliance jamais révoquée par Dieu» ?
15/02/2008

De divers côtés me parviennent des appels, passionnés ou inquiets, à la modération, sans parler d’apologies brûlantes de la nouvelle formule de cette prière. On lira, ci-après, mes réflexions à ce propos. Elles s’articulent autour d’une double question : 1. L’expression de la foi chrétienne est-elle à géométrie variable ? 2. Y a-t-il deux catégories de fidèles catholiques et deux manières de prier pour le peuple juif - l’une "pour qu’il puisse continuer à croître dans l’amour de son nom et la croyance en son alliance", l’autre "pour qu’il reconnaisse Jésus-Christ et parvienne à la reconnaissance de la vérité" ? (Menahem Macina).

14/02/08

 

 

J’ai récemment mis en ligne sur ce site un article, sévère et assez technique, consacré à la nouvelle version de la "prière pour les juifs" promulguée au début de ce mois (1). Dans le chapeau introductif je précisais :

 

« A tort ou à raison, j’ai cru déceler dans ce texte un retour subtil - et peut-être inconscient - à ce que j’appelle la ’théorie du reproche’, qui impute à l’incroyant son incrédulité, qu’elle considère comme un ’refus’ volontaire de croire, alors qu’il s’agit souvent de ce que certains théologiens appellent une "ignorance invincible". Ce glissement - qui n’est peut-être pas que sémantique - me paraît dommageable pour la cause de l’estime mutuelle entre chrétiens et juifs, qui a fait de réels progrès dans les dernières décennies... »

 

Depuis, au moins deux articles dus à des auteurs catholiques pour lesquels j’ai une grande estime Jean-Marie Allafort, de l’équipe de rédaction de l’excellent site "Un écho d’Israël", et l’archiprêtre Alain-René Arbez, actif dans les relations entre Juifs et chrétiens à Genève -, ont émis un jugement sensiblement différent du mien sur ce texte controversé.

Dans le premier article (2), irénique, J.-M. Allafort exprime, avec finesse et esprit de répartie, son désaccord respectueux avec la demande, qu’il considérait, à juste titre, comme une réaction excessive, émise par des rabbins italiens, d’une

 « pause dans le dialogue judéo-catholique, suite à la promulgation, le 5 février dernier, de la nouvelle version, dans le rite tridentin, de la prière pour les Juifs, du Vendredi Saint. »

Son texte a surtout le mérite de la franchise :

« Cette retouche est destinée à un public qui, dans sa grande majorité, est héritière d’une tradition anti-juive, voire parfois antisémite. Si ces chrétiens ne considèrent plus le peuple juif comme déicide, c’est déjà un progrès notable. Ce texte liturgique est donc une concession pastorale à une communauté à la frange de l’Eglise catholique. »

Je me contenterai, ici, de reproduire l’essentiel du ’chapeau’ dont j’ai équipé sa mise en ligne sur le présent site :

« Ce n’est pas pour rien que Jean-Marie Allafort, l’un des membres de l’équipe de Rédaction de "Un écho d’Israël", composée de chrétiens vivant en Israël, étudie le judaïsme à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Il rappelle, en effet, avec beaucoup d’à-propos et de bon sens, que la divergence d’opinions, la mahloqet, fait partie intégrante du masa umatan (argumentation-discussion) talmudique, et qu’elle n’a pas pour but de dresser les interlocuteurs les uns contre les autres, ou de les pousser à s’en aller en claquant la porte, suite à un désaccord, même aigu. S’il arrive qu’elle divise, les Sages le déplorent, mais tel n’est pas son but. Au contraire, l’opposition et la contradiction aiguisent et stimulent l’esprit des bretteurs de la Halacha. Allafort fait bien de nous rappeler à la raison et de nous dissuader de désespérer et de jeter, comme on dit, le manche après la cognée, avant d’avoir tout essayé pour admettre ce qu’il y a de bien fondé dans les arguments de l’interlocuteur, quitte à lui tenir la dragée haute tant que l’on n’est pas convaincu de la justesse et de la cohérence de sa vision des choses. Une leçon de tolérance, alerte et sans prétention, mais extrêmement instructive. »

 

Le second article (3), dû à l’abbé A.R. Arbez, est plus incisif. Il dénonce « une certaine confusion disproportionnée » dans les médias, et précise qu’il ne s’agit que d’une

« version corrigée de l’ancienne prière tridentine du vendredi saint, qui usait de qualificatifs traditionnellement désobligeants pour les juifs » ;

Selon lui, la présentation qu’en fait la presse est cause de ce que

« la majorité des lecteurs plus ou moins avertis risque de penser que le Pape Benoît XVI vient d’édicter une nouvelle oraison destinée à l’ensemble du public catholique célébrant la semaine sainte. »

L’abbé Arbez a raison de souligner qu’il

« s’agit de l’antique rituel latin et de lui seul, et [que] cela ne concernera en aucun cas les 99,9% des pratiquants qui entendront proclamer, partout dans le monde, la seule belle prière suivante : « Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu la Parole de Dieu, pour qu’il puisse continuer à croître dans l’amour de son Nom et la croyance en son Alliance »…

Et on le croit volontiers quand il affirme que

« l’initiative du dicastère pontifical pour la liturgie n’a pas eu pour but d’introduire une problématique rétrograde qui modifierait quoi que ce soit dans l’acquis des relations entre catholiques et juifs, mais a pour modeste mission d’effacer des qualificatifs inopportuns de l’ancien missel latin. »

Il est également crédible quand il refuse que l’on mette

«  sur le même plan une publication liturgique, surtout d’effet aussi limité, et une ligne théologique d’ordre général et de portée irréversible. »

 

On peut toutefois se demander si la « ligne théologique… de portée universelle », dont il parle, avait besoin de cette « publication liturgique », et surtout si l’« effet » en est aussi « limité » qu’il l’affirme.

Je me garderai bien de mettre en cause la loyauté envers le peuple juif de cet ecclésiastique - qui est aussi un ami personnel -, mais je dois avouer que sa présentation minimaliste et optimiste de cette disposition liturgique catholique ne me convainc pas.

J’ignore sur quelle statistique il se fonde pour affirmer que cette mesure ne concerne que 0,01 % des catholiques pratiquants. Mais ce qui ne fait aucun doute, c’est que les missels de ces fidèles traditionalistes (et mieux vaut ne rien dire de ceux des intégristes) seront, à n’en pas douter, équipés d’une traduction en langue vernaculaire. Or, en matière d’idées et de croyances, le pourcentage du matériau préjudiciable importe peu, il suffit qu’il existe. Et dans notre monde extrêmement médiatisé, rien ne pourra empêcher que se répandent, de manière incontrôlable, des interprétations réprobatrices et dévalorisantes à l’endroit du peuple juif, que certains fidèles catholiques ne manqueront pas de tirer de ce texte.

Mais la vraie question qui se pose - et le malaise juif qui en est le corollaire est malheureusement compréhensible - est celle–ci : l’expression de la foi chrétienne est-elle à géométrie variable ? Autrement dit, y a-t-il deux manières de prier pour les Juifs ?

Soucieux de démontrer la bonne foi de son institution, l’abbé Arbez explique :

« Il était d’ailleurs impensable de recomposer totalement ces anciennes oraisons qui portent la trace de l’histoire des premiers siècles, des courants patristiques, des chrétientés occidentales naissantes, avec leurs ambiguïtés de l’époque. »

J’avoue ne pas comprendre pourquoi une telle refonte est "impensable". A titre de comparaison, avant le Concile Vatican II, on a pu lire des centaines d’affirmations, plus ou moins solidement étayées, expliquant doctement pourquoi il était "impensable" de supprimer, ou même de modifier l’expression « pro perfidis Iudaeis » (4) - et peu importe ici l’argument, invoqué par l’abbé Arbez, selon lequel, « le mot latin perfidus n’avait pas, à l’origine, cette signification ignominieuse, mais évoquait ceux qui n’ont pas abouti à la foi chrétienne ». Après les louvoiements de Pie XII, il n’a pas paru "impensable" au "bon pape Jean" d’abolir l’expression d’un simple trait de plume.  

Par ailleurs, était-il vraiment nécessaire, une décennie après la "Déclaration de repentance" (5) regrettant les propos chrétiens blessants envers les Juifs, de recourir à un argument ad hominem ?

« Dans la tradition juive, le parallèle existe avec la 19ème prière du Shemone Esre qui use de qualificatifs encore plus agressifs, (mais très situés dans leur contexte) envers les adversaires de la foi juive. » (6).

Et se pourvoir de l’argumentation du « cardinal Kasper, témoin engagé des relations judéo-catholiques » - au demeurant sincère et de plus haut niveau que la précédente -, n’est pas plus convaincant. Le prélat écrivait ce qui suit :

« Il faut comprendre que l’oraison incriminée est une sorte de paraphrase de l’épître aux Romains dans laquelle Paul annonce qu’à la fin des temps tout Israël sera sauvé. C’est une vision eschatologique, purement métaphysique et non pas sociologique, par conséquent il ne s’agit nullement ici de dire que les juifs devront entrer dans l’institution Eglise, au sens des conversions sous contrainte d’autrefois, mais plutôt d’esquisser cette nouvelle ère à venir, où le règne de Dieu réconciliera tous les fils de l’alliance. »

Ce commentaire - qui ne convaincra que les chrétiens - illustre le manque d’attention à la sensibilité juive, qui prévaut souvent, en chrétienté, en ce domaine. En quoi les Juifs devraient-ils être rassérénés par le fait de "comprendre" que cette prière pour leur conversion est « une paraphrase de l’épître aux Romains dans laquelle Paul annonce qu’à la fin des temps tout Israël sera sauvé » ? D’une part, ils savent, de par leur tradition, que « tout Israël a part au monde à venir » (Talmud de Babylone Sanhedrin, 90 a). D’autre part, si, comme le précise le cardinal, les Juifs n’ont pas à « entrer dans l’institution Eglise », à quoi rime cette prière pour leur conversion, qui s’apparente, pour eux, à une "brakhah le batlah", bénédiction sans objet, ou prononcée en vain - chose que la Halakhah condamne sans ambiguïté ?

Les Juifs attendent de l’Eglise – fondée par un Maître qui a dit : "Que votre langage soit: Oui ? Oui, Non ? Non : ce qu’on dit de plus vient du Mauvais" (7) – qu’elle leur explique sans détour pourquoi elle autorise une partie de ses fidèles à prier encore pour les Juifs afin « que le Seigneur illumine leur cœur… et qu’ils parviennent à la reconnaissance de la vérité », alors qu’un grand pape les a désignés comme « le peuple de Dieu de l’ancienne Alliance qui n’a jamais été révoquée par Dieu » (8). 

Si la nouvelle prière du Vendredi Saint pour les Juifs est bien, comme l’estime J.-M. Allafort, cité plus haut (9), « une concession pastorale à une communauté à la frange de l’Eglise catholique », il faut croire qu’elle est singulièrement puissante, ou que son aspiration ’conversionnaire’ est partagée par les plus hautes autorités de l’Eglise romaine. Dans le cas contraire, on ne voit pas ce qui les empêchait de faire traduire en latin, pour l’infime courant traditionaliste (0,01%, selon l’abbé Arbez), la belle prière que peuvent réciter, dans leur langue maternelle, les 99,9% de catholiques du courant majoritaire :

"Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu la Parole de Dieu, pour qu’il puisse continuer à croître dans l’amour de son nom et la croyance en son alliance."

 

Me trompé-je en estimant que le risque d’infliger une petite frustration missionnaire à une minorité de fidèles était peu de chose en comparaison de l’édification qui eût résulté, pour le plus grand nombre, d’une unanimité liturgique témoignant de l’"Unité" pour laquelle, au témoignage de l’Evangile, le Maître de cette Eglise a prié (10) ? 

 

Menahem Macina

 

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Notes

 

(1) M. Macina, "Prière «pour les Juifs», ou «pour la conversion des Juifs» ?"


(2) Jean-Marie Allafort, "Polémique autour de la prière pour les juifs : Faut-il cesser le dialogue ?".


(3) Abbé A.R. Arbez, "La prière du Vendredi Saint pour les Juifs… Controverse et diversion !".


(4) "Prions pour les juifs perfides". Il en prit dix années pour que tombent les obstacles et les résistances et que s’opère cette mutation ; voir un bref résumé de ce parcours du combattant, sur le site convertissez-vous.com.


(5) On peut consulter le texte à "Mémorial de Drancy - Déclaration de repentance lue par Mgr Olivier de Berranger".

 

(6) Il y eut pire en la matière. En août 2007, une agence de presse catholique bien connue - Fides, de Rome – jugea utile de publier un lourd pensum à prétention historique et théologique, sous le titre "La prière pour les Juifs : « Une tentative totalement dans les mains de Dieu »". Oeuvre de deux théologiens italiens, ce galimatias ose ce que n’a pas fait le pape, à savoir : justifier la prière pour la conversion des Juifs par un argument ad hominem. En résumé : vous, Juifs, maudissez les chrétiens depuis près de deux millénaires, dans la 12ème bénédiction du Shmone esreh (Birkat haminim, ou malédiction des hérétiques), alors, ne venez pas vous plaindre de ce que nous prions, non pour vous maudire, mais pour que Dieu illumine votre regard obscurci par l’incroyance et que vous reconnaissiez Jésus-Christ comme votre Seigneur. Voir : "La prière pour la conversion des Juifs: une réponse à leur malédiction des chrétiens (’Fides’)". Que penseraient ces gens si les Juifs d’aujourd’hui leur répliquaient : Et vous, n’êtes-vous pas gênés de ce que la malédiction que Jésus adressait aux Juifs de son temps - "Vous avez pour père le diable !" figure dans votre Evangile ? (Cf. Evangile selon Jean, 8, 44). Et qu’on n’objecte pas qu’il faut remettre l’expression dans le contexte des controverses aiguës entre Juifs d’alors. On sait, hélas, qu’elle a nourri un antisémitisme chrétien aigu, qui trouva son expression meurtrière dans l’usage perverti qu’en firent les nazis, comme l’illustre le cliché reproduit plus loin, et dont on voudra bien excuser la mauvaise qualité, due au fait qu’il s’agit d’une copie réalisée à partir d’un journal de l’époque.   

 

(7) Evangile selon Matthieu 5, 37 = Epître de Jacques 5, 12. 


(8) Cette expression figure dans l’allocution adressée par le pape Jean Paul II aux dirigeants des communautés juives d’Allemagne, à Mayence, le 17 novembre 1980. Voir, M. R. Macina, "Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? A propos de la « formule de Mayence »", Istina XLI (1996), Paris, p. 353, note 13. Cette formule a été reprise, avec éloge ("une remarquable formule théologique"), dans les Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique (1985), I, 3. 
 


(9) Voir référence en note 2, ci-dessus.


(10) "Que tous soient un…" (Jean 17, 21).

 

Texte d’un écriteau apposé à l’entrée d’un village allemand durant la guerre: « Le père des Juifs est le diable ».

 

 

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© upjf.org

 

Mis en ligne le 15 février 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org