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Menahem Macina

Enderlin est-il Crétois ? Demandez à Epiménide, Menahem Macina
29/03/2008

Conformément à sa stratégie de dénigrement de l’Etat d’Israël, consistant à recourir massivement à l’amalgame et à éblouir, de sa prétendue expertise, un public peu au fait de l’histoire complexe de cette époque et de cette région, Enderlin joue au "Nouvel historien" post-sioniste. Sauf qu’à la différence des ténors de cette école - dont, entre autres, Ilan Pappe -, il ne se focalise pas sur les actes et les propos des dirigeants du Yishouv, mais sur ceux de la mouvance terroriste juive de l’époque. Succès facile assuré. M.M.

28/03/08 

 

« Un Crétois dit que tous les Crétois sont menteurs. »

Epiménide (1)

Réputé jusqu’à ce jour comme le "paradoxe d’Epiménide" - même s’il se peut que l’attribution à ce philosophe grec de l’Antiquité soit apocryphe -, cet aphorisme lapidaire oblige à reconnaître soit que l’affirmation est fausse, puisque émise précisément par un Crétois, soit qu’Epiménide ment en disant cela. Bref, un archétype savant du populaire « La vérité si je mens ».
(Toute ressemblance avec l’affirmation d’un journaliste en vogue, selon laquelle, le cri « L’enfant est mort » « signifie, en arabe parlé, il est en danger de mort » (2),
ne saurait être que fortuite.)
 

 

L’interview de Charles Enderlin, diffusée en clip vidéo par Télé-Matin (France 2), dans le cadre de son émission "Les 4 Vérités" (3) est un monument de mauvaise foi historique, dont la prétention n’a d’égale que celle de son auteur, historien autoproclamé de la lutte pour l’indépendance du Yishouv juif en terre d’Israël. 

 

Une fois de plus, certain de l’impunité que lui confère son statut de journaliste, Enderlin crache sur le pays dont il est citoyen, qui l’a accrédité comme correspondant de presse, et dans lequel, malgré ses plaintes victimaires réitérées (il n’est pas rare qu’il prétende être menacé de mort, par… des Juifs, bien entendu !), il vit à l’aise, honorablement rémunéré, et entouré de la considération quasi unanime de la très nombreuse communauté journalistique étrangère en Israël.

 

Contrairement à la majorité de l’audience à laquelle il s’adresse, Enderlin, utilise de manière perverse le vocabulaire du terrorisme, dont il sait pertinemment qu’il a changé de sens et évolué avec le temps, en abusant d’analogies anachroniques visant à démontrer, encore et toujours, qu’Israël est criminel et coupable.

 

N’ayant pas lu son livre, je ne suis pas en mesure de porter un jugement sur les qualités d’historien du correspondant de France 2 en Israël. Mais ce que je sais de son traitement journalistique de la mort – réelle ou supposée – de l’enfant palestinien Mohammed Al-Dura ne me dispose pas particulièrement à lui faire une confiance aveugle. Je rappelle que son commentaire - qui figurait sur la bande sonore  du document-vidéo de moins d’une minute, montrant en direct la fusillade de Netzarim, que sa chaîne a diffusé gratuitement aux chaînes du monde entier qui en faisaient la demande - donnait l’impression que le journaliste assistait à la scène, alors qu’il avait enregistré sa narration dans son bureau de Jérusalem, sur la base des rushes reçus de son "cadreur" palestinien, Abu Rahma, qui lui, et lui seul, était sur les lieux, lors de l’événement, au carrefour de Netzarim, près de Gaza, le 30 septembre 2000.  

 

Je me limiterai donc ici à quelques précisions et commentaires critiques de quelques passages de l’interview du journaliste, par son confrère de Télé-Matin.

 

Et puisque Enderlin parle, entre autres organisations terroristes juives antérieures à l’accession d’Israël à l’indépendance, du ETZEL, Irgoun Tzva Leumi (Organisation militaire nationale), plus connu sous l’appellation d’Irgoun (4), de Menahem Begin, ainsi que du LEHI, Lohamei Herout Israel (Combattants pour la liberté d’Israël) (5), plus connu sous l’appellation de groupe Stern (6), auquel appartenait I. Shamir, en précisant, ce qui est exact, qu’ils ont prôné le terrorisme contre les Anglais, je mentionnerai quelques éléments d’information qu’Enderlin a omis.

 

Par exemple, il eût été déontologiquement correct de mentionner, même si cela ne constitue en rien une justification morale de ces actes atroces, que les pendaisons de soldats anglais, exécutées par cette organisation, constituaient des représailles, au cas par cas et nombre pour nombre, aux pendaisons de partisans juifs par les Anglais.


De même, mentionner les lettres piégées sans préciser qu’elles étaient adressées aux centres de pouvoir anglais et non à des civils, est malhonnête.

 

Il eût fallu surtout - puisque Enderlin, contrairement à un véritable historien, joue à fond sur le registre de la comparaison entre des événements et des contextes historiques qui n’ont rien de commun – préciser que les attentats juifs de l’époque n’étaient pas perpétrés à l’aveugle contre des populations civiles qui n’ont rien à voir avec le conflit, contrairement à ceux des Arabes de Palestine, qui dès l’origine, c’est-à-dire depuis les années 30, s’en prenaient exclusivement aux civils. A titre d’exemple, parmi des dizaines d’autres, il n’est que de mentionner le massacre d’Hébron (1929), qui a vidé la ville de ses Juifs, lesquels, ironie du sort, étaient des religieux antisionistes ! (7).

 

Enderlin parle aussi des "négociations" entre certains groupes Juifs et les nazis, sans préciser qu’elles ont eu lieu pour essayer, justement, de sauver des Juifs.

 

Et quand il parle de l’indifférence des dirigeants du Yichouv face à la Shoah, dont il souligne qu’elle était connue, il omet de préciser que les dirigeants de l’Agence Juive ne disposaient d’aucune infrastructure, ni d’aucun moyen d’action pour envoyer hommes et ressources de Palestine vers les pays occupés. Et d’ailleurs, quand on connaît un tant soit peu l’histoire de ces années noires, et l’étau de fer et de mort dans lequel était enserrée la majeure partie de l’Europe, alors sous la botte nazie, on se demande comment une personne sensée - et a fortiori, un journaliste aux prétentions historiennes -, peut émettre un tel reproche et dénoncer, a posteriori, le fait que l’Agence Juive n’ait pas été capable de mettre sur pied une entreprise irréalisable, dont la réussite, même partielle, eût  davantage ressorti du miracle que de l’exploit.

 

Il reste que les dirigeants de cette organisation ont tout de même mis en oeuvre tous les moyens dont ils disposaient, allant jusqu’à faire parachuter par les Anglais de nombreux Palestiniens (seuls les Juifs étaient appelés ainsi à l’époque) derrière les lignes allemandes, pour organiser sabotages et opérations de renseignement, avec la mission expresse d’armer et de mobiliser en priorité les Juifs et de les inciter à entrer dans la clandestinité. M. Enderlin ignore sans doute (ou passe volontairement sous silence) l’action héroïque de Hannah Senesz (8), qui n’est pas un cas isolé, mais qui est emblématique car il s’agissait d’une femme.

 

Au début de la guerre contre l’Allemagne, il existait, il est vrai, une divergence majeure de vues entre le ETZEL et la Haganah, en matière de stratégie. La Haganah préconisait de cesser toute lutte contre les Anglais et de s’allier à eux pour affronter l’Allemagne. Le schéma du ETZEL, par contre, était en gros le suivant : ici, en Eretz Israel, nous devons lutter contre les Anglais comme s’il n’y avait pas de guerre, par contre, en dehors de Palestine, nous devons lutter contre l’Allemagne avec les Anglais comme si les Anglais ne luttaient pas contre nous en Palestine. Quant au groupe Stern, le plus radical, il refusa catégoriquement de collaborer avec les Anglais, qu’il considérait comme « tous pourris ». En fait, conformément à sa stratégie de dénigrement de l’Etat d’Israël, consistant à recourir massivement à l’amalgame et à éblouir, de sa prétendue expertise, un public peu au fait de l’histoire complexe de cette époque et de cette région, Enderlin omet de préciser que le groupe Stern comptait seulement quelques dizaines de militants, dont beaucoup de Juifs égyptiens. Aussi, le mettre, comme il le fait, sur le même plan que les groupes terroristes d’aujourd’hui, ressortit plus de l’escroquerie intellectuelle que de l’histoire révisionniste. 

 

La même qualification s’applique à l’intégralité de cette interview complaisante, réalisée par le collègue parisien du correspondant-vedette de France 2 en Israël.

 

Pour Enderlin, il s’agissait surtout d’une opération de promotion de son nouveau livre (9), qui, pour ce que j’en sais au travers de la recension laudative de Régis Debray, pose, entre autres, l’éternelle question morale : « Jusqu’où est-il permis d’aller pour faire triompher une juste cause ? ». Et je suis encore plus inquiet quand je lis ce commentaire cynique du même Debray :

« Des gentleman [sic] terroristes, quand ils ne sont pas sommairement exécutés, comme le fut Abraham Stern par l’inspecteur Morton de la police anglaise, en 1942, peuvent toujours, sur le tard, faire de respectables Premiers ministres devant qui leurs anciens geôliers dérouleront le tapis rouge. Changez les noms. Mettez ici, à la place de Yitzhak Shamir et de Menahem Begin, anciens terroristes promus chefs de gouvernement, quelques noms de Palestiniens emprisonnés ou pourchassés, et vous ne perdrez pas tout espoir de voir un jour la paix. »

 

Au terme de cet article - peu fouillé, je l’avoue, car écrit dans l’urgence -, je tiens à remercier mon collègue et ami, Norbert Lipszyc, qui m’a incité à m’exprimer sur ce sujet et m’a fourni des détails précieux dont j’ai fait mon profit.

 

Menahem Macina

 

© upjf.org

 

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Notes

 

(1) Voir l’article "Paradoxe du menteur", dans Wikipedia. 

(2) M. Macina "Al-Dura: Quelques invraisemblances du reportage de France 2, dorénavant accessible à tous".

(3) Interview par Roland Sicard, le 14 mars 2008. 

(4) Sur le Etzel, voir l’article de Wikipedia

(5) Sur le Lehi, outre la notice de Wikipedia, on aura avantage à lire l’article bien documenté de Agnès Staes, "Histoire : Lehi", mis en ligne par le site Un écho d’Israël.

(6) Du nom de son fondateur Avraham Stern, voir l’article de Wikipedia.

(7) Voir l’article de Wikipedia.

(8) "Hannah Szenes ou Chana Senesh (1921-1944), d’origine hongroise, fut l’une des 37 personnes juives vivant en Palestine, maintenant Israël, qui ont suivi l’entraînement spécial britannique pour être parachutées ou infiltrées en Europe en vue d’aider à sauver les Juifs sur le point d’être déportés au camp d’extermination d’Auschwitz. Elle fut arrêtée à la frontière hongroise, emprisonnée et torturée, mais refusa de révéler les détails de sa mission et fut finalement jugée et fusillée." (D’après Wikipedia). 

(9) Par le feu et par le sang. Le combat clandestin pour l’indépendance d’Israël. 1936-1948, Albin Michel. L’ouvrage n’a pas encore fait l’objet de recensions critiques. La seule qui me soit connue – élogieuse à souhait pour Enderlin – est celle de Régis Debray, que j’ai tenu à reproduire sur le site de l’Upjf, par souci d’objectivité. Voir "Ch. Enderlin, « Le combat clandestin pour l’indépendance d’Israël. 1936-1948 », recension de R. Debray". Je ne manquerai pas de contrebalancer ce dithyrambe, par d’autres critiques plus équilibrées, dès qu’elles viendront à ma connaissance.

 

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Mis en ligne le 28 mars 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org