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Islam
Expansion/exigences islamistes

"L’Etrange Affaire Aristote" [dans le cadre de la polémique autour du livre de Gouguenheim]
08/05/2008

04/05/08

Texte repris du site "Autour de la Liberté".


Surprenante polémique dans le monde feutré des médiévistes et des orientalistes ! Un historien spécialiste des Croisades, Sylvain Gouguenheim est mis en accusation par ses pairs, pour collusion avec des idées et un site d’extrême droite. Son crime, avoir remis en cause la thèse communément admise de la transmission, vers la fin du Moyen-Âge, de la philosophie grecque, par la civilisation arabe, et ainsi, même s’il le nie, avoir relativisé l’apport de cette dernière et frisé l’islamophobie.

Selon Sylvain Gouguenheim, ce sont les savants grecs et byzantins, réfugiés en Occident après la chute de Constantinople, qui furent les principaux vecteurs de cette transmission. Il cite notamment un certain Jacques de Venise et son apport à l’abbaye du Mt-Saint-Michel.

Quoique Sylvain Gouguenheim ne mette pas en cause la transmission par les civilisations arabe et musulmane et que l’apport des Grecs réfugiés fût déjà connu et établi, c’est, malgré tout, un petit chamboulement de l’histoire des civilisations.


La thèse dominante, celle de l’Occident se réappropriant l’héritage grec par les conquérants arabes, est une sorte de choc des civilisations, inverse et bénéfique, qui souligne la sagesse de la civilisation arabe, son rôle historique de havre philosophique et scientifique au cœur de la nuit médiévale, et de passeur permettant l’essor scientifique des temps modernes.

L’hypothèse d’une redécouverte de la pensée grecque, et singulièrement d’Aristote, par les réfugiés byzantins et Jacques de Venise, n’anéantit pas la thèse précédente. Cependant, elle lui ôte une partie de sa raison d’être. Mais ici, les historiens quittent alors le terrain des faits pour celui, subjectif de l’idéologie. Inversement, l’idée d’une transmission endogène à l’Occident par les Grecs réfugiés de l’expansion musulmane, exhale aussi les relents d’un apartheid des civilisations. On devine l’intérêt, pour une extrême droite qui ne peut souffrir l’idée d’un apport arabe aux Lumières européennes.

Ce n’est évidemment pas le propos de Sylvain Gouguenheim, qui s’en défend et déclare ne chercher qu’à établir des faits.
« Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen-Âge. Je ne nie pas du tout l’existence de la transmission arabe, mais je souligne, à côté d’elle, l’existence d’une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise, dans le monde arabo-musulman, de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J’explique simplement qu’il n’y a sans doute pas eu d’influence d’Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit ; du moins du VIIIe au XIIe siècle… »


La charge furieuse de ses contradicteurs, Gabriel Martinez-Gros, Alan de Libera, Julien Loiseau, prend la forme d’une inquisition sorbonnarde de mauvais aloi, et semble plus préoccupée de réduire au silence un esprit dérangeant, que de débattre sur les plans des faits et des idées.

"Vue dans la perspective de la translatio studiorum, l’hypothèse du Mont-Saint-Michel, "chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin", hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette".

« Les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n’ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d’une grande maison d’édition. »

Attitudes régressives et déplacées, absence de contradiction argumentée qui, ironie, renvoient à la négation des faits, le refus de la démarche scientifique, la survalorisation d’opinions sacralisées, précisément ce qui entravait l’essor de la pensée occidentale au Moyen-Âge. Il est pénible de voir ces historiens et philosophes, réputés pour le sérieux de leurs travaux, mettre ainsi à l’index leur collègue.

Summum, la reprise de ces attaques par Pierre Assouline, souvent mieux inspiré, sur son blog, la République des Idées, qui croit ici se rallier au combat contre je ne sais quel lepénisme en histoire.

Les contradicteurs de Sylvain Gouguenheim dénoncent « ...une certaine jubilation dans sa manière de conclure sur l’impossibilité ontologique de tout échange culturel entre les civilisations. On n’est même pas dans leur affrontement, comme chez Samuel Huntington. Car, si celui-ci offre un choix politique entre deux camps, Gouguenheim n’en offre aucun : nous sommes européens, donc chrétiens, donc Grecs. Partant, notre histoire est donc inconciliable avec quatorze siècles d’Islam qui n’ont mené à rien. CQFD. »

« ….Si l’on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d’assimiler l’héritage grec ou d’accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d’Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison (ce qu’au passage personne ne put faire en Europe avant le XVIIIe siècle). Il devient dès lors possible de rétablir la véritable hiérarchie des civilisations, ce que fait Sylvain Gouguenheim en prenant comme mètre-étalon leur degré d’hellénisation. À sa droite, l’Europe, dont la quête désintéressée du savoir et la modernité politique plongent leurs racines dans ses origines grecques et son histoire chrétienne. À sa gauche, l’islam, quatorze siècles de civilisation qu’il convient de ramener à ses fondations religieuses sorties nues du désert, à son littéralisme obsessionnel, à son juridisme étroit, à son obscurantisme, son fatalisme, son fanatisme…. »

Craignant par-dessus tout l’islamophobie et le mépris de la culture arabo-muslmane, les contradicteurs de Sylvain Gouguenheim passent à côté de l’essentiel.
Pourquoi la civilisation arabe et les sociétés musulmanes cessent-elles progressivement, à partir de la fin du Moyen-Âge, d’être des centres culturels florissants ? Pourquoi est-ce l’Occident chrétien qui, progressivement, prend le dessus et donne naissance au prodigieux essor économique, scientifique et politique, des temps modernes ?
Si la pensée grecque a joué un rôle déterminant pour l’Occident, si elle était maintenue si vive par Averroes, Avicenne, pourquoi son influence semble-t-elle s’éteindre en Orient quand elle éclaire à nouveau l’Europe ?

C’est la place décisive de la liberté, facteur agissant dans le développement des sociétés, qui est occultée ou mal comprise.

Tous ceux qui tiennent au rôle décisif de la civilisation arabe dans la transmission de la pensée grecque - qui est, rappelons-le, un fait historique établi -, se plaisent à souligner l’apport scientifique du monde arabe médiéval. À l’inverse, ceux qui minorent la place de la civilisation arabe dans le développement des sciences et de la pensée rappellent le repli sur soi du monde arabe, puis du monde musulman aux temps modernes, et soulignent le divorce entre l’islam et la liberté.

Or, si l’islam médiéval est, en matière de libertés, loin derrière l’Europe du XVIIIe siècle, il est bien supérieur au monde chrétien contemporain.

Comme l’explique le grand historien orientaliste Bernard Lewis:
« D’après la plupart des critères et des tests de tolérance, l’islam, aussi bien en théorie qu’en pratique, pâlit si on le compare avec les démocraties occidentales, telles qu’elles se sont développées au cours des deux ou trois derniers siècles. Mais il soutient très favorablement la comparaison face aux sociétés chrétiennes et post-chrétiennes. Il n’y a rien dans l’histoire de l’islam qui ressemble aux idées d’émancipation, d’acceptation et d’intégration de ceux qui suivent d’autres croyances ou qui n’en ont pas.

Mais, symétriquement, il n’y a rien dans l’histoire de l’islam qui ressemble à l’expulsion des Juifs et des musulmans hors d’Espagne, à l’inquisition, aux autodafés, aux guerres de religions… Il y eut des persécutions occasionnelles, mais elles étaient rares et généralement de courte durée, liées à un contexte local et à des circonstances spécifiques. À l’intérieur de certaines limites et restrictions, les gouvernements islamiques acceptaient de tolérer, non le prosélytisme, mais du moins la pratique d’autres fois monothéistes... (What Went Wrong ?). »

Cependant cette civilisation plus tolérante que ses contreparties chrétiennes au Moyen-Âge, n’est pas, loin s’en faut, une société libre. Elle tolère juste certaines libertés, à l’exemple du verset 256, de la Sourate 2  du Coran, « Il n’y a pas d’obligation en matière de religion. »

Or, ce verset n’est pas la « liberté sous la loi » des Grecs, qui donnera naissance au « rule of law » des Anglais, base de la liberté contemporaine. Le verset précité représente seulement l’aménagement d’une dose indispensable de liberté dans le cadre d’une société islamique dominante et conquérante.

Au fond, il s’agit d’une conception antique du rapport entre la société et la liberté. La liberté est tolérée dans la mesure où elle ne s’oppose pas à l’ordre dominant. Elle n’est qu’une concession.

Pourtant, peut-être est-ce parce que la société arabe est alors plus libre que le monde féodal chrétien, qu’elle est aussi plus brillante, plus riche, plus inventive. Plus accueillante aussi, par exemple pour les savants, philosophes et médecins juifs.

Mais, à partir de la Renaissance, de la redécouverte de la pensée grecque, du droit romain, de leur association avec l’héritage judéo-chrétien de la responsabilité individuelle, du « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu », de l’évangile selon St Matthieu, naît, peu à peu, une nouvelle pensée, qui voit dans la liberté, et particulièrement dans l’interaction libre des hommes, le facteur agissant d’un ordre social supérieur.


Aristote par Raphaël


Cette interaction libre des penseurs, des chercheurs et des agents économiques, indépendante d’une autorité centrale discrétionnaire, agissant par-delà les communautés religieuses, les corporations, les pays, devient la marque de la société occidentale et la raison principale de sa croissance.

Comme le note l’historien des idées, Philippe Nemo, « Jusqu’à ce développement majeur, on pensait la liberté comme le principe directement antinomique de l’ordre. La liberté individuelle était censée nuire à l’autorité hiérarchique dont elle désorganisait les plans, ou au groupe naturel qu’elle désagrégeait. Les penseurs des temps modernes ont donc compris qu’il existe un autre type d’ordre, au-delà des ordres "naturel" et "artificiel" identifiés depuis les Grecs : l’ordre spontané, un ordre qui vit de liberté au lieu d’être détruit par elle. » (Histoire du Libéralisme en Europe)


Progressivement la liberté avait changé de civilisation. L’ordre spontané de l’Europe moderne, vainqueur des autorités féodales, des monarques absolus et de l’intolérance religieuse, permettait un développement bien supérieur à celui de la société islamique de liberté concédée, d’autant que le monde musulman, peu à peu, se refermait sur lui-même.


Repousser l’islamophobie, aimer le monde arabe, ce n’est pas refuser les débats qui dérangent et stigmatiser les opinions différentes. On a souvent écrit que l’émancipation des femmes dans la société et la séparation de la religion et de l’Etat étaient des points de passage indispensables pour le développement des sociétés arabes et musulmanes, sauf à se complaire dans la victimisation.
Mais c’est aussi l’épanouissement de la « liberté sous la loi », invention des Grecs, le « rule of law » des Anglais, cet Etat de droit universel, que le monde musulman doit s’approprier. Il est temps de retransmettre Aristote en terre d’islam, voilà le vrai débat.

Pierre Raiman

PS : Il y a quelques mois les juges et les avocats Pakistanais opposés au despotisme de Pervez Musharaf bravaient sa police, précisément derrière cette bannière.

Philippe Nemo: l’Histoire du Libéralisme en Europe

Pervez Musharaf en Echec au Pays des Purs

 

© Autour de la Liberté 

 

[Article aimablement signalé par P. Lachaus.]

 

Mis en ligne le 07 mai 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org