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Antisémitisme

Un rabbin et éducateur israélien invite A. Flahaut à un séminaire sur la Shoah
04/06/2008

02/06/08

 

A l’attention de M. André Flahaut, ancien ministre, député fédéral P.S. et conseiller communal de Nivelles.

De la part du Rabbin Alain Michel, Docteur en histoire, Jérusalem.

 

Monsieur le député,


Permettez-moi tout d’abord de me présenter. Je m’appelle Alain Michel, je suis né à Nancy, en France, mais j’habite à Jérusalem depuis 23 ans. J’ai une formation de Rabbin (non-orthodoxe), et une formation d’historien (doctorat à la Sorbonne). Spécialiste de la Shoah, je dirige depuis plusieurs années le bureau français de Yad Vashem, qui propose des séminaires de formation pour enseignants, consacrés à l’étude de la Shoah et de l’antisémitisme. Je n’ai pas le plaisir de vous connaître directement, et je suis persuadé que vous êtes un homme intègre et de bonne volonté. Cependant, je suis tombé par hasard sur une vidéo de Youtube,
dans laquelle vous prononcez un discours qui touche directement mon domaine, celui de la banalisation de la Shoah et de son utilisation dans le contexte de la question du conflit israélo-palestinien. Permettez-moi de vous donner trois exemples de choses qui m’ont choqué.

1. tout d’abord, votre participation à ce psychodrame sur la Nakba, organisé à Nivelles. Je ne conteste pas le droit de ceux qui soutiennent le combat palestinien, d’organiser des manifestations. Je suis partisan de la démocratie et de la libre expression, ce qui devrait nous rapprocher, et je pense qu’il faut trouver une solution acceptable par les deux parties pour résoudre le conflit, solution négociée qui entraînera des concessions et des sacrifices pour chacun. Cependant, ce psychodrame présentait la Nakba comme si elle avait été le résultat d’une intervention unilatérale des Juifs contre la population arabe de Palestine, en 1948. Or, il s’agit là d’un négationnisme historique pur et simple. De la même façon qu’on ne peut passer sous silence les responsabilités du côté israélien, de même on ne peut pas ne pas rappeler le refus arabe, l’invasion des pays voisins, dans l’intention de jeter les Juifs à la mer, ou bien les massacres de population juive, qui ont existé, aussi bien que certains massacres de population arabe. En acceptant de prendre la parole à la fin de cette manifestation, vous avez apporté votre caution personnelle à ce négationnisme, ce qui m’apparaît d’autant plus grave que vous vous voulez un homme de paix. Or, il ne saurait y avoir de paix là où le discours est biaisé et à sens unique.

2. dans votre discours, vous accusez les Juifs israéliens de violer les femmes arabes. C’est un fantasme qui ne repose sur aucune base dans la réalité (je vous mets au défi d’apporter des preuves soutenant votre affirmation). Au Moyen-Âge, on accusait les Juifs d’empoisonner les puits, ou de tuer les enfants chrétiens pour prendre leur sang. En reprenant une accusation sans fondement contre l’armée israélienne, vous participez, de manière surprenante (et que je veux bien croire involontaire), à la formation du même type de rumeurs calomnieuses dont les conséquences peuvent être tragiques (je vous recommande la lecture de L’enseignement du mépris, de Jules Isaac).

3. Enfin, le plus grave, à mes yeux : vous banalisez la Shoah et, de manière générale, les génocides. Loin de moi de réfuter l’existence d’une souffrance palestinienne (il existe également, d’ailleurs, une souffrance israélienne), mais il n’existe pas d’échelle de Richter de la souffrance. La souffrance d’une mère qui pleure son enfant est quelque chose d’absolu, que celle-ci soit Palestinienne, Juive, Birmane ou Irakienne. Par contre, il existe des événements historiques qui, de par leurs circonstances et leurs particularités, non seulement ne peuvent être comparés à de banals conflits, mais dont l’originalité doit être préservée, car leur connaissance et leur étude peuvent servir de base à la transformation positive de l’humanité. Un exemple "chiffré": entre 2000 et 2007, la deuxième Intifada a fait 5000 morts, 4000 palestiniens et 1000 israéliens. Chaque victime du conflit est une victime en trop. Mais il n’empêche que nous sommes là devant le conflit le moins sanglant de ce début du XXIe siècle. A titre de comparaison, je vous rappelle que l’Einsatzgruppe C a assassiné 35.000 Juifs de Kiev en 48 h, les 29 et 30 septembre 1941, ou encore qu’à Bissessero, haut lieu de la résistance tutsi, ce sont 60.000 Tutsis qui ont été massacrés, en quelques semaines, par les soldats du gouvernement génocidaire, reconnu alors officiellement par le gouvernement belge. Dans un pays où le négationnisme de la Shoah continue à exister, je trouve extrêmement préoccupante votre participation à toute forme de banalisation, quelles que soient vos opinions sur le conflit du Proche-Orient.

 

Encore une fois, M. le député, je ne remets pas en cause votre bonne foi. Mais ceci n’ôte rien à la gravité des faits dont je n’ai présenté ici qu’une partie. Comme éducateur et homme d’expérience, je suis persuadé que ce type de dérapage et d’amalgame est, d’abord et avant tout, dû à un manque d’information et de formation. Or, ce ne sont pas seulement les éducateurs qui ont besoin de se former, mais également les hommes politiques qui, comme vous, sont amenés régulièrement à "conduire" l’opinion publique sans en avoir toujours reçu tous les moyens. C’est pourquoi je vous propose d’organiser, pour vous et vos collègues du P.S., un séminaire à Yad Vashem (Jérusalem), qui vous permettra de mieux comprendre l’importance de cet événement unique qu’est la Shoah, et pourquoi il est essentiel de ne pas la banaliser. Je m’engage personnellement à ne pas transformer ce séminaire en "propagande sioniste", et votre séjour pourrait être d’ailleurs l’occasion de rencontrer des personnes de tous bords. Cette expérience a déjà été tentée avec succès par deux fois avec le P.R. de M. Reynders, et il ne me semble pas que ce serait déchoir pour André Flahaut et le parti socialiste que de suivre la même voie.

 

En vous remerciant d’avoir eu la patience de me lire jusqu’au bout. Vous pouvez me contacter sur mon email officiel à mon bureau à Yad Vashem: alain.michel@yadvashem.org.il.


Sincères salutations


Alain Michel

 

[Texte aimablement transmis par Peter Weinreb.]


Mis en ligne le 3 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org