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Israël (Société - mentalités)

De Jérusalem à Jérusalem, Laurent Cudkowicz
23/06/2008

Il s’appelle Laurent Cudkowicz. Sauf erreur, il n’est ni écrivain, ni journaliste. Pourtant, il a un talent fou de littérateur. "Causeur" le présente ainsi : « L’immigration change le visage du monde dans lequel nous vivons. Si Causeur a accepté de publier, sous forme de feuilleton, le récit de l’installation de Laurent Cudkowicz et de sa famille en Israël, c’est qu’au-delà d’une histoire singulière, il nous parle d’une aventure universelle. ». Lisez, j’espère que vous serez enchanté, comme je l’ai été, de ce récit alerte, insolite, et pétri d’humour et de sagesse, et pas de n’importe quelle sagesse, mais de celle, profonde et cristalline, d’un moderne Petit Prince… juif ! (Menahem Macina).

23/06/08

Texte repris du site Causeur (qui est devenu ma destination virtuelle quotidienne…)

 

Cet itinéraire pourrait être celui d’une lettre postée à Jérusalem, il y a deux mille ans, par l’un de mes ancêtres. Malheureusement, à chaque fois qu’elle arrivait à bon port, le facteur se voyait rétorquer: "N’habite plus à l’adresse indiquée". Finalement, au bout de deux mille ans, la poste se résout à "renvoyer à l’expéditeur".

L’avantage, avec le courrier papier, par opposition au courriel, c’est qu’on parvient toujours à le situer physiquement. J’ai reçu une lettre, je la mets dans ma poche, je la déchire, je la brûle… Essayez d’agir de même avec un courriel.


Le retour des Juifs en Palestine a recommencé environ un siècle avant l’apparition des courriels. On connaît la suite : Theodor Herzl qui, à Paris, lors de manifestations anti-dreyfusardes au cours desquelles on scande "A mort les Juifs", réalise que la seule solution au problème juif est nationale. Encore l’influence d’une lettre physique, écrite soi-disant par Dreyfus à destination de l’ennemi allemand. Au fait, si le commandant Esterhazy (le vrai traître) avait écrit un courriel plutôt qu’une lettre, l’affaire Dreyfus aurait-elle eu le même retentissement ? Herzl aurait-il pris conscience du problème juif de la même manière ? Bref, le sionisme aurait-il débouché sur la création d’Israël en 1948 ?


Mon retour à moi approche à grands pas : il aura lieu cet été, avec l’ensemble de ma famille. Qui suis-je, ou vais-je, dans quel Etat j’erre (toujours le juif errant) ? Si cela vous intéresse, lisez la suite.

De cadre supérieur en France à travailleur immigré en Israël : Israël, nul n’en doute, est le pays de la mobilité sociale. Les professeurs de philosophie russes vendent des saucisses sur le trottoir en traduisant Nietzsche du latin au grec, les enfants des kibboutz vendent leurs turpitudes informatiques à prix d’or au Nasdaq, les enfants d’immigrés éthiopiens, dont les parents ne savaient pas se servir des toilettes "occidentales", sont docteurs d’université...

Ma mobilité sociale à moi, c’est maintenant qu’elle va se jouer, peut-être. En tous cas je m’y prépare. C’est peut-être difficile à comprendre, mais c’est ce qui fait la différence entre mon cas, et, par exemple, celui d’un cadre de Casablanca, qui déciderait d’émigrer en France. Quelles que soient ses qualifications, il n’est pas certain qu’il parviendrait à s’intégrer, même en bénéficiant de la fameuse discrimination positive.


Sans doute trouvez-vous cela bien mystérieux. Je suis très heureux en France, je vis ma vie de Juif de diaspora en toute plénitude, et néanmoins, je décide d’émigrer en Israël avec femme et enfants. Pourquoi ? Qu’est-ce qui me pousse à vendre maison et voiture, à dire merci à mon employeur (en général, c’est plutôt l’employeur qui remercie l’employé), à m’éloigner des parents et amis ? Pourquoi nous imposons-nous l’apprentissage d’une nouvelle langue, d’une nouvelle mentalité, d’un nouveau système de sécurité sociale et d’un rythme hebdomadaire différent de celui sous lequel nous avons grandi ? (Finis le pain frais et les œufs à la coque du dimanche matin!)

Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai pas de réelle réponse à cette question. Bien sûr, je peux dire, sans mentir, que moi et ma famille cherchons à construire quelque chose de nouveau, que nous détestons l’encroûtement, que nous partons, fiers et valeureux, vers de nouvelles aventures. Sérieusement, dans ce cas, nous aurions tout aussi bien pu entamer le tour de l’Australie en vol à voile : c’est plus écologique, moins dangereux, et ça se vend mieux à www.comment-me–démarquer-de-la-génération-des-bobos-post-soixante-huitards-sans-me-ridiculiser.com


Tout cela est vrai, mais il y a aussi autre chose. Pour vous décrire cette "autre chose", je pose une question : Quel est le point commun entre tous les Juifs du monde (sans, bien entendu, que cette caractéristique leur soit exclusive) ? Quand je dis tous, c’est tous.

-         La croyance en Dieu ?... Et les Juifs marxistes !

-         L’amour de la prière ?... Et les Juifs laïques militants !

-         La croyance en un partage social des richesses ? Et les Juifs capitalistes à Wall Street !

-         La croyance dans les valeurs du capital ? Et les Juifs altermondialistes !

-         Vous n’y êtes pas ?...

Le point commun entre tous les Juifs c’est l’éducation des enfants. Regardez : de la mère qui n’imagine pas que son nourrisson puisse devenir autre chose qu’avocat, ou chirurgien esthétique, à celle qui "meurt" s’il ne sort pas premier de Polytechnique, en passant par le Rabbin qui n’envisage pas que ses enfants puissent étudier les textes sacrés moins de quinze heures par jour... Tous ne visent qu’une chose : les enfants doivent bénéficier d’une excellente éducation.

-         Or, l’éducation, c’est la transmission.

-         La transmission, c’est l’histoire.

-         L’histoire, c’est savoir d’où on vient.

-         Savoir d’où on vient, c’est savoir où on veut aller.


Alors, ne vous étonnez pas si certains Juifs sont assez timbrés pour effectuer un retour à l’expéditeur. Ils ne cherchent qu’à "capitaliser" leur éducation et leur culture d’origine, pour en créer une nouvelle, enrichie d’une multitude de différents composants.


Je continuerai à partager le récit et les réflexions de mes aventures, ici même, prochainement.

 

Laurent Cudkowicz *


© Causeur

 

* Né en 1966, à Paris, Laurent Cudkowicz a vécu en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Belgique. Marié et père de quatre enfants, il émigre en Israël en été 2008, avec toute sa famille.

 

Mis en ligne le 23 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org