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Christianisme

Les formes concrètes du dialogue judéo-chrétien en Israël et ses difficultés, Michel Remaud
29/04/2008

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un voyage interreligieux organisé par l’hebdomadaire "Témoignage chrétien", qui a eu lieu en novembre 2004. Le groupe, composé principalement de chrétiens, s’est rendu le 15 novembre dans l’auditorium de Yad-Vashem pour une rencontre sur le thème : « Le dialogue judéo-chrétien aujourd’hui en Israël-Palestine ». Nous reproduisons ici les notes d’un exposé introductif de Michel Remaud." (Un écho d’Israël).

Texte repris du site Un écho d’Israël, n° 20, février 2005. 

 

On m’a demandé de vous parler sur le thème : « Les formes concrètes de ce dialogue et ses difficultés ». N’ayant ni le temps ni les moyens de vous donner une vue d’ensemble de la question, je me limiterai à souligner quelques caractéristiques de ce dialogue.

Pour commencer par un témoignage personnel : si je dis que je ne pratique plus le dialogue judéo-chrétien depuis vingt-cinq ans, je dis la vérité ; et si je dis que ce dialogue est quotidien, c’est aussi la vérité. Il faut donc s’expliquer sur ce paradoxe.

Depuis que je vis en Israël, je n’ai jamais participé à une activité de dialogue institutionnel du genre de celles que l’on peut pratiquer en France dans un groupe d’Amitié judéo-chrétienne qui se réunit régulièrement. Il y a dans ce pays peu de « structures de dialogue ». L’Archevêque maronite de Haïfa écrivait récemment à propos du dialogue judéo-chrétien : « Le dialogue sur le plan local est pratiquement inexistant, car les Juifs préfèrent dialoguer avec les Chrétiens de l’Occident qui ont tendance à se sentir coupables envers eux, plutôt qu’avec les Chrétiens locaux qui sentent qu’eux-mêmes ont été persécutés par les Juifs. » À Jérusalem, il existe, au patriarcat latin, une commission pour les relations avec le judaïsme. Cette commission a été créée il y a deux ans à la demande du Saint-Siège. Nous n’avons que peu d’informations sur ses activités.

Quelques caractéristiques du dialogue judéo-chrétien en Israël.


1. Pour les Juifs, il est difficile d’identifier la partie chrétienne.

De qui parle-t-on quand on parle de « l’Église » ? Du Vatican ? De la hiérarchie locale ? Laquelle ? À Jérusalem, on compte une quarantaine de confessions et de rites chrétiens différents. De l’Ambassade chrétienne ? L’ « Ambassade chrétienne » est un organisme international d’inspiration évangélique fondé en 1980 à la suite du vote de la loi proclamant Jérusalem capitale perpétuelle d’Israël. En octobre dernier, à l’occasion de la fête de Succot, on a pu voir comme chaque année dans les rues de Jérusalem un long défilé organisé par l’Ambassade chrétienne, constitué de délégations de la plupart des pays du monde brandissant des banderoles du style « We love you ! » et distribuant des bonbons aux enfants. Quelques mois plus tôt, la télévision israélienne avait montré un évêque anglican arabe de Jérusalem, en soutane violette, accueillant à sa sortie de prison Mordekhai Vanunu, l’homme qui avait divulgué des informations sur la centrale atomique de Dimona et qui s’était converti entre-temps au christianisme. Commentaire des téléspectateurs : L’Église soutient Vanunu. Le monde chrétien est très loin d’être homogène et l’on comprend que les Israéliens aient quelque peine à s’y retrouver.


2. Dans l’opinion israélienne, le christianisme est perçu comme exotique.

Beaucoup d’Israéliens vont visiter les monastères, le samedi ou à l’occasion de fêtes, Noël en particulier, avec d’ailleurs une réelle sympathie, mais la motivation principale est la curiosité. Pour la plupart d’entre eux, un chrétien qui n’est pas palestinien est un moine d’origine étrangère. Quand un Israélien adresse la parole à un religieux en habit, il le fait spontanément en anglais et non en hébreu.

Il y a quelques années, on m’a demandé de participer à une émission de télévision. J’ai d’ailleurs refusé. Mais une des premières questions qu’on m’a posées quand on m’a contacté a été : « Comment es-tu habillé ? » Quand j’ai répondu que j’étais habillé comme tout le monde, on m’a fait comprendre que je présentais beaucoup moins d’intérêt. Et quand on m’a demandé d’indiquer les noms de personnalités chrétiennes qui pourraient participer à l’émission, on m’a posé sur chacun d’eux la question : « Comment est-il habillé ? » On attend du chrétien qu’il corresponde à l’imaginaire par son aspect extérieur.


3. Il est quand même indiscutable que, dans leur ensemble, les Églises sont perçues comme pro-palestiniennes.

À quoi il faut ajouter que le monde juif israélien est massivement ignorant de l’évolution de l’Église catholique vis-à-vis du judaïsme depuis soixante ans. Les sondages d’opinion à l’occasion de la venue du pape en Israël en mars 2000 ont montré que 80% des Israéliens ignoraient les changements intervenus dans l’Église dans ce domaine avant et après Vatican II.


4. Réciproquement : pour les Églises, le judaïsme est indissociable de l’État d’Israël, et donc de la situation politique.

L’an dernier, un membre de la communauté catholique d’expression hébraïque à qui on annonçait une prière œcuménique pour la paix a eu cette réplique qui résume une bonne partie de la situation : « La paix contre qui ? »


5. Ce que l’Église attend d’un dialogue institutionnel concerne en grande partie ce qui a trait au « statu quo ».

L’expression désigne ici l’ensemble des dispositions qui régissent les droits et les privilèges des institutions ecclésiastiques en Terre Sainte, définies par l’empire ottoman avant 1917, maintenues par les Britanniques et confirmées par l’État d’Israël. L’opinion occidentale établit spontanément l’équation : Chrétiens de Terre Sainte = Palestiniens = opprimés. On est généralement très ignorant d’un autre aspect de la question : les privilèges des institutions et communautés religieuses de Terre Sainte, propriétaires d’un vaste patrimoine immobilier et jouissant de privilèges fiscaux : exemption d’impôts, possibilité d’utiliser des voitures à immatriculation diplomatique et de mettre de l’essence détaxée dans le réservoir... Une bonne partie des négociations en cours entre le Saint-Siège et l’État d’Israël porte sur ces privilèges, et pas seulement sur le problème (bien réel) des refus d’octroi ou de renouvellement de visas.

Il ne faut pas s’étonner que le Vatican ait ici la réputation d’être une puissance financière. Une des idées les plus solidement ancrées dans les esprits israéliens est que les religieux seraient payés par le Vatican !


6. Cela dit, le dialogue est loin d’être inexistant, mais il est surtout individuel.

Pardonnez-moi de donner encore des exemples personnels.

Quant un chrétien décide de venir vivre dans ce pays et qu’il commence par se mêler aux nouveaux immigrants pour apprendre l’hébreu à l’ulpan, il est souvent soupçonné, soit de vouloir se convertir au judaïsme, soit de vouloir convertir les Juifs. Quand il devient clair que l’une et l’autre hypothèse sont exclues, il faut du temps pour que l’image se précise, ce qui ne peut se faire que si on arrive à nouer patiemment des amitiés. Encore une anecdote. Un ami israélien me racontait qu’il recevait un jour la visite d’un autre israélien, dont il ne m’a pas révélé l’identité. Le visiteur commence à feuilleter un livre qui était posé là, et qui se trouvait être ma thèse de doctorat, qui portait sur la tradition rabbinique. Étonnement du visiteur : « C’est un chrétien qui a écrit ça ? » Puis la question : « Comment quelqu’un qui peut écrire comme ça sur la tradition juive peut-il en même temps croire à toutes ces histoires chrétiennes de trinité, d’incarnation etc. ? ». (Et quand je rencontre, le soir, des groupes de chrétiens dans les hôtels de Jérusalem, j’ai droit régulièrement à la question : « Pourquoi les juifs ne deviennent-ils pas chrétiens ? » !)

Je ne suis pas pessimiste : le dialogue existe, que ce soit la conversation avec les voisins ou un dialogue de caractère plus scientifique avec des rabbins ou des intellectuels juifs. Pendant plusieurs années, j’ai participé, à l’Université de Jérusalem, à un séminaire sur les origines chrétiennes animé par un enseignant juif. Mais ce dialogue est essentiellement individuel, et il faut beaucoup de temps pour que les préjugés tombent et qu’on puisse se parler de façon sincère et désintéressée.

J’ajouterai une dernière remarque. Les chrétiens qui ont fait le choix de vivre en symbiose avec la société israélienne sont d’abord perçus comme des gens qui se montrent bienveillants vis-à-vis des Juifs et d’Israël. C’est cette bienveillance qui est l’élément le plus important, antérieurement à l’interprétation proprement religieuse du choix de vivre en Israël. Bienveillance d’autant plus appréciée qu’elle apparaît comme rare. Nous avons tous droit à ce compliment ambigu : « Toi, tu n’es pas représentatif. » Il faudra encore beaucoup de temps pour que les chrétiens qui ont fait ce choix n’apparaissent pas, à tort ou à raison, comme des exceptions dont les options n’engagent qu’eux-mêmes.

 

Michel Remaud

 

© Un écho d’Israël

 

Mis en ligne le 28 avril 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org