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Israël (Société - mentalités)

Lorsque le chantage milicien se combine au chantage politique, Michel Touma
06/08/2008

4/8/2008

Tribune libre reprise de L’Orient-Le-Jour et mise en ligne sur le site du JCPA (CAPE, en français) de Jérusalem.



Une déclaration ministérielle à l’image du pays. Bâtarde, hybride, reflétant la situation absurde, insensée, surréaliste, dans laquelle se trouve plongé le pays. L’addition au sein d’une même équipe dirigeante d’une thèse et de son antithèse ne saurait déboucher sur une synthèse, mais sur une neutralisation, une quasi-paralysie, du pouvoir décisionnel. Surtout lorsqu’une des deux parties se voit accorder le droit de veto et qu’elle se montre peu soucieuse d’une redynamisation des institutions étatiques au bénéfice d’une raison d’État étrangère…

Reflétant cette impossibilité de rassembler l’eau et le feu, le programme de gouvernement adopté vendredi dernier comporte une grave contradiction qui pourrait être lourde de conséquences. Le texte dit en effet la chose et son contraire en matière de défense. Il reconnaît d’abord à la Résistance (en l’occurrence au Hezbollah), en tant qu’entité parallèle à l’armée et au « peuple », le droit de « libérer ou récupérer les fermes de Chebaa, les collines de Kfarchouba et la partie libanaise de Ghajar ». Mais plus grave encore, le document reconnaît aussi par la même occasion à cette Résistance le droit de « défendre le Liban face à toute agression ». Ce qui, connaissant la doctrine, les desseins, le projet politique et le rôle régional du Hezbollah, revient à octroyer à ce dernier le droit de maintenir sa politique guerrière même « après » le retrait de Chebaa et de Kfarchouba, et donc de continuer à « coexister » avec l’État, sous prétexte de « défendre le Liban ». Dans le même temps, le gouvernement souligne sa détermination à respecter la résolution 1701. Or, la reconnaissance du droit de la Résistance à poursuivre la lutte « par tous les moyens légitimes » est en totale contradiction avec la deuxième clause du paragraphe 8 de la résolution 1701 qui établit entre la ligne bleue et le Litani une « zone d’exclusion de tous personnels armés, biens et armes autres que ceux déployés dans la zone par le gouvernement libanais et les forces de la Finul ».

Il reste que la principale faille dans le projet de déclaration ministérielle est mise en relief par le refus du Hezbollah et de ses alliés d’inclure, comme le réclame le ministre Nassib Lahoud, appuyé en cela par les Kataëb et les Forces libanaises, la mention « au sein de l’État » dans la clause évoquant le droit de la Résistance à libérer les fermes de Chebaa et à « défendre le Liban ». Le rejet de cette mention en dit long sur les intentions réelles – et somme toute évidentes – du Hezbollah à l’égard de l’État. Et c’est précisément à ce niveau que se situe le véritable piège qui consiste à octroyer un droit de veto au Hezbollah et à ses alliés dans l’exercice du pouvoir exécutif. Car, sur ce plan, le parti chiite a le « beau » rôle. Très peu lui importe, en effet, que l’État soit paralysé, que le gouvernement soit ou non formé, qu’il entame ou non sa mission, que la relance économique soit ou non enclenchée, que le pays jouisse ou non d’un climat de stabilité et de prospérité. Bien au contraire, il a tout à gagner à une paralysie des institutions, à un blocage du pouvoir exécutif, à l’absence ou à une léthargie du gouvernement. Et au plan socio-économique, il a imposé, grâce au soutien financier massif et continu de la République islamique iranienne, ses propres circuits économiques parallèles aux circuits économiques nationaux, ainsi que ses propres services sociaux et administratifs. De sorte qu’en sus de son chantage milicien itinérant, qu’il exerce de Beyrouth à Tripoli, en passant par la Békaa, il est parfaitement en mesure d’imposer aussi un chantage politique, d’autant plus aisément qu’il bénéficie d’appuis inespérés, tels celui du courant aouniste.

Dans le jeu politique actuel, ce sont le président de la République et [la coalition du] 14 Mars qui ont pour projet l’édification d’un État central fort et souverain, la réactivation des institutions constitutionnelles, la mise en place d’un gouvernement efficace, la stimulation d’un essor économique. Le Hezbollah, et avec lui Amal, le CPL et les prosyriens, désirent-ils, quant à eux, imposer un Ali Kanso au gouvernement ? Rien de plus facile : ils bloquent la formation du gouvernement indéfiniment. Le Hezbollah, qui mène le jeu sur ce plan, n’a rien à perdre et tout à gagner à cet égard, puisqu’on lui a accordé le droit de veto, ou plutôt le droit de « blocage », et qu’en définitive, la puissance de son « État » de facto est inversement proportionnelle à celle de l’État central légal. Le Hezbollah désire-t-il, en outre, une fois le gouvernement formé, imposer sa propre vision du rôle de la « Résistance » ? Là encore, rien de plus facile. Il bloque, toujours grâce à ses précieux alliés communautaires et à ses nouveaux alliés aounistes, l’approbation de la déclaration ministérielle, quitte à retarder indéfiniment la mise sur les rails du gouvernement. Là aussi, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Car, entre temps, son « État » de facto continue de tirer sa force de la faiblesse du pouvoir central, dans un lent et pernicieux processus de « grignotage » politique et socio-économique. Les dirigeants du Hezbollah n’ont-ils pas déclaré à diverses occasions qu’ils ont « tout le temps » devant eux pour mener à bien leur projet politique ?

* * *

Passé maître dans l’art de résumer en une petite phrase limpide une situation en apparence nébuleuse, le secrétaire général de la coalition du 14 Mars, Farès Souhaid, a relevé, au terme d’une visite à Dimane, que la déclaration ministérielle est le reflet du bras de fer qui oppose ceux qui désirent réellement édifier un État central souverain à ceux qui prônent la coexistence entre la « Résistance » – en l’occurrence le projet transnational du Hezbollah – et l’État, nécessairement affaibli dans ce dernier cas de figure.

Comment trancher ce nœud gordien ? Dans l’attente d’un nécessaire déblocage régional, en s’abstenant d’abord d’apporter une large couverture nationale au Hezbollah et de renforcer par le fait même ce dernier, comme le fait le courant aouniste depuis deux ans. En renforçant, ensuite, les factions et les voix chiites libanistes et souverainistes, et elles sont nombreuses et non négligeables. En assurant, enfin, lors des prochaines élections législatives une confortable majorité à une vaste coalition de forces et de personnalités qui ont pour objectifs prioritaires d’édifier un État central fort et d’engager le Liban sur la voie de la croissance économique et de l’ouverture au monde, par opposition au projet de société guerrière, véritable oxygène ou fonds de commerce du Hezbollah et de ses parrains régionaux. Encore faut-il que la tête de pont de Téhéran ne se voie pas accorder la latitude de faire flèche de tout bois pour mettre en marche, à plein rendement, son rouleau compresseur médiatico-milicien afin de façonner le prochain Parlement à la mesure du tandem syro-iranien.


Michel Touma

 

© L’Orient-le-Jour

 

Mis en ligne le 5 août 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org