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Shoah

Allocution du patriarche œcuménique Bartholomée 1er au Mémorial de l’Holocauste (1997)
08/08/2008

Je profite de cette période de calme médiatique relatif pour mettre en ligne des textes que je n’ai pas eu le temps de traiter jusque-là et qui, même s’ils sont rédigés dans un langage et dans un esprit qui pourront paraître étranges à nombre de Juifs, constituent des documents dont nous devons connaître l’existence, ne serait-ce que pour que nous ne croyons pas que tous les non-Juifs sont insensibles à notre destin et à nos souffrances. (Menahem Macina).

Texte repris du site "Un écho d’Israël".

 

Un écho d’Israël a publié ces dernières années de nombreux documents sur les relations entre Juifs et chrétiens signés par des responsables de l’Eglise catholique ou des Eglises réformées. A ce jour, il n’existe aucun texte officiel de l’Eglise orthodoxe sur les relations avec le peuple juif et le judaïsme. Cependant le patriarche Bartholomée 1er a prononcé ce discours important au mémorial de la Shoa, à Washington, le 20 octobre 1997.

 

A nos sœurs et frères bien-aimés dans le Seigneur,

A nos amis et à tous ceux qui recherchent l’amour de Dieu,

Que le Seigneur ait pitié de nous tous. Que le souvenir de ceux qui ont péri dans l’Holocauste demeure éternellement.

Nous sommes poussé à nous adresser à vous aujourd’hui, afin que notre visite de ce grand musée de la souffrance et du triomphe de l’homme nous reste présente à l’esprit. Notre modeste personne est touchée par l’extraordinaire hommage que rend ce monument à l’esprit de vérité et à la profonde affliction humaine qui a meurtri ce siècle.

Nous nous adressons à vous en ce jour avec des émotions mêlées, heureux d’être ici avec vous pour recueillir les fruits du labeur de ces Juifs et chrétiens orthodoxes qui ont si inlassablement travaillé pour que nos communautés parviennent à se comprendre et que notre réflexion commune nous conduise au respect et à l’amour mutuels. Nous sommes aussi profondément bouleversé et attristé par ce que nous avons vu et éprouvé ici aujourd’hui. Nous avons vu le visage du mal ; un mal dont nous prenons acte avec une immense peine. Toutefois, nous avons vu aujourd’hui ce mal hideux transformé, racheté par le pouvoir de l’amour et de la mémoire. Ce lieu nous incite à assurer à l’humanité entière que l’horreur insondable et indicible du génocide ne pénétrera plus jamais dans le champ de l’action humaine.

L’horreur que reflètent les images de ce lieu et que nous ne faisons qu’entrevoir ici a atteint à une profondeur indicible les vivantes images de Dieu : hommes, femmes et enfants.

Tenter ne serait-ce que de contempler cet abîme de souffrance humaine est presque trop nous demander. Et pourtant nous devons essayer. Nous devons comprendre que si l’agir humain s’est ainsi dépravé, c’est parce que l’esprit humain a fait défaut. En ce lieu, nous ne pouvons manquer de discerner la responsabilité particulière que doivent assumer Juifs et chrétiens pour entretenir l’espérance et faire en sorte que plus jamais ce terrible mal ne prenne" racine dans la psychè humaine.

C’est à nous, Juifs et chrétiens, qu’incombe particulièrement le devoir de garder une mémoire commune de cet Holocauste et des autres, afin de les bannir à jamais. L’histoire de nos relations contient trop de tristes épisodes de peur et de mépris, elle qui est pourtant jalonnée de tant d’exemples de l’amour du Tout-Puissant pour nous, à titre individuel comme à titre collectif. S’il n’en était pas ainsi, le fratricide qui, nous le savons, est notre héritage, et dont nous voyons ici les funestes fruits, ne pourrait aujourd’hui être transformé en une icône d’amour et d’unité fraternelle.

L’histoire de la survie de Yolanda Willis, celle de l’évêque Chrysostome de Zakynthos, notre inoubliable frère dans le Seigneur, qui, alors qu’il était sommé par les autorités nazies de dresser la liste des Juifs de l’île n’a écrit qu’un seul nom - le sien -, et celle de bien d’autres citoyens de la Grèce occupée sont de vraies leçons d’amour. Ce sont des représentations de la vérité du Christ, exprimées avec courage devant les principautés et les puissances obscures de ce monde (cf. Ep 6,12).

Dans ce mémorial sacré de l’Holocauste, la représentation singulière des maux de notre siècle a été transformée en un instrument de renouveau spirituel. En nous repentant des crimes les plus terribles de notre espèce, nous commençons à découvrir le chemin qui mène à cet amour mutuel auquel nous nous sommes si souvent dérobés au long de notre histoire commune. Telle est la suprême réussite de ce grand musée. A travers cette évocation du pôle extrême de la dépravation humaine, le peuple américain a fait mémoire d’un mal dont les tristes échos ont résonné en trop de temps et de lieux de notre siècle finissant. En érigeant ce monument et en faisant de cette représentation du mal l’antithèse de l’humain, les créateurs du musée du Mémorial de l’Holocauste des États-Unis ont en même temps façonné une icône de l’espoir humain. Le musée assure la pérennité de la mémoire humaine qui n’oubliera jamais ses heures les plus sombres, afin que l’homme puisse toujours chercher à vivre ses plus hautes aspirations.

Notre modeste personne est aussi ébranlée par ce qu’elle a vu en ce lieu sacré, que lorsqu’elle a visité le musée Yad Vashem en Israël. Nous respectons le rôle de garant de l’existence du peuple juif que joue Israël. Puisque tous les êtres humains, bons et méchants, bourreaux et victimes, sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1,27), c’est à nous qu’il appartient de distinguer entre l’obéissance à la volonté de Dieu et la résistance aux commandements d’amour qu’II a enracinés en nos cœurs.

La terrible indifférence de tant d’individus à l’égard de leurs voisins lorsque ceux-ci étaient emmenés contre leur gré est une écharde dans la chair de l’histoire du genre humain. Cette écharde est la faiblesse constante de l’humanité dans son rapport à Dieu. L’amère vérité pour tant de chrétiens de cette terrible époque a été leur inaptitude à traduire le message de leur foi en actes - à manifester leur foi par leurs œuvres (Jn 2,18).

Le patriarcat œcuménique tient à rappeler à ses enfants spirituels et à tous ceux qui professent leur amour du Divin, que jamais l’on n’a eu autant besoin de croyants pour aller dans le monde témoigner des fruits authentiques de l’Esprit, que sont, entre autres, l’amour, la joie, la paix (cf. Ga 5, 22).

À tous, à nos enfants spirituels comme à nos frères et sœurs de toute l’Oikouménè, nous affirmons avec audace que jamais plus le silence face à l’injustice, le silence dans les ténèbres de la souffrance impuissante, le silence dans l’obscurité de l’amère nuit d’Auschwitz, ne sera toléré. La foi chrétienne authentique doit se manifester envers tout peuple de foi, envers toute foi.

Car il est du devoir du chrétien de sacrifier jusqu’à sa propre vie pour la sauvegarde de la vie humaine. Pour beaucoup, cela suppose un degré de foi impossible à atteindre. Pourtant, les créatures que nous sommes sont dotées du pouvoir de se comprendre. Nous sommes capables de distinguer le bien du mal. Nous pouvons nous réjouir dans le Seigneur à travers notre désir d’accomplir Sa volonté.

Ceux qui ont sauvé des Juifs et d’autres êtres humains des tourments de l’enfer sur terre ont échappé au redoutable piège de la peur et du manque de foi, de l’égoïsme et de la haine. Ils ont vaincu le mal par le bien (Rm 12,21).

Tous ceux qui ont péri dans l’Holocauste sont des martyrs, des témoins qui nous indiquent comment répondre à l’amour de Dieu. Que leur souvenir demeure éternellement !

 

Source : CONTACTS n° 216
4ème trimestre 2006
pp. 395-398

 

Mis en ligne le 8 août 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org