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De Shalom Akhchav à Kadima: la politique du ressentiment, Pierre Lurçat
19/09/2008

Ce texte, que l’auteur nous adresse directement [*], "décoiffe", incontestablement. Nul doute qu’il dérangera, voire scandalisera plus d’un internaute. Quoi qu’on en pense, il faut savoir entendre cette dissonance majeure, qui est loin d’être isolée, et qui traduit le profond malaise de Juifs - pas seulement israéliens et pas forcément ultra-religieux ou Grand-Israël -, qui assistent, impuissants, à la mise en oeuvre d’un processus politique dont, à tort ou à raison, ils estiment qu’il est nocif et préjudiciable à Israël, voire dangereux, à terme, pour sa population. (Menahem Macina).

[*] Il figure maintenant sur son blog: Vu de Jérusalem.

19/09/08

Cet article, publié il y a plus de deux ans dans la revue Forum-Israël (disparue depuis), n’a malheureusement rien perdu de son actualité. Alors que la probable future Premier Ministre de l’Etat d’Israël vient d’être élue par quelques milliers d’électeurs du parti Kadima, il convient de s’interroger sur ce parti : s’agit-il d’un feu de paille politique, destiné à disparaitre à plus ou moins brève échéance, ou bien d’un phénomène plus profond, traduisant des évolutions significatives de la société israélienne : individualisme, postsionisme et crise des idéologies ?

 



Tzipi Livni, élue par quelques milliers de membres de Kadima

 

Le phénomène Kadima constitue, à bien des égards, une énigme politique. Apparu subitement sur la scène politique israélienne, le parti Kadima a conquis le pouvoir en un temps record, sans appareil politique et sans véritable programme. Si tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un tour de force politique, les interprétations divergent quant à l’identité réelle de ce parti. Pour certains observateurs, c’est un parti centriste, "pragmatique et non idéologique 1". D’autres y voient, au contraire, l’incarnation de l’idéologie post-sioniste.

Pour tenter d’élucider cette énigme, nous proposons d’interpréter le phénomène Kadima comme la victoire de l’idéologie pacifiste, représentée par le mouvement Shalom Akhchav ("La Paix Maintenant"), né au lendemain de la guerre de Kippour. Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter plus de trente ans en arrière, jusqu’au traumatisme qui a suivi la guerre de Kippour. Kadima est en effet, comme Shalom Akhchav, un phénomène sociologique tout autant qu’un mouvement politique.

Amnon Lord, l’un des observateurs les plus lucides de la gauche et de l’extrême gauche israélienne, dont il est issu, apporte dans son livre, Milhama Ba-Bayit 2 quelques observations capitales pour comprendre le lien qui unit Kadima à Shalom Akhchav. Nous tenterons d’expliquer comment la victoire du parti créé par Ariel Sharon en 2005 s’inscrit en réalité dans la droite lignée du mouvement pacifiste né au lendemain de la guerre de Kippour, tant par son programme politique, que par sa stratégie de conquête du pouvoir et par ses motivations psychologiques profondes.

 

1. Le programme politique

L’analyse du programme politique de Kadima montre qu’il est, en fait, quasiment identique à celui du mouvement pacifiste, Shalom Akhchav, résumé par le slogan : "deux Etats pour deux peuples". Ce slogan trompeur correspond bien au programme de Kadima, premier parti de gouvernement qui affirme ouvertement sa volonté de créer un Etat palestinien judenrein à l’ouest du Jourdain, en expulsant, manu militari, les populations juives de Judée et de Samarie (même si son programme prétend que cet Etat sera "démilitarisé" et ne verra le jour qu’au terme du processus prévu par la "feuille de route").

Reprenons, point par point, le programme de Shalom Akhchav 3.

·                     "Partage de la terre entre les deux Etats selon le tracé de la Ligne verte" :

A cet égard, Kadima a adopté la plateforme de Shalom Akhchav, puisque la fameuse "barrière de sécurité" qui épouse, grosso modo, le tracé de la Ligne verte, est destinée, de toute évidence et malgré les dénégations de ses promoteurs, à devenir la frontière permanente de l’Etat d’Israël.

·                     "Partage de souveraineté sur Jérusalem" :

Sur ce point, Kadima reste encore dans le flou, mais plusieurs éléments indiquent que le partage de Jérusalem ne constitue aucunement un tabou pour le gouvernement Olmert-Peretz, et que l’ancien maire de la Ville sainte a depuis longtemps accepté l’idée d’un partage de la capitale. C’est ainsi que, lors de sa récente tournée des capitales européennes, Olmert a déclaré que « tous les quartiers arabes ne feront pas partie de la ville, dans l’avenir » 4.

·                     "Démantèlement des colonies juives de Cisjordanie et de Gaza" :

Sur ce point capital, Kadima a non seulement adopté la plateforme de Shalom Akhchav, mais il en a même fait le cœur de son programme et de sa campagne électorale. C’est sans doute la seule promesse électorale que Kadima risque de tenir : la paix n’est pas à l’ordre du jour, les tirs de missiles Qassam sur les villes israéliennes se poursuivent, les inégalités économiques risquent de se perpétuer, etc. Mais une chose est (presque) certaine, c’est que le gouvernement d’Ehoud Olmert chassera de leurs maisons les habitants juifs de Judée-Samarie. Nous verrons plus loin quelles motivations psychologiques expliquent cet ordre de priorités du parti Kadima.

·                     "Retour des réfugiés palestiniens sur le territoire de l’Etat palestinien" :

A cet égard, Kadima semble être en retrait par rapport aux idéologues de Shalom Akhchav, qui ont depuis longtemps accepté l’idée que des millions de "réfugiés" palestiniens affluent dans le futur Etat palestinien, au nom du sacro-saint "droit au retour", cœur du plan par étapes, élaboré par l’OLP et repris à son compte par la frange la plus radicale de la gauche israélienne. Mais on imagine mal comment l’Etat d’Israël, une fois retourné aux frontières de 1967 (celles que Abba Eban qualifiait, avec lucidité, de "frontières d’Auschwitz"), pourra empêcher la matérialisation du "droit au retour", une fois que les postes frontières sur le Jourdain seront, tout comme ceux avec l’Egypte, remis entre les mains des "policiers" de l’AP et du Hamas.

 

2. La stratégie de conquête du pouvoir.

Un des aspects par lequel Kadima ressemble le plus à Shalom Akhchav, par-delà même son programme politique, est la stratégie de conquête du pouvoir qu’il a utilisée et, à un niveau plus fondamental, la conception même de la politique que ce parti véhicule. Beaucoup a été dit sur le rôle des conseillers en marketing politique (les "spin doctors") dans la victoire de Kadima aux dernières élections. Mais peu d’observateurs ont fait le rapprochement avec les méthodes de Shalom Akhchav. Comme le rappelle Amnon Lord, Shalom Akhchav a d’abord été un petit noyau d’une dizaine d’activistes. Leur réussite politique a été largement due à leur utilisation de techniques empruntées au monde de la publicité et du marketing : slogans accrocheurs, affiches et autocollants aux "visuels" forts, organisation de manifestations largement médiatisées.

La victoire de Kadima est, plus encore que celle d’un parti (qui n’existait pour ainsi dire presque pas avant les élections), celle d’un slogan, voire d’un nom (Kadima [« en avant ! »]) et d’un appareil de communication, c.-à-d. de propagande politique. Pour la première fois dans l’histoire politique d’Israël, les électeurs ont porté au pouvoir un parti qu’ils avaient choisi non pas en raison de son programme et de son contenu, mais de son "emballage".

Il faudra un jour analyser en détail comment le système démocratique israélien, longtemps vanté pour son pluralisme et sa vitalité exemplaire, en est arrivé au point où il se trouve aujourd’hui. A cet égard également, l’exemple de Shalom Akhchav est instructif, car il montre comment un groupuscule sans véritable assise sociopolitique peut bouleverser, à terme, la carte politique d’un pays, en utilisant des méthodes fondamentalement antidémocratiques.

Dans un ouvrage publié en 1984, Peace Now: Blueprint For National Suicide 5, Dan Nimrod décrivait de manière presque prémonitoire la manière dont Shalom Akhchav a imposé ses vues, d’abord au parti travailliste, puis au gouvernement israélien. Quelque temps auparavant, en décembre 1983, lors d’une tournée de propagande de Shalom Akhchav aux Etats-Unis, Tseli Reshef avait déclaré au journal Jewish Week :

« Il existe certes des différences de conception au sein du parti travailliste concernant la Cisjordanie, mais la direction du parti parle ouvertement de compromis territorial. Nous allons remplir un rôle déterminant afin de pousser le parti travailliste dans la direction que nous souhaitons. »

Commentant ces déclarations, Dan Nimrod écrivait il y a plus de 20 ans :

« Cela constitue une véritable divulgation des objectifs de Shalom Akhchav, consistant à "pousser chaque gouvernement israélien dans la direction qui nous convient"... Il y a là un avertissement auquel le public israélien, toutes tendances confondues, devrait prêter attention. Le choix démocratique ne constitue plus une option, du point de vue de Shalom Akhchav. Les foules dans les rues et les intrigues en coulisses parviendront à entraîner les gouvernements israéliens dans la direction décidée par un petit groupe élitiste, représentant une minorité en Israël et dans la diaspora. On ne saurait être plus clair. »

Cette description extrêmement lucide du phénomène Shalom Akhchav met précisément l’accent sur les caractéristiques fondamentales de la stratégie politique du mouvement pacifiste, et permet de comprendre, rétrospectivement, comment ce "petit groupe élitiste" a imposé ses vues aux gouvernements démocratiquement élus en Israël.

La manipulation des foules et les négociations en coulisse : ce sont bien ces deux moyens qui ont permis à Shalom Akhchav de conquérir, idéologiquement, le pouvoir en Israël. Amnon Lord, dans son ouvrage cité plus haut, décrit comment le groupuscule pacifiste a imposé dans la culture politique israélienne les "manifestations pour la paix", héritage des pays du bloc communiste, et comment les dirigeants de Shalom Akhchav ont utilisé les techniques de communication politique et de manipulation des foules, pour asseoir leur influence sur le public israélien. Parti des franges de l’échiquier politique, Shalom Akhchav a peu à peu phagocyté le parti travailliste, en perte de vitesse depuis sa défaite aux élections de 1977.

Un des moments-clé de la conquête (idéologique) du pouvoir par Shalom Akhchav se situe au lendemain des massacres de Sabra et Chatila, lors de la fameuse "manifestation des 400 000" [chiffre exagéré par la propagande du mouvement et les médias qui lui étaient favorables] du 25 septembre 1982, à Tel Aviv. Ce soir-là, rappelle Amnon Lord, le principal orateur du grand "happening" politique, place des Rois d’Israël, n’était pas un membre du mouvement pacifiste, mais Shimon Pérès, le dirigeant travailliste. C’est d’ailleurs ce même Shimon Pérès qui allait jouer un rôle déterminant par la suite, lors des négociations en coulisses qui devaient mener aux accords d’Oslo, sous l’égide des universitaires et idéologues, Ron Pundak et Yair Hirshfeld.

La victoire du parti Kadima et la politique actuelle du gouvernement sont l’aboutissement de ce processus antidémocratique de conquête du pouvoir par "les foules dans les rues et les intrigues en coulisse", dont Shalom Akhchav a été le principal maître d’œuvre. Les historiens devront un jour décrire comment cette stratégie de conquête a été menée victorieusement, avec l’appui et le financement de puissances étrangères (Union européenne notamment). Mais il reste à comprendre quelles ont été et quelles sont encore les motivations profondes de ceux qui, de Shalom Akhchav à Kadima, ont réussi à imposer au peuple d’Israël des concessions territoriales que les armées arabes n’ont jamais pu obtenir, ni sur les champs de bataille, ni dans le cadre des négociations diplomatiques.

 

3. Les motivations profondes

On ne comprendra rien à la politique israélienne tant que l’on négligera le rôle essentiel des motivations profondes de certains partis politiques et organisations, qui peuvent se résumer en un mot : celui de "ressentiment". Shalom Akhchav n’est en effet pas tant né du traumatisme de la guerre de Kippour, que de la volonté de renverser le résultat des élections et d’en découdre avec le Likoud qui venait d’arriver au pouvoir, mettant fin à l’hégémonie politique travailliste de trente ans.

 

Kadima, de la même façon, exprime le ressentiment des élites laïques occidentalisées face à la montée des religieux. Car, comme le fait remarquer Yitshak Adda,

« le seuil des 50% d’enfants inscrits dans des écoles primaires religieuses devrait être franchi d’ici la fin de la décennie... C’est la perspective de ce basculement démographique interne qui explique le culte soudain de la classe politique pour Ariel Sharon et l’émergence de Kadima au centre de la scène politique. » 6

Cette "menace démographique" interne qui devrait, à terme, assurer une majorité au public juif religieux en Israël explique la précipitation avec laquelle les dirigeants du parti Kadima au pouvoir veulent fixer définitivement les frontières et surtout le caractère de l’Etat d’Israël, pour éviter « la transformation de l’Etat des Juifs en Etat juif » (Y. Adda).

A cet égard, le phénomène Kadima procède de la même motivation psychologique que le phénomène Shalom Akhchav. Dans les deux cas, c’est le ressentiment qui est le moteur principal de leur combat politique, dirigé contre "l’ennemi intérieur", qui est désigné à la vindicte du peuple, y compris en s’alliant objectivement avec les ennemis extérieurs.

Shmuel Trigano avait décrit, il y a déjà plusieurs années, ce phénomène politique et sociologique, à propos du fameux "camp de la paix" :

« Le "camp de la paix" n’a cessé d’en appeler au monde, de le solliciter, de l’interpeller, pour s’imposer, du dehors, à ceux qu’il excluait de ses rangs distingués, en les diabolisant au passage et en attirant sur eux une vindicte et un mépris de l’opinion publique internationale... A l’époque de l’élection de Begin, les sépharades, qu’on rendait responsables de sa venue au pouvoir, s’étaient vus fustigés de la sorte et accusés d’être tout simplement des "fascistes"... Plus tard, ce fut une autre catégorie qui fut bannie en bloc, les Juifs religieux. Puis, aujourd’hui, les "colons". Le "camp de la paix" a toujours ainsi un "mauvais Israël" contre lequel s’affirmer, une exclusion d’autrui à travers laquelle il s’identifie lui-même. Son identité est fondamentalement une identité du ressentiment. » 7.

Ainsi, loin d’exprimer un quelconque pragmatisme, le programme politique de Kadima traduit, au contraire, un profond ressentiment transformé en motivation politique. Les récentes déclarations de responsables de Tsahal expriment tout haut ce que les opposants au retrait de Gaza avaient prédit depuis longtemps : en quittant Gaza, le gouvernement israélien a donné au Hamas la victoire électorale sur un plateau, tout en mettant les villes israéliennes du Néguev à portée des missiles Qassam. Ces conséquences prévisibles montrent bien que le gouvernement dirigé par Kadima a sacrifié la sécurité d’Israël sur l’autel de son idéologie pacifiste, héritée de Shalom Akhchav.

 

© Pierre Lurçat

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Notes

 

1. Michel Gurfinkiel, Valeurs actuelles, 13 janvier 2006. Voir aussi : Barry Rubin, "Le nouveau réalisme israélien", article publié simultanément par plusieurs quotidiens internationaux (www.project-syndicate.org).

2. Amnon Lord, Milhama ba-Bayit, [Guerre intérieure], Tammuz, Tel Aviv 2003.

3. Ce programme est exposé sur le site Internet de sa branche française, http://www.lapaixmaintenant.org.

4. Caroline Glick, "Olmert’s plan for Jerusalem", Jerusalem Post, 16 juin 2006.

5. Dan Nimrod, Peace Now: Blueprint For National Suicide [La Paix Maintenant, ébauche d’un suicide national], Dawn Publishers 1984.

6. Yitshak Adda, "Amona et la démographie politique d’Israël", Forum-Israël no. 1, mars 2006.

7. Shmuel Trigano, L’ébranlement d’Israël, Seuil 2002, p. 124. C’est moi qui souligne.

 

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Mis en ligne le 19 septembre 2008, par
M. Macina, sur le site upjf.org