Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Contentieux palestino-israélien

Abbas à Haaretz: Nous ferons des compromis sur les réfugiés, Akiva Eldar et Avi Issacharoff
16/09/2008

Une très longue interview, traduite en français par une ONG très anti-israélienne. J’avais donc quelques raisons de craindre des déformations idéologiques. Ce n’était pas le cas, à part les expressions comme « forces d’occupation », et autres clichés du même acabit. J’ai surtout amélioré la traduction, qui était, dans l’ensemble, de bonne qualité. (Menahem Macina).

14/09/08

Haaretz

Texte original anglais : "Abbas to Haaretz: We will compromise on refugees".


Traduction française : ISM (corrigée sur l’original par notre Rédaction)

 

    Photo : Alex Levac

C’était peut-être dû au jeûne et à l’abstention de fumer pendant le mois sacré du Ramadan, et peut-être parce que c’était une conversation au sujet des négociations épuisantes avec Israël mais le Président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas (Abu Mazen) a pressé le bouton rouge au moins trois fois au cours de l’interview de mercredi dernier.

Saïd, son secrétaire personnel, entre sans un mot, sort le paquet et allume une cigarette pour le président. L’humeur détendue d’Abou Mazen ne donne aucun indice sur les conflits politiques qui l’assaillent aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur.

Il rejette les menaces des collègues, dont celles du président de l’équipe palestinienne de négociation Ahmed Qureia (Abu Ala) et de rivaux, tels que le professeur Sari Nusseibeh, de remplacer les négociations pour deux Etats par une demande d’une égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens dans un seul État. Il promet également que, tout comme il s’était opposé à la deuxième Intifada, il ne soutiendra pas une troisième.

Le message saute presque aux yeux : Ne ratez pas votre chance avec moi. Vous n’aurez pas de partenaire comme moi. Mais il insiste sur un point : le droit au retour. Israël devra absorber des réfugiés sur son territoire, souligne-t-il, suite aux négociations concernant leur nombre.

Il est conscient des arguments d’Israël sur sa faiblesse politique.

« C’est une bonne excuse pour Israël de ne pas remplir ses engagements », dit-il avec un sourire amer. « Je lis encore dans votre journal qu’il ne sera pas possible de parvenir à un accord de paix parce que votre Premier ministre, Ehud Olmert, est accusé de corruption et que je suis trop faible. Mais même les hauts responsables israéliens admettent maintenant que nous avons fait un excellent travail. »

Même Amos Gilad, le chef du quartier général de la sécurité diplomatique au Ministère de la Défense, et critique sévère de l’Autorité Palestinienne ?

« Même Amos Gilad. Nous avons rétabli l’ordre dans les villes de Cisjordanie, nous prenons des mesures contre toute personne qui tente d’ébranler la sécurité et la stabilité, que ce soit le Hamas, le Jihad islamique ou même le Fatah. En Israël et aux États-Unis, ils sont bien au courant du fait que les forces de sécurité palestiniennes ont empêché de nombreuses attaques. Nous avons même démantelé les Brigades des Martyrs Al-Aqsa du Fatah. Aujourd’hui, il y a une force armée et une autorité en la matière. »

La position d’Abbas dans les sondages d’opinion publique réalisés dans les territoires est meilleure que jamais. Le chaos qui régnait dans les villes de Cisjordanie a été remplacé par la police palestinienne.

Les services de sécurité [palestiniens] sont l’objet des louanges des très hauts responsables israéliens qui, par le passé, se limitaient à critiquer durement leur fonctionnement - y compris le chef des services de sécurité du Shin Bet, le Ministre de la Défense et les généraux des Forces de Défense israéliennes. La situation économique en Cisjordanie s’est également améliorée.

Et pourtant, Abou Mazen sait que sans un accord diplomatique, toutes ces réalisations s’évaporeront et les Palestiniens se tourneront à nouveau vers le Hamas.

Vous souvenez-vous que le samedi 13 Septembre est l’anniversaire de la signature des Accords d’Oslo ?

« Malheureusement. »

Pourquoi malheureusement ?

« Parce qu’ils n’ont pas réussi. Quinze années se sont écoulées depuis, et nous sommes encore loin d’un accord. »


Olmert est sur le point de démissionner. Que ressentez-vous au niveau personnel ?

« Je l’admire beaucoup et pendant plus d’un an, nous avons travaillé ensemble. Maintenant, il est sur le point de partir et nous respecterons la décision du public israélien. Nous continuerons les négociations avec n’importe quel Premier ministre élu en Israël et il faudra dire adieu à Olmert. Mais j’ai l’intention de mener les négociations avec lui jusqu’à sa dernière minute à ce poste. »

Il est évident que les élections pour la direction de Kadima sont une grande source de préoccupation pour ceux qui siègent à la Muqata, le quartier général du gouvernement de l’Autorité Palestinienne à Ramallah.

Les conseillers d’Abou Mazen ne sont pas seulement aux prises  avec les problèmes liés au Hamas et au Fatah, mais ils tentent aussi de deviner qui va gagner : le ministre des Transports, Shaul Mofaz, ou la ministre des Affaires Etrangères Tzipi Livni.

Sur ce sujet, comme sur les autres, le député Ahmed Tibi (Ra’am-Ta’al), qui était présent au moment de l’interview, sert de guide au président de l’Autorité Palestinienne. En outre, Abbas fait en sorte de se tenir au courant des reportages des médias israéliens.

Olmert a dit que nous n’avions jamais été aussi proches d’un accord. S’il était resté à ce poste, est-ce que cela aurait changé quelque chose ?

« Je ne peux pas dire que "nous sommes proches" ou "pas proches d’un accord", soit l’expression correcte à utiliser, mais je doute que nous puissions arriver à un accord d’ici la fin 2008 [comme cela avait été promis lors de la conférence d’Annapolis], même s’il était resté à son poste. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de succès dans les négociations. Il existe différentes propositions concernant les frontières et la question des réfugiés, mais elles ne sont qu’au stade des propositions et les six principales questions de l’accord sur le statut final [Jérusalem, les frontières, les réfugiés, la sécurité, les colonies et l’eau] sont restées ouvertes. Je ne peux pas dire qu’il y ait un accord sur une seule question. Le fossé entre les deux parties est très grand. Nous avons exposé nos idées et nos exigences en ce qui concerne les six questions, et n’avons reçu aucune réponse de la partie israélienne. »


Le roi Abdallah de Jordanie a récemment déclaré à un journal français qu’il n’était pas convaincu qu’Israël voulait résoudre le conflit, en raison de l’absence d’une vision à long terme. Etes-vous d’accord avec cette déclaration ?

« J’incline à être d’accord avec le roi Abdallah. Nous pouvons parvenir à un accord parce que les grandes lignes sont connues, et je ne comprends pas bien pourquoi il n’y a pas de progrès. Peut-être en raison des différends politiques internes en Israël. Je peux dire que les Américains continuent à jouer un rôle central, et sont même impatients que nous parvenions à un accord avant la fin de l’année. Ils sont convaincus que nous sommes capables d’y arriver. »

Nous avons entendu beaucoup de versions différentes sur le pourcentage de superficie de la Cisjordanie qu’Israël est disposé à accorder à l’Etat palestinien. Pourriez-vous nous en dire plus sur le pourcentage exact ?

Abou Mazen sourit.

« On nous a présenté plus d’une proposition. Je peux vous dire que, entre autres choses, nous avons demandé des négociations sur le no man’s land et pas seulement sur l’ensemble de la Cisjordanie." [Par exemple, la région de Latrun.]

Avez-vous dit aux Israéliens qu’ils devaient se référer aux précédents documents, aux précédentes négociations comme celles menées à Taba en 2001 ?

« Israël affirme maintenant que ces pourparlers ont été menés par d’autres équipes. "Ce n’est pas nous. C’est Yossi Beilin", disent-ils. »

Abbas semble très enthousiaste quand il parle de l’Initiative de paix arabe de 2002, par laquelle 22 pays arabes ont décidé de normaliser leurs relations avec Israël si Israël se retire sur les frontières de 1967.

Il demande à Intisar, son secrétaire depuis de nombreuses années, d’apporter la version de l’initiative arabe adoptée par la Conférence du Sommet Islamique. Le document est orné des drapeaux des divers pays islamiques, y compris celui de l’Iran.

« Oui, oui, même l’Iran avait accepté à l’époque [2002 – avant l’ère de Mahmoud Ahmadinejad] les principes de l’initiative arabe, et ne l’a jamais regretté », dit-il. « J’ai présenté ce document à Olmert, qui n’a pas réagi. Malheureusement, à ce jour, il n’y a pas eu de discussion sur l’initiative par le gouvernement israélien. N’oubliez pas que c’est la première fois que même le roi d’Arabie Saoudite, qui est le gardien des lieux saints de l’Islam, s’était engagé afin de résoudre le conflit. »

Il est clair que sur la question du droit au retour, les réfugiés reviendront seulement dans les secteurs de l’Etat palestinien ?

« Pas du tout. Cette question n’est pas claire du tout. Il existe aujourd’hui, cinq millions de réfugiés palestiniens dont les ancêtres ont été expulsés de la région d’Israël, et non de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Nous comprenons que si nous vous demandons le retour des cinq millions de réfugiés en Israël, l’État d’Israël serait détruit. Mais il nous faut parler de compromis et voir quel nombre vous pourriez accepter. Nous avons à parler de la reconnaissance par Israël de sa responsabilité dans le problème des réfugiés, et nous discuterons ensuite du droit au retour dans la pratique. Les Palestiniens qui ne pourront pas revenir en Israël pourront revenir en Palestine. S’ils décident de rester dans le pays où ils vivent, ils recevront une indemnisation, de même que les pays qui les absorberont.
Il y a une question centrale qu’Israël a tendance à ignorer: les actifs des Absents. C’est une question très importante, presque la base du problème. Nous avons l’intention de discuter avec Israël du nombre de réfugiés qui reviendront dans sa partie. On me critique parce que je n’exige pas le retour de l’ensemble des cinq millions de réfugiés, mais je dis que nous demanderons le retour d’un nombre raisonnable de réfugiés en Israël. L’initiative de paix arabe dit également qu’une solution au problème des réfugiés doit être trouvée avec Israël, conformément à la résolution 194 de l’Assemblée Générale des Nations Unies [de 1948]. »

La Ministre des Affaires étrangères, Livni, a déclaré que lorsque les Palestiniens effaceront le mot "Nakba" de leur lexique [la "catastrophe", la dépossession et l’expulsion des Palestiniens en 1947-1948], il y aura la paix.

« Puis-je oublier la Nakba, ce qui est arrivé à tellement de gens et même à moi ? [Abbas est un réfugié de Safed]. C’est notre mémoire. Tout comme je ne peux pas vous demander d’oublier votre mémoire nationale, vous ne pouvez pas me demander ça. »




Le président Shimon Peres affirme que vous avez dit que vous vous opposeriez à la participation du Hamas aux élections de Janvier 2010, s’il ne reconnaît pas les accords avec Israël et les décisions internationales.

« Disons les choses autrement. Si nous voulons mettre en place un gouvernement d’union nationale composé de professionnels, conformément à la proposition de la Ligue Arabe, il doit honorer tous les engagements et les accords que nous avons signés, comme la Feuille de Route. Nous ne pouvons accepter une initiative qui ne l’accepterait pas. Et, bien sûr, vous devez accepter l’initiative de paix Arabe. »


Quand se termine votre mandat ? Le Hamas affirme que c’est en janvier 2009 et non en janvier 2010, comme vous le dites.

« Je pense que les élections pour le Parlement et la présidence devraient avoir lieu en même temps, soit en janvier 2010. Nous allons décider et émettre une ordonnance présidentielle en conséquence. Et nous allons certainement demander que les élections aient lieu également à Jérusalem. »


Vous présenterez-vous aux prochaines élections ?

« Je ne sais pas. C’est encore trop tôt pour en parler. »

Était-ce une erreur de permettre au Hamas de participer aux élections de 2006 ?

« Non, c’était un bon test dans la mesure où nous sommes concernés. Si nous avions rejeté sa participation, nous aurions rejeté une grande partie du peuple palestinien. Maintenant que la nation a appris à connaître et a fait l’expérience du Hamas, elle devra décider pour qui voter. »


Voyez-vous une possibilité de réconciliation entre le Hamas et le Fatah, et d’une unité entre la Cisjordanie et la bande de Gaza ?

« Gaza et la Cisjordanie doivent s’unir, sinon il n’y aura pas d’Etat palestinien avec Jérusalem comme capitale. Mais nous n’utiliserons pas la force pour y arriver. Il y a des contacts en vue d’une réconciliation menés par les Egyptiens, et à la fin, une proposition arabe sera présentée, avec le soutien de la Ligue Arabe. »

Êtes-vous conscient du fait que si Israël libère les membres du parlement appartenant au Hamas, dans le cadre d’un accord sur la libération de Gilad Shalit [un soldat israélien kidnappé], il y a de fortes chances que le parlement palestinien ne prolonge pas votre mandat ?

« Oui, mais sans rapport avec la durée de mon mandat, je ne suis pas opposé à leur libération. J’ai même demandé plus d’une fois à Olmert de libérer le Président du Parlement, Aziz Dweik, du Hamas. Il n’y a aucune raison de les laisser en prison, et nous avons dit clairement à Israël que dans le cadre de tout accord de paix, tous les prisonniers palestiniens devront être libérés. »

Que pensez-vous de la montée d’Al-Qaida dans la bande de Gaza ?

« J’ai été le premier à mettre en garde sur ce point, et nous y sommes opposés. Mais vous devez comprendre que vous devez lever le siège de la bande de Gaza afin d’empêcher le renforcement de ces éléments extrémistes. Vous devez ouvrir les passages commerciaux de la Bande de Gaza, parce que la détresse ne fait que renforcer des organisations comme Al-Qaida. »

Que pensez-vous des appels lancés par de hauts responsables palestiniens, à la lumière de l’échec des négociations, pour le démantèlement de l’Autorité palestinienne, le transfert de la responsabilité à Israël et l’établissement d’un Etat pour deux nations ?



« C’est une question qui a été abordée aussi par la Ligue Arabe. Mais, à mon avis, nous devrions nous en tenir à la mise en œuvre d’une solution à deux États pour deux nations. C’est la meilleure proposition. Mais vous ne devez pas empêcher cette solution et acculer les gens à une impasse. La poursuite de votre politique dangereuse en Cisjordanie - la construction dans les colonies, les barrages routiers, les attaques contre les villes de Cisjordanie - ne feront que nous éloigner de la solution à deux États. Nous ne voulons pas d’un État pour deux nations, et les diverses personnes qui le demandent, y compris Abou Ala, le font par désespoir. Vous devez traiter les Palestiniens avec respect, en tant que partenaires à part entière, en tant qu’êtres humains comme vous. Si vous croyez dans l’occupation, alors le partenaire palestinien devient inutile et aucun Israélien ne se sentira en sécurité. »


Avez vous fait une erreur dans la deuxième Intifada, lorsque vous vous êtes tournés vers la violence ?

« Je l’ai dit dans le passé. Nous avons fait une erreur lorsque nous avons transformé l’Intifada en lutte armée, et je vais faire tout ce qui est possible afin qu’il n’y ait pas de troisième intifada armée. Mais vous ne devez pas pousser les gens à agir violemment. »

L’interview s’est déroulée en grande partie en anglais. Parfois, le député Tibi murmurait à l’oreille du Rais et la conversation continuait. Le secrétaire de l’Autorité palestinienne, Tayeb Abed al-Rahim, l’une des personnes les plus proches d’Abu Mazen, était présent lors de l’entretien et ajoutait ses commentaires.

Quand allez-vous rencontrer le président américain, George W. Bush ? Que lui direz-vous lors de votre dernière rencontre ?

« Je vais le rencontrer le 26 septembre et je vais écouter ce qu’il a à dire. Je l’admire beaucoup. Il a fait du très bon travail, et pourtant nous n’avons pas réussi à parvenir à un accord. Ce n’est pas de sa faute ni de la mienne. En ce qui le concerne, il a fait les efforts nécessaires. »

Pensiez-vous que 15 ans après Oslo, nous serions encore assis ici à parler des chances d’un accord de paix ?

« C’est incroyable, cela dépasse l’imagination que nous n’ayons pas réussi à parvenir à un accord jusqu’à maintenant. Mais, même aujourd’hui, je suis convaincu que j’aurais signé les Accords d’Oslo. Je risque ma vie pour la paix et si je dois le payer de ma vie, c’est un prix négligeable. Je ne regrette pas les Accords d’Oslo. Vingt ans avant l’accord, je croyais à la paix avec les Israéliens, et je continue d’y croire. »

 

Propos recueillis par Akiva Eldar et Avi Issacharoff

 

© Haaretz

 

Mis en ligne le 15 septembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org