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"Guerre contre l’Occident" [Il y a 7 ans se produisaient les attentats du 11-Septembre]
12/09/2008

L’Express assure un service commémoratif minimum de l’anniversaire de ces attentats en remettant en ligne un article écrit au surlendemain de l’horreur. Mais même ce peu-là déclenche l’ire quasi pornographique de la majorité des internautes. A méditer ! (Menahem Macina).

Par Denis Jeambar, Alain Louyot, Le Service Monde de L’Express, Philippe Coste.

 

Repris du site de L’Express, le 11/09/08

Article publié pour la première fois le 13/09/01 – Mis à jour le 29/01/04

Remis en ligne par l’hebdomadaire, le 11/09/08


Cliché ajouté par upjf.org

 

Les effroyables attentats commis aux Etats-Unis sont sans précédent. Ils ouvrent une nouvelle ère de l’histoire du monde, consacrent une fracture entre civilisations et soulèvent la question de l’inévitable riposte américaine.

 

La Troisième Guerre mondiale a commencé mardi 11 septembre sur la côte est des Etats-Unis. Une guerre mondiale d’un nouveau genre, inédite dans l’histoire, entre le terrorisme, selon toute vraisemblance islamiste, et l’Occident. On ne connaissait ni le jour ni le lieu où ceux que l’on désigne déjà comme les guerriers d’Allah frapperaient. Mais, depuis plusieurs années, dans l’ombre, ils attendaient leur heure et fourbissaient leurs armes. «Allah est avec ceux qui sont patients», dit-on dans le Coran. Et, soudain, ce matin de cauchemar, en quelques minutes, le cœur de l’Amérique, Manhattan, s’est embrasé dans un Pearl Harbor sans précédent que même les plus audacieux, les plus déraisonnables des réalisateurs de films catastrophes n’avaient jamais osé imaginer.

Penser la peur, penser la rage, penser l’impensable et l’impuissance de la superpuissance. Voir l’impossible, voir les tours jumelles de New York, symbole triomphant de l’Amérique, l’une après l’autre, s’effondrer comme les châteaux de sable d’un enfant, voir qu’à Washington les flammes ravagent l’impérial Pentagone. Atterré, le maire de New York, Rudolf Giulani, annonce sur fond de décor de la mégalopole embrasée qu’il faut déplorer «un nombre terrifiant de morts». Les premiers bilans avancent le chiffre de plusieurs milliers de victimes.

Certes, ce n’est pas la première fois que l’hyperpuissance est frappée dans ses tours d’ivoire. En 1993, le World Trade Center déjà avait été ébranlé par une charge monstrueuse. Un complot ourdi dans les quartiers musulmans pauvres de Jersey City avait porté un coup à la fierté américaine. Le plan avait été alors exécuté par des novices, une nébuleuse incontrôlée d’une dizaine de Palestiniens immigrés et de rebuts des forces afghanes retournés contre leur mentor américain. Mais, cette fois, pour être aveugle dans la haine de l’Occident qui l’a inspirée, cette offensive tous azimuts a été orchestrée méthodiquement avec la précision d’un diabolique horloger. Du bricolage, le terrorisme est passé à la stratégie de la terreur. A 8 h 44, une gigantesque explosion se produit au sommet d’une des deux tours du World Trade Center. L’Amérique, en apprenant bientôt qu’il s’agit d’un avion de ligne, croit d’abord que ce n’est «qu’» un tragique accident aérien dû à un problème technique, voire à une défaillance humaine. Mais, dix-huit minutes plus tard, c’est un second Boeing de la compagnie American Airlines qui s’écrase sur la tour jumelle. «Il est impossible d’empêcher un acte de guerre sur un avion civil», expliquera bientôt un pilote. Une guerre totale, en effet, comprend-on immédiatement à Washington, où la Maison-Blanche et le Pentagone sont évacués dans la panique, tandis qu’à bord d’Air Force One le président George W. Bush parle de «national tragedy». A leur tour, les citadelles de l’Occident, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Bourse américaine, se vident. Les services secrets, fusil mitrailleur en main, tentent de protéger la débâcle. Sur les écrans de télévision, un bandeau annonce que l’Amérique est en alerte maximum, le plus haut niveau d’alerte depuis la crise des missiles cubains en 1962.

Le cauchemar se poursuit

La panique envahit Times Square. Une foule monstrueuse se masse devant le journal lumineux qui défile sur la façade de l’agence Reuter de Manhattan. La scène rappelle son antithèse absolue: les masses qui se bousculaient en 1945 sous les mêmes panneaux pour fêter la capitulation du Japon et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Car, inexorablement, le cauchemar se poursuit. A 14 h 5 GMT, la première tour du World Trade Center s’effondre. La seconde, quelques minutes plus tard. Puis c’est un Boeing, assurant la liaison Chicago-New York, qui s’écrase dans l’ouest de la Pennsylvanie. Un énorme Boeing 767 prend enfin le Pentagone de plein fouet. Newt Gingrich, l’ancien promoteur de la révolution conservatrice de 1995, nomme ce désastre le «Pearl Harbor du XXIe siècle».

Pendant que, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, des millions de téléspectateurs sanglotent devant les images de fin du monde qui défilent sur leur petit écran, déjà à Kaboul, à Islamabad ou dans les ruelles sordides de Gaza, où le Hezbollah fait recette, d’autres s’exhibent devant les caméras en riant, en pavoisant, en rendant grâce à Allah. Etrangement, à la différence des Occidentaux abasourdis, tétanisés, ces foules enthousiastes ne semblent pas surprises outre mesure par cette apocalypse. Comme si, depuis des lustres, ils s’attendaient à ce que l’Amérique soit punie en tant que responsable de tous les maux de la communauté du Prophète.

Bien sûr, ils ne sont qu’une minorité parmi 1 milliard de musulmans à sombrer dans cette criminelle paranoïa. Mais une minorité déterminée et fanatisée. Et si l’on tente de définir une sorte de pathologie du fondamentalisme islamique, force est de constater que ce sont presque toujours les mêmes frustrations, les mêmes circonstances, le même contexte social qui favorisent son éclosion et son épanouissement. Ces frustrations actuelles trouvent souvent racine dans un lointain passé. Sans épiloguer sur les cicatrices laissées par les croisades ou par le traumatisme de la première prise de Jérusalem, à la fin du XIe siècle, la perte progressive et irréversible de prééminence de l’Orient, de l’islam, sur l’Occident - la civilisation judéo-chrétienne - taraude le monde musulman depuis le XIIIe siècle. Mais l’humiliante domination ne fait que s’accentuer au fil du temps. Bientôt, alors que l’Occident envoie des hommes sur la Lune et que le monde arabe dépend encore des techniciens occidentaux pour extraire le pétrole de son sol, la montée en puissance de l’Etat d’Israël et l’insoluble question de la Palestine muent la frustration en exaspération et en haine. Miroir reflétant l’échec du monde islamique, le micro-Etat juif de 4 millions d’habitants s’impose magistralement, militairement et économiquement, avec un produit national brut égal à celui de... 200 millions d’Arabes! L’interminable cortège de guerres israélo-arabes, avec leurs exodes et leurs massacres, puis, en 1991, la guerre du Golfe, menée contre l’Irak de Saddam Hussein par les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux au profit d’Etats arabes jugés réactionnaires par nombre de pays musulmans, aggraveront cette fracture entre civilisations occidentale et islamique.

Inaccessible aux plus défavorisés, la modernité tapageuse à l’occidentale devient, pour les islamistes les plus démunis, obscène. En Arabie saoudite, Etat du Golfe exposé s’il en est, puisque gardien des lieux saints de l’islam, l’omniprésence américaine ne cesse d’être dénoncée par les islamistes. Et, pour certains observateurs, ce ne serait pas un hasard si les premiers attentats anti-américains, commandités par Oussama bin Laden, richissime Saoudien déchu de sa nationalité, se produisent huit ans, jour pour jour, après l’arrivée des troupes américaines dans le royaume des Saoud, à la suite de l’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990.

Sur l’écran, l’image vidéo est granuleuse. On y voit un homme barbu, d’origine arabe, portant le couvre-chef blanc traditionnel des musulmans les plus dévots. Sur un ton enflammé, il lit un poème en arabe. Mais ce n’est pas un imam. Ni un poète. Cet homme, c’est Oussama bin Laden [...] Dans cette cassette, diffusée en juin dernier, bin Laden décrit en détail son plan d’action. L’objectif, annonce-t-il clairement, est de tuer des Américains et des juifs. S’adressant à ses disciples, il exhorte: «Nos frères palestiniens vous attendent avec impatience. Ils attendent de vous que vous frappiez l’Amérique et Israël. La terre de Dieu est grande et leurs intérêts sont partout.» Selon les services israéliens, les agents de bin Laden sont en contact direct avec la plupart des groupes radicaux palestiniens, dont Hamas, le Jihad islamique et le Hezbollah basé au Liban. Longue de deux heures, la cassette rend également hommage aux auteurs de l’attentat suicide contre le destroyer de la marine américaine, à Aden, en octobre 2000, au cours duquel 17 soldats américains ont trouvé la mort. Et il promet de nouvelles attaques sur fond d’images du navire en flammes. Dans sa diatribe, bin Laden ironise sur la «futilité» de la puissance militaire américaine: «A Aden, vitupère-t-il, nos frères ont détruit un torpilleur, un navire si puissant qu’il répand la terreur partout où il vogue. Mais alors qu’il avance dans la mer, vers un petit bateau qui flotte à la surface, il va vers sa propre destruction, attiré par l’illusion de sa propre puissance.»

Que peut faire l’Occident devant ce déferlement de haine, devant le temps des kamikazes? «Les Israéliens commettent une grosse erreur s’ils pensent nous avoir à l’usure, car nous avons l’habitude de souffrir», confiait récemment à L’Express Moustafa, le cousin d’un jeune «martyr» palestinien qui, au lieu de se rendre à l’université de Gaza, s’est jeté sur un poste militaire israélien dans une voiture bourrée d’explosifs.

Car cette frustration dépasse largement le clivage fondamentalisme islamique et Occident. C’est également un clivage Nord-Sud qui a succédé à un clivage Est-Ouest depuis la chute du Mur. Samuel Huntington, dans son célèbre essai Le Choc des civilisations, avait annoncé cette nouvelle fracture comme la cause des confrontations à venir. A travers celle-ci s’affrontent riches et pauvres, nouveaux maîtres et anciens esclaves. Désormais, le capitalisme occidental ne suscite pas une opposition raisonnée, mais une aversion atavique. On ne réfute pas son modèle, on le hait. On ne cherche pas sa conversion, mais sa destruction.

La chute de l’Union soviétique a libéré des forces que la répartition du monde en deux blocs tenait sous une chape. Le paysage géopolitique qui naît après 1989 est marqué par une modification profonde des relations entre les Etats. Au face-à-face idéologique succède un affrontement de civilisations. Porté par son triomphe contre le communisme, convaincu de l’universalisme de sa pensée démocrate libérale, l’Occident croit que les non-Occidentaux doivent adopter ses valeurs. Cette démarche était non seulement vouée à l’échec dans le monde islamique, mais porteuse de conflits nouveaux. Née dans les ruines du mur de Berlin, l’arrogance occidentale, dopée par le traditionnel messianisme américain, provoque chez les musulmans une réaction en chaîne: le passage de la simple conscience islamique à la cohésion islamiste. Ce phénomène est si puissant qu’il passe par-dessus les frontières des Etats arabes, dessinés pour la plupart, d’ailleurs, par les pays occidentaux. C’est une civilisation qui surgit alors aux dépens de nations relativement faibles et divisées comme en témoigne, au début des années 90, la guerre du Golfe. Ce que les gouvernants arabes n’ont pas réussi, la religion va le faire: l’apparition d’une identité qui dépasse les Etats et qui va servir de ferment au terrorisme qui frappe, aujourd’hui, les Etats-Unis et un Occident pétrifié. Comme l’a encore écrit Samuel Huntington en 1996 dans son livre prophétique, «les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle de la planète». Dès 1990, Bernard Lewis, l’un des meilleurs spécialistes de l’islam, écrivait à propos de cette nouvelle violence: «Il est désormais clair que nous sommes confrontés à un état d’esprit et à un mouvement qui vont bien au-delà des problèmes, des politiques et des gouvernements qui les incarnent. Ce n’est rien de moins qu’un choc des civilisations - c’est la réaction irrationnelle peut-être, mais ancienne d’un vieux rival contre notre héritage judéo-chrétien et ce que nous sommes aujourd’hui, et contre l’expansion de l’un et de l’autre.»

Une rivalité plus que millénaire

Le mardi 11 septembre 2001 apparaît donc, par l’ampleur de l’assaut et les victimes qu’il a faites, comme le premier jour de cette «guerre civilisationnelle» entre l’islam et l’Occident. Mais c’est aussi le cours de l’histoire qui s’emballe. Comme cela s’est déjà produit depuis quatorze siècles dans les relations entre le monde musulman et le monde chrétien, devenu occidental. Ce n’est pas une parenthèse, comme l’a été, le temps d’un siècle, l’affrontement entre la démocratie et le communisme, mais une très vieille affaire, une rivalité plus que millénaire dont l’intensité a varié en fonction de la démographie, du développement économique et de la fureur religieuse des deux camps.

Si la tension est de nouveau extrême, c’est parce que le fossé économique ne cesse de grandir entre le Nord et le Sud, où la démographie galope en même temps que le chômage. La foi islamiste a prospéré sur ce terreau sans que l’Occident y apporte une réponse. L’islam a redonné aux musulmans la fierté de leur civilisation face à la civilisation occidentale. Cet antagonisme s’est alimenté, ces derniers mois, de la dégradation de la situation au Proche-Orient. Pour les pays du Sud, le sort des Palestiniens incarne le mépris de l’Occident pour le monde arabe et pour le tiers-monde. La conférence des Nations unies contre le racisme, la semaine dernière, à Durban, en Afrique du Sud, était comme un signal annonciateur de cette exaspération et de cet incroyable déchaînement de violence meurtrière. L’allumette a été craquée à Durban dans l’assimilation du sionisme au racisme et la dénonciation des pays colonisateurs. La haine y a pointé son nez avant de déferler sur les villes américaines. Autres signes annonciateurs, le procès fait aux ONG américaines par les taliban pour un prétendu «prosélytisme chrétien» et le sanglant attentat contre le leader de la résistance afghane, le commandant Massoud, un allié de Washington.

Cette guerre d’un nouveau type est donc à la fois le résultat d’un long processus historique et des changements survenus dans le monde depuis dix ans. Elle n’intervient pas par hasard. Elle se greffe aussi à point nommé sur le conflit du Proche-Orient. Mais, après de tels actes, nul ne peut en rester là. Les extrémistes sont désormais les héros de leur camp et vont vouloir pousser leur avantage. Soit en poursuivant leurs actions et en terrorisant, encore et toujours plus, un monde occidental qu’ils imaginent lâche et prêt à céder sous la violence. Soit en réclamant des gestes spectaculaires de la part des Etats-Unis et d’Israël. De son côté, l’Amérique et ses alliés européens ne peuvent rester les bras croisés. L’acte de guerre est tel qu’il est impossible de le laisser sans la moindre riposte. George W. Bush, si peu au fait des questions internationales, va devoir trouver des réponses appropriées. Son pays ne comprendrait pas que les milliers de morts enfouis dans les gravats des Twin Towers ne soient pas, d’une manière ou d’une autre, vengés. Les Européens, eux-mêmes, sont confrontés à ce défi: comment pourraient-ils ne pas faire preuve de solidarité envers un peuple qui, par deux fois, au siècle dernier, est venu à leur rescousse.

Certes, l’ennemi est insaisissable, mais il est impératif de trouver les voies et les moyens d’une réplique sans tomber dans un conflit généralisé. Malheureusement, l’histoire en est la preuve, à la force ne peut que répondre la force. C’est pour cela que ce septembre noir américain installe ce IIIe millénaire sur les chemins épouvantables d’une nouvelle guerre dont les formes ne seront pas celles du passé, mais qui doit à tout prix endiguer la haine aveugle qui vient d’endeuiller l’Amérique.

 

© L’Express.fr

 

Mis en ligne le 11 septembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org