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Shoah

«On ne peut pas faire le malin avec la Bible», Yann Moix
12/10/2008

L’auteur de « Podium » s’est pris de passion pour la religion. Il a lu « L’année où j’ai vécu selon la Bible », de A.J. Jacobs. Ce best-seller d’un journaliste juif new-yorkais, qui s’est efforcé de respecter, à la lettre, les préceptes des deux Testaments, l’a exaspéré. Leçon d’exégèse et profession de foi. ("Le Figaro").

09/10/2008


Texte repris du site du Figaro.

    Cliché ajouté par upjf.org
Je n’aime pas les livres qui font les malins. L’année où j’ai vécu selon la Bible est un livre qui fait le malin. Mais il nous permet de nous poser des questions qui, elles, en valent la peine. Le sous-titre de ce lourd pavé est : « L’humble quête d’un homme qui chercha à suivre la Bible aussi littéralement que possible ». Tout est dit, ou presque : l’auteur, A.J. Jacobs, est un Juif new-yorkais, un Juif sécularisé, qui n’a de juif que la naissance juive, et qui, n’y connaissant rien à la Bible, décide de la vivre chaque jour dans le XXIe  siècle américain d’une mégalopole. Dès les premières pages, on sait que ce best-seller (car il semble que cela soit un best-seller) nous réserve le pire. L’auteur ne comprend pas lui-même de quoi il retourne : il veut jouer avec la Bible, ce qui est son droit, il veut s’en infliger les règles mais, partant bille en tête, il ne comprend pas, fondamentalement, ce qu’elle est. A.J. Jacobs se lance dans une expérience, mais sans la théorie. On dirait un aveugle sur des skis. Il va se plaindre des bosses, des ravins et de la pente, alors que ses yeux seuls sont en cause. Le but de l’auteur est « d’atteindre le sommet de la vie biblique » mais il précise dans la phrase (pas drôle) qui suit : « Officiellement je suis juif, mais je le suis à peu près autant que le Bistro Romain est un restaurant italien. »

Ce qui mène à une première (grave) aberration : on ne peut atteindre le sommet de la « vie biblique » si on n’a pas la foi. La littéralité de la Bible, dans son étude comme dans son exercice, n’a de sens que si l’on cherche Dieu (pour les chrétiens) et que si Dieu est là, à côté (pour les juifs). Notre auteur pèche par vanité : car le « sommet de la vie biblique », en réalité, n’est atteint généralement chez les chrétiens que par les saints, et chez les juifs par les prophètes. N’est pas Thérèse de Lisieux ou Jérémie qui veut. Je dirais, sans aller jusque-là, que n’est pas non plus qui veut, le cardinal Lustiger ou le Gaon de Vilna.

Les Écritures préfèrent l’humour qui regarde d’en haut, que l’ironie qui regarde de haut

Deuxième aberration : l’auteur étend le mot « Bible » à la religion judéo-chrétienne. Il voudrait, autrement dit, que son lecteur soit indifféremment un juif ou un chrétien. Là, le bât blesse. Car lire la Bible pour un juif n’est pas la même chose que pour un chrétien. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas de la même Bible. La Bible des juifs n’est pas simplement la Loi écrite que l’auteur trouve dans le commerce : mais lui est adjointe, de manière consubstantielle, une Loi orale qui compte plusieurs milliers de pages et qui s’appelle le Talmud. Or, c’est précisément dans le Talmud, et non dans ce que l’auteur nomme « Bible hébraïque » que se trouvent toutes les règles de la vie quotidienne et tous les rituels des juifs ! C’était donc le Talmud qu’il eût fallu tenter de suivre à la lettre pour que l’entreprise de A.J. Jacobs ait un sens. La conclusion de A.J. Jacobs : « On ne peut plus vivre aujourd’hui selon la Bible », les juifs étaient arrivés à la même il y a deux mille ans ! Donc, notre best-seller, d’emblée, est caduc. Ringardisé par la Bible elle-même ! C’est ça, d’ailleurs, tout le problème avec les livres qui font les malins avec la Bible : c’est que la Bible est beaucoup plus maligne qu’eux. Mais sur ce point encore, le non-sens de l’entreprise de Jacobs se démontre tout aussi bien du côté chrétien. Car sa volonté de vivre la Bible « à la lettre » n’a pas, non plus, de sens pour un chrétien. Qu’est-ce, en effet, que le christianisme ? C’est l’élaboration d’une foi qui n’est plus, justement, fondée sur la lettre, mais l’esprit. Tout le travail de saint Paul a consisté à opérer ce passage (inouï) de la lettre à l’esprit : du littéral au spirituel. On comprend dès lors que si notre auteur avait décidé de vivre, pendant dix ans, selon les règles, appliquées littéralement, de la notice de sa machine à laver, cela aurait été tout aussi pertinent : cela l’eût été sans doute davantage, d’ailleurs.

Troisième aberration : la lecture « à la lettre » de la Bible est bel et bien la lecture juive, mais de quelle lettre s’agit-il ? Il s’agit de la lettre hébraïque : de la lettre en hébreu. La lettre en hébreu, par tous les jeux sur les mots qu’elle permet, tous les jeux de mots qu’elle autorise, permet de multiplier les sens, et donc les interprétations : par un paradoxe très talmudique, très juif, lire à la lettre un texte, c’est précisément lui donner le plus de possibilités possible, c’est l’enfermer le moins du monde, c’est l’étendre à l’infini. Les lettres de l’hébreu sont comme des silex qui, frottés inlassablement les uns contre les autres, forment soixante-dix étincelles par mot. Que nous paraît bien indigent, une fois cela compris, la petite aventure de A.J. Jacobs qui, privée d’hébreu, se prive de lettre, et par conséquent de sens.

Quatrième aberration : dans la Bible juive, les actes à faire ou à ne pas faire dissimulent des problèmes philosophiques autrement plus profonds que l’anecdote qui momentanément les voile. A.J. Jacobs fait partie de ceux qui, comme dit Sartre dans Cahiers pour une morale, privilégient le moyen sur les fins et se préoccupent plus du choix du pinceau que de la toile à exécuter. Les actes auxquels A.J. Jacobs se livre « au nom » de la Bible, les interdictions qu’il s’inflige apparaissent par conséquent dans toute leur gratuité imbécile. Monsieur veut faire le malin, monsieur ironise. Mais la Bible est plus forte que l’ironie : elle préfère l’humour. L’athée, qui est l’autre nom de l’ignorant, pratique volontiers l’ironie : elle contient une arrogance propre à celui qui croit savoir. L’humilité, elle, préférera le premier degré : dans l’humour, la Bible juive et/ou chrétienne (qui n’en est jamais dépourvue) autorise une distance sans jamais avoir recours à l’arrogance. L’humour regarde d’en haut ; l’ironie regarde de haut.

C’est le monde, et non la Bible, qui est devenu impossible à vivre

Cinquième aberration : A.J. Jacobs, comme un petit matheux cherchant la contradiction logique entre deux termes, tente de montrer l’inanité actuelle de la Bible. Il oublie, là encore (en fait, il n’oublie pas : il ne sait pas, il ignore, c’est un ignorant, et tout le long du livre cette ignorance le fait jouir), que la Bible ne demande que ça, ne cherche que cela : la contradiction. Celle des chrétiens comme celle des juifs. La Bible n’est pas un catalogue de contraintes : c’est le lieu d’un dialogue entre Dieu et les hommes. La Bible est l’aventure de la difficulté qu’ont les hommes, précisément, à s’entendre avec Dieu, et réciproquement. Le livre de A.J. Jacobs est particulièrement inutile dans la mesure où il a déjà été écrit : et c’est la Bible elle-même. Un des thèmes de la Bible est évidemment celui-là : l’incroyable difficulté de vivre selon la Bible.

Mais le plus grave, je l’ai gardé pour la fin. A.J. Jacobs nous explique que la Bible est impossible à « vivre » dans le « monde moderne ». Là encore, il ne comprend rien, puisqu’il me semble, à moi, que c’est le monde, et non la Bible, qui est devenu impossible à vivre. Et c’est d’ailleurs ce que signifie « moderne ». Jacobs voit dans cette inadaptabilité du Livre à la société contemporaine une preuve de sa caducité. Il oublie que ce n’est pas à la Bible de s’adapter au monde, mais au monde de rester fidèle à l’éthique, au souci de justice, d’équité, que prône inlassablement la Bible. Il écrit qu’aujourd’hui (sans s’apercevoir d’ailleurs qu’il en est responsable), Dieu est « inaudible ». Son livre, en attendant, est illisible.

 

L’année où j’ai vécu selon la Bible de A.J. Jacobs, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoann Gentric, Jacqueline Chambon, 439 p., 23 €.

 

[Information aimablement signalée par P. Lachaus.]

 

Yann Moix

 

© Le Figaro

 

Mis en ligne le 10 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org