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Shoah

Pie XII face à la Shoah, Philippe Chenaux
07/10/2008

L’article paru le 26 septembre dernier dans les colonnes de "La Libre" consacré au livre de Dirk Verhofstadt sur "Pie XII avait aussi opté pour l’Ordre Nouveau" a suscité des réactions. Le débat continue dans nos pages où un historien suisse, enseignant à Rome, remet en cause certaines affirmations de l’auteur. ("La Libre Belgique").

07/10/08


Texte repris du site de La Libre Belgique

Voir en Pie XII un adepte des régimes fascistes est une contrevérité historique. Au contraire, il fut le premier pape à avoir reconnu la valeur "morale" de la démocratie.


Pie XII en son siècle :
C’est à partir des années 1960 que le pontificat de Pie XII se trouve associé à la question de la Shoah. La parution de la pièce de théâtre, "Le Vicaire" (Der Stellvertreter), du dramaturge allemand, Rolf Hochhut, en 1963, fut à cet égard déterminante. C’est à ce moment-là aussi que l’on commence à prendre conscience de l’immensité de la tragédie vécue par le peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale. Au sortir de la guerre, Pie XII est un pape très vénéré. A Rome, sa popularité est au zénith : on lui sait gré d’avoir préservé la Ville éternelle des affres de la guerre. Il est le "Defensor civitatis" [Défenseur de la Ville]. A sa mort, en octobre 1958, l’hommage sera unanime, y compris de la part de Golda Meir. Seules quelques voix critiques avaient osé, jusque-là, soulever la question de son attitude pendant la guerre (Maritain, Claudel, Mauriac), mais sans rencontrer beaucoup d’échos. Le pontificat de Pie XII ne se réduit pas pourtant aux années de guerre. La période de l’après-guerre est également importante même si elle a été moins étudiée. On pourrait dire que le pape a su accompagner les grandes évolutions de cette période (reconstruction démocratique de l’Europe, accès à l’indépendance des pays colonisés), tout en se montrant d’une totale intransigeance face au danger communiste. Face à l’athéisme de Moscou, la neutralité de l’Eglise n’était pas de mise. "Etre avec le Christ ou contre le Christ, voilà toute la question" dira-t-il en 1947. Malgré tout, on peut dire qu’il a su éviter d’identifier totalement la cause de l’Eglise à celle de l’Occident.


Pie XII et les Allemands :
Il est difficile de nier que Pie XII avait une grande sympathie pour le peuple allemand. Rappelons qu’il avait été nonce en Allemagne pendant près de treize ans (de 1917 à 1929). La germanophilie de Pie XII est une donnée indiscutable, mais elle n’est pas pour autant synonyme de faiblesse à l’égard du nazisme. En un sens, il connaissait trop bien l’âme allemande pour n’être pas prévenu contre certaines tendances de l’esprit germanique (militarisme, pangermanisme, etc.). L’Allemagne qu’il aimait était l’Allemagne catholique, la Bavière, où il dira avoir trouvé "une seconde patrie", beaucoup plus que l’Allemagne protestante, l’Allemagne prussienne. C’est à contrecœur qu’il quittera Munich pour aller s’installer à Berlin en août 1925.


Les silences de Pie XII :
La question des silences ne se pose pas seulement à propos de la Shoah, mais également à propos d’autres cas d’agressions contre la souveraineté d’un Etat. On peut citer les cas de l’agression italienne contre l’Ethiopie (1935), de l’agression italienne contre l’Albanie (1939), et surtout de l’invasion allemande de la Pologne (1939). Dans les trois cas, la papauté (Pie XI et Pie XII) n’a effectivement pas condamné ouvertement l’agression. Cette attitude a suscité une certaine incompréhension, à l’époque déjà. Prenons le cas de la Pologne, nation catholique s’il en est, car il est emblématique. L’invasion et le partage de la Pologne ne lui inspirèrent que des paroles de compassion, qui déçurent les milieux de l’émigration et furent sévèrement jugées par les chancelleries occidentales. Face à ces critiques, L’Osservatore Romano intervint pour expliquer que ce prétendu "silence" n’en était pas un, mais que le pape, en tant que "chef visible de l’Eglise" et, par conséquent, "Père commun" des nations et des peuples ne pouvait parler comme le responsable d’une Eglise locale (en l’occurrence, l’Eglise polonaise). Il devait tenir compte, en pasteur responsable, des intérêts de toute l’Eglise, à commencer par ceux des quarante millions de catholiques allemands. S’il n’est plus possible de nier aujourd’hui "un certain silence" du pape, qui ne fut pas total, il convient de reconnaître, dans le même temps, que ce fut "un silence délibéré" et, comme tel, douloureux, dans l’intérêt même des victimes. Plus diplomate que prophète, Pie XII jugea, selon sa conscience, qu’il valait mieux rester prudent dans la dénonciation des crimes et tenter de faire tout ce qu’il était possible de faire pour sauver le plus de vies humaines. Cette attitude prudente permit de sauver la plus grande partie de la communauté juive de Rome durant les mois de l’occupation allemande (comme le montre fort bien le dernier ouvrage de l’historien Andrea Riccardi).


Pie XII et les Juifs :
Il faut d’emblée clarifier un point important: Eugenio Pacelli (futur Pie XII) n’était pas antisémite, mais, comme l’a écrit justement l’historien allemand, Ernst Nolte, il était un chrétien de son temps, un chrétien "préconciliaire", pour qui le peuple de l’Ancien Testament n’était plus le peuple élu de Dieu. Comme tant d’autres prêtres de sa génération, Eugenio Pacelli a été marqué par ce qu’on a pu appeler "l’enseignement du mépris" (Jules Isaac), qui voulait que le peuple d’Israël ne soit plus le peuple de Dieu et qu’il soit condamné, en raison de sa faute et de son endurcissement, à la dispersion jusqu’au retour de son Sauveur à la fin des temps. Qu’il ait pu reconnaître, dans le bolchevisme et les menées révolutionnaires d’après 1919, la main du judaïsme international, ou, si l’on préfère, la résurgence d’une sorte de messianisme temporel du peuple juif menaçant pour la civilisation chrétienne et réclamant comme tel des mesures de préservation à caractère discriminatoire, la chose est également vraisemblable. Je n’en fais pas pour autant un élément d’explication déterminant de son attitude pendant la guerre. La continuité entre l’antijudaïsme religieux traditionnel et l’antisémitisme éliminationniste des nazis est un point très discuté par les historiens. Je crois qu’il faut bien maintenir la distinction entre les deux courants, même s’il est indéniable que le second s’est en partie nourri du premier.


Pie XII et l’Ordre nouveau :
Voir en Pie XII un adepte des régimes fascistes - voire nazis - est une grave contrevérité historique. Au contraire, Pie XII restera dans l’histoire comme le premier pape à avoir reconnu la valeur, pour ainsi dire "morale", de la démocratie. Jusqu’alors, la position de l’Eglise était de considérer la démocratie comme une "forme de gouvernement" parmi d’autres. Sans rien retrancher des enseignements de Léon XIII, d’ailleurs explicitement rappelés et cités, et de ses prédécesseurs immédiats, Pie XII montre que la prédilection, désormais acquise, de l’Eglise pour la démocratie, ne va pas tant à la forme du régime qu’aux valeurs humanistes (dignité, liberté, égalité) dont il est porteur. En d’autres termes, la démocratie n’est plus perçue simplement comme un système de gouvernement parmi d’autres, mais bien comme un système de valeurs (un "idéal") conforme aux postulats de la loi naturelle et parfaitement consonant avec l’esprit de l’Evangile. En ce sens, le radiomessage de Noël 1944 prolonge et complète celui de Noël 1942, dans lequel le pape insistait sur "la dignité et les droits de la personne humaine" comme fondement de l’ordre social à reconstruire. Dans l’après-guerre, face au péril communiste, Pie XII appellera à l’unité politique des catholiques et jouera ouvertement la carte de la démocratie chrétienne.

 

Philippe Chenaux *

 

© La Libre Belgique

* Professeur d’histoire de l’Eglise moderne et contemporaine à l’Université pontificale du Latran (Rome).

Mis en ligne le 7 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org