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Shoah

Débat autour d’un pape controversé. Document 1: Pie XII, Juste parmi les Nations, Koz
15/10/2008

J’ouvre ici un dossier particulièrement brûlant: celui de la béatification de Pie XII, qui, de l’avis général, n’est plus qu’une question de temps et de "manière" de faire passer la pilule avec un minimum d’effets secondaires, dont celui d’une glaciation des rapports entre les juifs et l’Eglise. J’ouvre ce débat en versant au dossier l’article copieux d’un bloggeur, fervent de Pie XII, dont comme l’écrivail l’Apôtre Paul, le zèle ne fait aucun doute, même s’il est "mal éclairé". La première version de ce texte, beaucoup plus succincte, a d’abord été mise en ligne sur le site généraliste très populaire, Rue 89 [*]. Il a fait l’objet de nombreux commentaires, généralement favorables à Pie XII, quoique avec quelques glorieuses exceptions. Puis, il s’est continué sur le Blogue de l’auteur [*], où sont concentrées la totalité des réactions, dont les miennes. Je mettrai prochainement en ligne ici, les échanges vigoureux qui ont eu lieu entre ce partisan inconditionnel de l’impeccabilité de Pie XII, qui refuse d’accorder crédit à la moindre critique, même modérée, de son cher pontife, une intransigeance qui a eu pour effet, de clôre ces échanges entre lui et moi, pour mon plus grand soulagement car la chose tournait au dialogue de sourds et même, à la fin au pugilat verbal hostile, au moins dans son chef. (Menahem Macina)

15/10/08

Si un tel titre ne correspond pas au sentiment général(isé), c’est à tout le moins la conclusion du Rabbin David Dalin dans l’ouvrage qu’il consacre à ce “mythe du Pape d’Hitler”. J’avais retiré de la lecture d’une biographie nuancée de Pie XII par Philippe Chenaux (Pie XII, Diplomate et Pasteur) le sentiment qu’effectivement, Pie XII avait été par trop silencieux, la raison m’en paraissant être sa nature profonde de diplomate, qui aurait été inadaptée aux circonstances.

L’ouvrage de David Dalin m’apporte deux choses : d’une part, j’apprends qu’au-delà de simples silences, certains reprochent à Pie XII d’être antisémite, et même d’avoir une véritable complicité dans l’exécution de la solution finale, d’autre part, j’apprends que l’accusation même d’avoir été silencieux est erronnée.

Je dois toutefois relever que la France me semble relativement épargnée par les excès que l’on peut trouver aux Etats-Unis sur ce thème. A l’exception de quelques auteurs très minoritaires, nul n’impute en effet à Pie XII une part active dans le génocide des juifs. En revanche, pour trouver des ouvrages défendant la mémoire du Pape, il faut se plonger dans les ouvrages anglo-saxons, de sorte que nous nous trouvons en France dans une situation que je qualifierais de “neutralité malveillante”. Or, sur certains sujets, l’ignorance encourage la tiédeur, et la calomnie, aussi peu sérieuse et fondée soit-elle, laisse subsister une pellicule de culpabilité sur la personne souillée. David Dalin espérait que, pour le cinquantenaire de la mort de Pie XII, on lui reconnaisse le titre de “Juste parmi les Nations”. Ce ne sera semble-t-il pas le cas, mais on peut espérer au moins un frémissement de réhabilitation.

*

Ce billet étant quelque peu développé, vous trouverez ci-dessous des liens directs aux développements qui suivent. Ceux-ci suivent la progression des chapitres du livre de David Dalin, sauf en ce qui concerne ces derniers chapitres, un peu périphériques par rapport à l’objet de ce billet.

  • Questionner les intentions;
  • Une tradition pontificale de protection des juifs ;
  • Pie XII, un “ami des Juifs” ;
  • In burning words | document d’archive presqu’exclusif mais pas vraiment inside ;
  • Il condamne le racisme, et soutient les juifs, dès sa première encyclique | document négligé inside ;
  • Concordat et excommunication ;
  • Les Juifs sauvés par Pie XII.

Par ailleurs, une version courte est disponible ici, et une version encore plus courte sur Rue89 , ou .

*

Questionner les intentions. L’honnêteté commande de questionner d’abord les intentions de David Dalin. Et d’imaginer les moins favorables. On peut tout d’abord relever qu’il consacre un chapitre à relater l’existence non d’un “Pape d’Hitler”, mais d’un “Mufti d’Hitler”, Hadj Amin al-Husseini. Il déplore, en quelque sorte, que les théories erronées développées à l’encontre de l’Eglise catholique détournent l’attention d’un véritable antisémitisme religieux, l’antisémitisme musulman qui, de fait, trouverait ses racines jusque dans le Coran. On comprend également, autre motivation, que David Dalin entend défendre ce qu’il appelle la “religion traditionnelle” (terme qui n’aurait pas mes faveurs) et les positions qu’adopte l’Eglise sur un certain nombre de sujets de société, auxquelles il adhère lui-même. Ces considérations m’ont amené à vérifier certains des éléments évoqués par David Dalin, l’historien à thèse ayant trop fréquemment la tentation de faire le tri dans les faits.

L’hommage de l’auteur du Vicaire au négationniste Irving

Une fois ceci exposé, il faut noter qu’en revanche, on questionne peu les intentions des contempteurs de Pie XII. En premier lieu, chronologiquement, on s’intéresse peu aux véritables motivations d’un Rolf Hocchuth, l’auteur de la pièce Le Vicaire, qui lança les accusations de silence de Pie XII. Rolf Hocchuth a récemment rendu hommage au travail de l’auteur négationniste David Irving, le qualifiant de “fabuleux pionnier de l’histoire contemporaine“, d’”homme honorable“, “beaucoup plus sérieux que bien des historiens allemands“, comme le souligne Dalin (et comme en témoigne Assouline). Ceci devrait à tout le moins susciter la perplexité de ceux qui persistent à le citer en référence. De la même manière, cela devrait relativiser l’intérêt porté à l’adaptation de cette fiction par Costa-Gavras, dans son film Amen.

Au-delà de ce cas, David Dalin souligne que, de façon révélatrice, les auteurs des ouvrages les plus virulents contre Pie XII, sont aussi les auteurs d’ouvrages globalement anti-catholiques et/ou très farouchement opposés aux positions de l’Eglise sur nombre de sujets de société. On conçoit alors que leurs charges contre Pie XII ne sont pas “seulement” motivées par le souci scrupuleux de l’historien pour la vérité, mais “également” par la volonté de mettre à mal l’autorité morale dont pourrait bénéficier l’Eglise. On ne s’étonnera pas, en France, de trouver les éditions Golias au premier rang des éditeurs français contre le Vatican. Comme l’écrit David Dalin, il y a là aussi une véritable instrumentalisation de la Shoah qui devrait interroger chacun, et notamment les juifs :

“Quels que soient leur sentiment vis-à-vis du catholicisme, les juifs ont le devoir de rejeter toute polémique qui s’approprie la Shoah pour l’utiliser dans une guerre des progressistes contre l’Eglise catholique.”

Il faut enfin mentionner, pour rester dans ce paragraphe préliminaire, que, contrairement à ce que l’on a pu me répondre ici même, en recevant Gary Krupp, fondateur juif de l’organisation Pave the Way, Benoît XVI n’a pas trouvé “son juif” pour défendre Pie XII.

Il apparaît à la lecture du livre de David Dalin que Benoît XVI pouvait même avoir le choix parmi les auteurs juifs défendant Pie XII. David Dalin cite en effet très majoritairement des auteurs juifs : Cecil Roth, Pinchas Lapide, Livia Rothkirchen, Joseph L. Lichten, Jeno Levai, Michael Tagliacozzo, Richard Breitman ou encore Sir Martin Gilbert…

*

Une tradition pontificale de protection des juifs. L’idée d’une tradition d’antijudaïsme dans l’Eglise catholique est tellement fermement enracinée que même un catholique comme moi reçoit avec scepticisme cette thèse de David Dalin. Il semble en effet difficile de nier que certains papes ont pris des décisions qui participaient de la ségrégation des juifs. Il est difficile de nier que la vision d’un “peuple déicide” a été plus que répandue.

Pour autant, David Dalin dresse une longue liste d’interventions pontificales en faveur des juifs et ce, depuis le Moyen-Âge. C’est ainsi que le pape Grégoire Ier (590-604) publia un décret dont les premiers mots étaient “en ce qui concerne les juifs”. Ce fut le premier des décrets intitulés “Sicut Judaeis”, destinés à protéger les juifs. Ce premier décret prévoyait que les juifs “ne doivent subir aucune violation de leurs droits [...]. Nous interdisons d’avilir les juifs. Nous les autorisons à vivre en tant que Romains et à avoir les pleins droits sur leurs biens“. Ce premier décret fut renouvelée cinq cent ans plus tard par le pape Calixte II (1119-1124). Grégoire X (1271-1276) ajouta au décret une “clause capitale” :

“Toute accusation contre des juifs, fondée sur le seul témoignage de chrétiens est invalide; il faut qu’il y ait aussi des témoins juifs”

Clément VI, par une bulle pontificale du 26 septembre 1348 vint s’opposer aux accusations portées contre les juifs d’être à l’origine de la peste noire, en faisant notamment remarquer que “de toute évidence, les instigateurs supposés du fléau mouraient comme tout le monde“. Boniface IV (1389-1403) accorda la pleine citoyenneté aux juifs de Rome. Martin V (1417-1431) publia trois édits pontificaux de portection des juifs, s’opposant aux conversions forcées, protestant contre la perturbation de leurs rites, rappelant que “les juifs sont, comme tous les hommes, créés à l’image de Dieu“, s’opposant aux franciscains qui “ameutaient les Italiens contre les juifs” (1).

David Dalin s’appuie, pour ces développements, sur les travaux de Cecil Roth, prolifique historien juif, professeur à Oxford pendant un quart de siècles, avant d’enseigner en Israël puis aux Etats-Unis. Celui-ci souligne : “aucune des autorités italiennes ne s’est montrée mieux disposée à l’égard des juifs que les papes de la renaissance (…) Bien plus éclairés que leur époque, et tolérants au plus haut degré, ils considéraient même la culture juive comme partie intégrante de cette vie intellectuelle à laquelle ils étaient si passionnément attachés“.

David Dalin poursuit également sur les accusations de meurtre rituel, accusations selon lesquelles les juifs mettaient à mort un enfant chrétien pour leur Pâques, avant d’utiliser son sang pour faire leur pain sans levain… Une telle accusation a servi de base à de nombreuses persécutions contre les juifs. Elle était, parfois, relayée par des prêtres, et non des moindres, ce qui a amené le Saint-Siège à intervenir. Marc Saperstein relève ainsi que chaque fois que “des accusations de crime rituel étaient portées à l’attention des papes du Moyen-Âge, ils les désavouaient systématiquement, affirmant qu’elles étaient sans fondement et incompatibles avec la religion juive“. Enfin, en 1758, le pape Benoît XIV envoya un franciscain, Lorenzo Ganganelli afin d’enquêter en Pologne sur les accusations persistantes de crime rituel. Ganganelli publia un rapport démentant ces accusation, rapport dont l’historien juif précité, Cecil Roth, dit qu’il était “l’un des documents les plus remarquables de largesse d’esprit et d’humanité, de toute l’histoire de l’Eglise catholique, un document dont le peuple Juif chérira toujours la mémoire avec reconnaissance et affection“ (2 et 3)

David Dalin évoque encore, mais je ne développerai pas, l’affaire Dreyfus, et la position de Léon XIII, tout à fait favorable à Dreyfus.

Pourquoi ces développements ? On peut à tout le moins penser qu’ils viennent fortement atténuer l’idée selon laquelle l’Eglise catholique se caractériserait par son antijudaïsme (à tout le moins au niveau de celui qui détient le premier magistère) et que, par voie de conséquence, il ne faut pas chercher dans une prétendue tradition antisémite ou antijudaïque le ressort moral des actions de Pie XII. Venons-en, précisément, à Pie XII.

*

Un Pape ami des juifs. Pour asseoir leurs thèses, certains en sont venus à affirmer qu’enfant, l’un de ses professeurs, parvint à lui inculquer des opinions antisémites qui devaient lui rester… C’est notamment la thèse d’un auteur John Cornwell, qui écrivit un ouvrage à scandale, qui fit lourdement sensation, Le Pape d’Hitler , avant, nous le verrons, mais certains s’évertuent à l’ignorer, de se rétracter (4).

David Dalin fait ainsi état de la “Lettre de Munich”, de 1919, lettre dans laquelle Pie XII - alors Mgr Pacelli, archevêque et nonce apostolique (ambassadeur) à Munich - reprend le récit, par un autre évêque, de sa réception par les révolutionnaires qui avaient mis en place la République Soviétique de Bavière. Cornwell fait en effet une traduction trompeuse de la lettre, utilisant “le reste” (pour désigner les juifs présents) au lieu de “les premiers“, “bande” au lieu de “groupe” et, encore, “populace” au lieu de “groupe“.

A cet égard, il faut notamment mentionner le procédé utilisé par Cornwell, faisant figurer une photo de Pacelli quittant semble-t-il un rendez-vous avec Adolf Hitler, en couverture de son ouvrage. Or, il est établi que l’archevêque puis cardinal Pacelli, pas davantage que le pape, n’a jamais rencontré Adolf Hitler… et que la photo est tirée d’une visite que le nonce apostolique avait rendu à Hindenburg, en 1927. On appréciera le procédé.

Eugenio Pacelli fut encore l’ami de Guido Mendes, et fut ainsi le premier pape qui, dans sa jeunesse, ait participé à un repas de sabbat chez des juifs. Il fut surtout le rédacteur, pour Pie XI, de la célèbre encyclique Mit Brennender Sorge, condamnant en 1937 le nazisme notamment en ces termes (5) :

“Whoever exalts race, or the people, or the State, or a particular form of State, or the depositories of power, or any other fundamental value of the human community - however necessary and honorable be their function in worldly things - whoever raises these notions above their standard value and divinizes them to an idolatrous level, distorts and perverts an order of the world planned and created by God; he is far from the true faith in God and from the concept of life which that faith upholds.”

que je traduirais partiellement et rapidement par :

“Quiconque exalte la race, ou le peuple, ou l’Etat, ou une forme particulière d’Etat, ou les dépositaires du pouvoir, ou tout autre valeur fondamentale de la communauté humaine - quelque nécessaire et honorable soit leur fonction dans les choses du monde - quiconque élève des notions au-dessus de leur valeur normal et les divinise jusqu’à un statut d’idôlatrie, perturbe et pervertit un ordre du monde prévu et créé par Dieu; il est loin de la vraie foi en Dieu et de la conception de la vie que la foi célèbre.”

La première initiative du Saint-Siège vis-à-vis du nouveau régime d’Hitler est une défense des Juifs

Secrétaire d’Etat (6), le Cardinal Pacelli envoya, le 4 avril 1933, une lettre au nonce à Berlin lui demandant d’avertir le régime hitlérien de ne pas persécuter les juifs. Voici un premier accroc à la thèse selon laquelle Pie XII ne se serait jamais élevé contre ces persécutions. Comme le souligne Dalin, cette lettre intervient dix jours après la loi d’habilitation, qui donnait les pleins pouvoirs à Hitler. Le Père Lieber, qui fut l’assistant du Cardinal Pacelli souligne qu’il est pour le moins “significatif que la première initiative du Saint-Siège vis-à-vis du gouvernement de Berlin concerne les juifs“.

Notons enfin que, lorsque Mussolini reçut Hitler, Pie XI et le cardinal Pacelli refusèrent d’être présent dans Rome en même temps que lui et quittèrent la ville pour Castel Gandolfo.

*

In burning words. A lui seul, un document mérite une attention toute particulière. Seulement évoqué parmi d’autres par David Dalin, il me paraît toutefois emblématique, en ce qu’il met à mal (pour le moins) la thèse d’un antisémitisme de Pie XII, celle de son silence, celle de son inaction, celle d’une ignorance du monde à l’égard de ces actions. Grâce à l’aide d’un camarade abonné, j’ai pu retrouver le texte d’un article écrit le 13 mars 1940 par le correspondant au Vatican du New York Times.

Cet article est relatif à une rencontre intervenue ce jour entre Von Ribbentrop et Pie XII. Dalin raconte que Ribbentrop fustigea l’attitude du Saint-Siège, qui se mettait du côté des Alliés, ce à quoi Pie XII réplique en lisant une liste d’atrocités commises par les allemands.

L’existence de cette entrevue est attestée par ce document d’archive du New York Times (cliquez sur l’image), qui mentionne :

“It was also learned today for the first time that the Pontiff, in the burning words he spoke to Herr Von Ribbentropp, about religious persecution, also came to the defense of the Jews in Germany and Poland”

Le 13 mars 1940, alors que, pour prendre un exemple, la France n’est pas encore envahie, le Pape intervient pour la défense des juifs ! Quelle autre autorité, quelle autre “institution”, quels représentants de quelle autre religion, quel autre chef d’Etat est-il dont intervenu de la sorte ?

Et l’on ne peut pas prétendre que le monde ignorait la position du Saint-Siège : un tel article est encore surmonté d’un titre, en lettres capitales “LES DROITS DES JUIFS DEFENDUS” !

*

Il condamne le racisme, et soutient les juifs, dès sa première encyclique. On ne peut, de nouveau, que se montrer perplexe devant les accusations de silence (et encore ne mentionnerai-je pas les cas plus connus des messages de Noël 1941 et 1942) lorsque l’on constate que la première encyclique de Pie XII avait pour objet de condamner le racisme, et spécialement l’antisémitisme, et mentionnait expressément les juifs, dans des circonstances dans lesquelles une telle mention était dépourvue d’ambiguïté.

Une encyclique condamnant le racisme, et larguée au-dessus de l’Allemagne en 88.000 exemplaires

Dans cette encyclique, le Pape Pie XII condamne ainsi clairement le racisme. Il souligne l’unité du genre humain.

“La première de ces pernicieuses erreurs, aujourd’hui largement répandue, est l’oubli de cette loi de solidarité humaine et de charité, dictée et imposée aussi bien par la communauté d’origine et par l’égalité de la nature raisonnable chez tous les hommes, à quelque peuple qu’ils appartiennent, que par le sacrifice de rédemption offert par Jésus-Christ sur l’autel de la Croix à son Père céleste en faveur de l’humanité pécheresse.”

Il cite plus loin Saint Paul pour rappeler :

“Au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars dans le monde que l’esprit, l’enseignement et l’œuvre de l’Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l’apôtre des nations: ” Revêtez-vous de l’homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l’image de celui qui l’a créé; en lui il n’y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre: mais le Christ est tout et il est en tous ” (Col., III, 10-11.) “

Voudrait-on en discuter l’interprétation qu’il faudrait encore ne pas oublier le fait que le new York Times, le 28 octobre 1939, présentait cette encyclique sous le titre : “Le pape condamner les dictateurs, le racisme et ceux qui violent les traités“… et encore le fait qu’un avion allié en largua 88 000 exemplaires au-dessus de l’Allemagne.

*

Concordat et excommunication. Des échanges que j’ai pu avoir sur le Net, il ressort que certains reprochent au Pape ce que je n’avais pas même imaginer que l’on puisse lui reprocher : avoir conclu un concordat avec le régime allemand, et ne pas avoir excommunier Hitler.

A l’égard du concordat, Dalin rappelle un premier point qui mérite d’être souligné. Le concordat a été signé sur l’invitation du régime nazi ce qui signifie d’une part que ce n’est pas à l’initiative du Saint-Siège et d’autre part qu’il fallait assumer les conséquences d’un refus. Or, pour rendre ces conséquences plus claires encore, “Hitler avait arrêté quatre-vingt-douze prêtres, perquisitionné les locaux de seize associations pour la jeunesse catholique, et fait fermer neuf publications catholiques, le tout en l’espace de trois semaines” (p. 99).

Il faut surtout souligner qu’un concordat n’est en aucun cas un traité d’amitié, ou une reconnaissance du régime. Pour le souligner, Dalin rappelle que Pie VII avait signé un concordat avec Napoléon, ce qui ne l’empêcha d’en être un critique virulent… au point que Napoléon finit par l’enlever et le séquestrer.

De même, puisque l’on ne peut refaire l’Histoire, Dalin éclaire par un retour sur le passé, le grief sur l’absence d’excommunication. Il souligne en effet que l’excommunication a très fréquemment eu un effet contraire à l’effet escompté. Ainsi lorsque Jean XXI excommunia Louis IV de Bavièe, à une époque où le prestige de la papauté était encore supérieur, celui-ci marcha sur Rome, se couronna lui-même, et fit élire un antipape. Lorsque le pape excommunia Elisabeth I d’Angleterre, il s’ensuivit une séparation définitive de l’Eglise anglicane, et l’exécution de centaines de catholiques. Lorsque le pape excommunia Napoléon, cela n’aboutit qu’à le faire exiler… On sait maintenant que l’enlèvement était dans les projets d’Hitler, de sorte qu’il était plutôt lucide de prendre en compte cette issue possible. Et Marcus Melchior, ancien Grand Rabbin du Danemark affirme que “c’est une erreur de penser que Pie XII aurait pu avoir une quelconque influence sur le cerveau d’un fou“.

La première erreur de l’historien est évidemment l’anachronisme. On peut estimer moralement confortable, en 2008, d’envisager une excommunication, d’autant plus que notre époque se satisfait pleinement des condamnations morales aussi rapidement oubliées que formatées. Il fallait à l’époque envisager les conséquences de ses actes, y compris la possibilité de déclencher de plus graves persécutions, voire que le Pape soit réduit à l’inaction.

*

Les juifs sauvés par Pie XII. Il y a encore plus notable. Il ressort en effet des travaux cités par David Dalin que Pie XII a non seulement protesté mais a encore donné des instructions pour que les juifs soient protégés, et lui-même fourni son aide. Car, si Pie XII ne s’est pas lancé dans des actions publiques irréfléchies à l’encontre de Hitler, il s’est exprimé énergiquement et directement dès lors qu’il pensait que sa parole pouvait être efficace, ec qui était spécialement le cas en Hongrie, Roumanie et Slovaquie.

le rôle de Pie XII "a été déterminant pour sauver au minimum 700 000, si ce n’est 860 000 juifs, d’une mort certain eaux mains des nazis"

Selon Pinchas Lapide, historien et théologien juif, le rôle de Pie XII “a été déterminant pour sauver au minimum 700 000, si ce n’est 860 000 juifs, d’une mort certain eaux mains des nazis“ (7).

Michael Tagliacozzo, rescapé de la Shoah ayant été lui-même caché au Vatican, établit que les protestations et actions de Pie XII ont permis de sauver 80% des juifs de Rome. Sir William Gilbert, juif également (8), répond, à la question de savoir si “Pie XII serait directement intervenu, “personnellement ou par des représentants”, pour sauver des centaines de milliers de juifs (…) :

Oui [...] Des centaines de milliers de juifs [ont été ] sauvés par l’Eglise catholique, sous la conduite et avec le soutien du pape Pie XII [...] A mon avis, cette estimation est absolument exacte”

Il faut encore, pour mieux comprendre l’attitude du Saint-Siège, revenir à un fait particulier : lorsque les nazis raflèrent les juifs dans Rome, le Saint-Siège prit favorablement acte du fait qu’ils avaient respecté les lieux, disséminés dans Rome, sous statut d’extraterritorialité. Quiconque lit ceci pourrait être légitimement effaré de voir quelle préoccupation était celle du Vatican. Ce serait négliger le fait que des milliers de juifs étaient cachés précisément dans ces bâtiments, de sorte qu’il était essentiel d’en garantir le respect, actuel et futur.

C’est ainsi que les historiens cités mentionnent qu’il n’existait pas un bâtiment pontifical dans lequel des juifs ne soient protégés. D’après Michael Tagliacozzo, 477 juifs furent recueillis au Vatican même, “4238 autres trouvèrent refuge dans les nombreux monastères et couvents de Rome“. 3.000 autres furent cachés dans la résidence d’été du Pape, à Castel Gandolfo. (9).

David Dalin évoque encore les nombreux exemples d’intellectuels juifs sauvés par Pie XII, lorsque le régime italien édicta ses lois anti-juives. Il mentionne plusieurs cas d’intellectuels rejetés des Universités italiennes et auxquels le Vatican offrit un emploi universitaire, façon aussi de contester radicalement et ostensiblement la politique anti-juive de Mussolini.

Il apparaît également que Pie XII a transmis des instructions personnelles directes pour qu’il soit venu en aide aux juifs. David Dalin mentionne ainsi la découverte récente de deux lettres d’octobre et novembre 1940, rapportée dans un article du Telegraph, Hitler’s Pope” tried to hel Jews, say documents. Dans la première lettre, le Pape donne instruction à Mgr Palatucci de donner des fonds pour aider les “juifs internés“. La seconde lettre à Palatucci contient un chèque de 10.000 lires pour leur venir en aide. William Doino, qui fait référence sur Pie XII explique :

“Given the dangers then existing and the reluctance of the Church to put such matters in writing, these letters are remarkable. They establish beyond question that Pius XII took a direct, personal interest in helping Jews [and] did so very early on in the war.

“Numerous authors have maintained that there is no credible written evidence that Pius XII himself ever gave direct orders to assist persecuted Jews. Now, we have that evidence.”

“Au vu des dangers existant alors et à la réticence de l’Eglise à évoquer ces sujets par écrit, ces lettres sont eremarquables. Elles établissent au-delà de tout doute que Pie XII prit une part directe et personnelle dans l’assistance aux Juifs, et le fit très tôt dans la guerre.

“De nombreux auteurs ont soutenu qu’il n’y avait aucune preuve écrite crédible que Pie XII lui-même avait donné des ordres directs pour aider les juifs persécutés. Maintenant, nous avons cette preuve.”

David Dalin rapporte également les interventions directes du Pape, ou de Mgr Roncalli, délégué apostolique du Saint-Siège à Istanbul et futur Jean XXIII, pour sauver les juifs de Roumanie, mentionnant ses contacts directs avec le Grand Rabbin de Palestine, Isaac Herzog, pour discuter du sort des  55.000 juifs de Transnistrie. Dalin, citant Pinchas Lapide ou Theodore Lavi, dont les travaux sont des plus clairs sur l’intervention du Vatican, mentionne la lettre que le Grand Rabbin Herzog lui adressa, le 28 février 1944, pour lui exprimer sa gratitude pour :

“les mesures énergiques que vous avez prises et prendrez encore afin de sauver notre malheureux peuple. En cela, vous suivez la tradition, si profondément humaine, du Saint-Siège, et l’inclination des nobles sentiments de votre propre cœur”

La gratitude du Grand Rabbin de Roumanie, le sauvetage de de 25% des juifs slovaques

David Dalin mentionne encore la lettre du Grand Rabbin de Roumanie, Alexandre Safran, en date du 7 avril 1944 (10) :

“En cette période cruelle, c’est, plus que jamais, avec une respectueuse gratitude, que nos pensées se tournent vers ce qui a été accompli, par le Souverain Pontife, pour les juifs en général, et, par votre Excellence, pour les juifs de Roumanie et de Transnistrie.

Dans les heures les plus difficiles que nous, les juifs de Roumanie, ayons traversées, l’aide généreuse du Saint-Siège, apportée par l’intermédiaire de votre honorable personne fut décisive et salutaire.”

En ce qui concerne la Slovaquie, on citera seulement “l’éminent savant juif français Léon Poliakov :

C’est à la pression exercée par le Vatican sur Mgr Tiso, chef de l’Etat fantoche slovaque, que l’on doit attribuer l’arrêt des déportations de juifs en Slovaquie, l’été 1942, et, par conséquence, la survie de près de 25% des juifs slovaques” (11).

En résumé, le rôle joué par Pie XII fut essentiel pour la survie d’enivron vingt mille juifs slovaques

Au demeurant, l’article cité, de Léon Poliakov mérite d’être consulté. Il relève notamment l’aide personnelle apportée par Pie XII pour payer la “rançon” exigée des juifs de Rome par les nazis et poursuit ainsi :

“and this direct aid, accorded to the persecuted Jews by the Pope in his position as Bishop of Rome, was only the symbolic expression of an activity that spread throughout Europe, encouraging and stimulating the efforts of Catholic churches in almost every country. There is no doubt that secret instructions went out from the Vatican urging the national churches to intervene in favor of the Jews by every possible means. (…) No statistics will ever tell us how many lives were saved by the Church; in any cas, it is certain that a great many of the jewish survivors of the Nazi occupation benefit from its aid at some moment in their odyssey”.

*

*      *

L’Eglise a un magistère moral spécifique, et le monde ne s’y trompe pas. Porter le message du Christ est insuffisant, encore faut-il le vivre. Il est donc légitime que l’on fasse preuve à son endroit d’une exigence particulière, aussi “humaine, trop humaine“, soit-elle.

Pour autant, lorsque l’on prend connaissance des faits établis, des témoignages, émanant de victimes mêmes de la Shoah, et de documents tels que l’article du New York Times, on nepeut que rester interdit face aux procès faits au Pape, et à l’Eglise dans sa globalité. Une fois encore, quelles institutions, quels pays, quelles diplomaties peuvent faire état d’autant de protestations contre les persécutions des juifs ? Et quelles institutions, quels pays, quelles diplomaties ont ainsi caché des juifs, ou contribué activement à leur protection ?

Il paraît ainsi évident que le débat autour de l’attitude de Pie XII durant la seconde guerre mondiale n’est que partiellement un débat historique. C’est un débat politique, social et religieux, dans lequel Pie XII fait l’objet d’une véritable instrumentalisation. Grâce à l’ouverture des archives du Vatican, et à supposer que les travaux favorables à Pie XII fassent l’objet d’une même mise en avant que ceux qui l’attaquent - bien qu’une défense soit toujours moins excitante qu’une attaque - les années à venir devraient voir d’autres revirements comme celui de John Corwell, l’auteur du Pape d’Hitler, et l’un des pires contempteurs de Pie XII. A l’occasion de la sortie d’un nouveau livre, John Corwell a ainsi admis que son ouvrage manquait d’équilibre, et déclaré :

“I would now argue in the light of the debates and evidence following ‘Hitler’s Pope’, that Pius XII had so little scope of action that it is impossible to judge the motives for his silence during the war, while Rome was under the heel of Mussolini and later occupied by the Germans’”

“Je dirais maintenant, à la lumière des débats et des preuves qui ont suivi la publication de “Hitler’s Pope, que Pie XII avait une si faible capacité d’action qu’il est impossible de juger les motivations de son silence durant la guerre, alors que Rome était sous la botte de Mussolini et plus tard occupé par les allemands”

On soulignera toutefois que ce qui lui est impossible ne doit toutefois pas rebuter les lecteurs soucieux de vérité, à la lumière notamment de ce que rapporte notamment David Dalin. Quant à ses partisans, ils se rassureront en constatant que Cornwell reste en forme… Après Pie XII, son dernier livre était cette fois une attaque en règle contre Jean-Paul II.

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Notes

  1. je cite, là, Dalin
  2. Roth, The ritual murder libel and the jews, p. 26
  3. notons que ceux qui seraient portés à dénier la portée de ce rapport se trouveront en compagnie de catholiques schismatiques déviants qui la dénient tout autant afin de propager encore de nos jours de telles accusations
  4. l’esprit de l’ouvrage est admirablement retranscrit par la critique qui figure sur la fiche Amazon, pour le vanter : “He meticulously builds his case for the painful conclusion that “Pacelli’s failure to respond to the enormity of the Holocaust was more than a personal failure, it was a failure of the papal office itself and the prevailing culture of Catholicism.” La cible n’est pas spécialement Pie XII. Le but n’est pas particulièrement la vérité historique. La cible finale, c’est l’Eglise.
  5. que je reprends en anglais, faute d’en disposer en français sur le site du Vatican
  6. ie Ministre des Affaire Etrangères
  7. Pinchas Lapide, Last three popes and the Jews, Souvenir P, 1967
  8. pardonnez mon insistance mais cela souligne qu’ils n’ont pas un intérêt spécifique à défendre l’Eglise catholique
  9. Voir également son témoignage donné à l’agence Zenit, que je n’ai retrouvée en format lisible qu’ici
  10. citée dans Lichten, “A question of judgement : Pius XII and the Jews”, p.130 et consultable en ligne sur le site de la Jewish Virtual Library
  11. Poliakov (Léon), The Vatican and the Jewish Question, Commentary, novembre 1950.


Billet déposé le 29 septembre 2008 à 14:40 par Koz