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Les deux visages de Pacelli: Courageux comme pape, trop prudent comme secrétaire d’Etat, S. Magister
12/10/2008

Article un peu technique, mais équilibré et très utile en ce qu’il clarifie et remet les choses en perspective historique et dans leur contexte propre. (Menahem Macina).

Texte repris du site de Un écho d’Israël. http://www.un-echo-israel.net/spip.php?article6874


ROMA, le 23 septembre 2008 – Jeudi dernier, Benoît XVI recevait les représentants de la fondation juive, Pave the Way, réunis à Rome pour une conférence sur Pie XII. Le pape a exprimé un jugement très positif sur la figure et l’œuvre d’Eugenio Pacelli, en particulier sur ce qu’il a fait "pour sauver les juifs persécutés par les régimes nazi et fasciste". C’était la première fois, depuis qu’il est pape, que Joseph Ratzinger s’exprimait, de manière aussi directe, sur son grand et controversé prédécesseur. Il en reparlera le 9 octobre prochain, au cours de la messe qu’il célébrera pour le cinquantième anniversaire de sa mort [1]. Le discours de Benoît XVI a d’autant plus frappé, que son jugement sur l’œuvre de Pie XII coïncide avec celui – tout aussi positif – exprimé par les juifs de la Fondation Pave the Way.

Par ailleurs, Andrea Riccardi, professeur d’histoire de l’Eglise et fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, publie, ces jours-ci, un livre, lui aussi très positif, sur ce qu’a fait Pie XII pour aider les juifs persécutés. Le volume de 424 pages, édité par Laterza, est intitulé : L’inverno più lungo. 1943-44 : Pio XII, gli ebrei e i nazisti a Roma [L’hiver le plus long. 1943-44 : Pie XII, les juifs et les nazis à Rome].


* * *


Néanmoins, ce même jeudi 18 septembre, alors que Benoît XVI parlait de Pie XII en termes élogieux, un article de La Civiltà Cattolica dressait un portrait bien plus nuancé du même Pacelli – à l’époque secrétaire d’état de Pie XI.

La Civiltà Cattolica n’est pas une revue quelconque. Ses statuts imposent que tous ses articles soient relus, ligne par ligne, par la secrétairerie d’Etat du Vatican avant d’être publiés. Un contrôle encore plus strict depuis que le cardinal Tarcisio Bertone est devenu secrétaire d’Etat.

Le fait que l’auteur de l’article, l’historien jésuite Giovanni Sale, attribue au Pacelli de 1938 – l’année où les lois raciales antijuives ont été promulguées en Italie – une prudence diplomatique "aujourd’hui embarrassante à justifier", a produit une certaine émotion. Sale s’exprime en ces termes précis dans un passage de sa reconstitution :

« Aujourd’hui, il paraît embarrassant pour un historien catholique de justifier avec des catégories morales ou religieuses cette façon de penser et d’agir, surtout après les ouvertures du Concile Vatican II en la matière. »

L’article de La Civiltà Cattolica ne critique pas directement le secrétaire d’Etat Pacelli, mais il montre que la prudence des diplomates du Vatican, à l’époque, dans leur réaction aux lois raciales, prête le flanc à des critiques légitimes et n’a même pas produit les fruits espérés. A l’inverse, l’article met en évidence la volonté de Pie XI de prendre plus énergiquement la défense des juifs et de condamner plus sévèrement les lois raciales. Pie XI s’est néanmoins retrouvé doublement bâillonné. Ses paroles et ses écrits les plus incisifs n’ont jamais été rendus publics, d’une part, parce que la censure du régime fasciste interdisait à la presse catholique italienne de publier les discours du pape contre le racisme, d’autre part, à cause de la prudence de la secrétairerie d’Etat, qui empêchait L’Osservatore Romano lui-même – le journal du Saint-Siège – de publier les textes du pape, considérés comme trop imprudents.

Pour le prouver, Sale a retrouvé de nombreux documents dans les archives du Vatican comme dans celles de La Civiltà Cattolica. Par exemple, d’après une note inédite de Mgr Domenico Tardini, à l’époque proche collaborateur du secrétaire d’état Pacelli, il s’avère que Pie XI fut très mécontent que la note sévère de protestation contre les lois raciales, qu’il avait adressée au roi d’Italie Victor-Emmanuel III, et la réponse de ce dernier n’aient pas été publiées dans L’Osservatore Romano du 15 novembre 1938. A la place des deux documents figurait un article plat qui ne disait rien ou presque. Quelques jours plus tard, le pape ne réussissait pas non plus à faire publier dans L’Osservatore Romano un texte qu’il avait dicté pour faire réentendre le fond de sa protestation. Dans les deux cas, la publication des textes du pape dans le journal du Saint-Siège fut bloquée par Pacelli.

A l’occasion du soixante-dixième anniversaire des lois antijuives de 1938, Sale a prévu de publier dans La Civiltà Cattolica d’autres articles sur ce geste et d’autres des autorités du Vatican pendant cette période. Mais voici les principaux extraits de l’article publié dans le dernier numéro de cette revue qui fait autorité, daté du 20 septembre 2008 :

 

Les premières mesures antijuives
et la Déclaration du Grand Conseil Fasciste

par Giovanni Sale S.I.


[...] On dit parfois que la législation antijuive adoptée par l’Italie à partir de septembre 1938 était plus douce, peut-être plus humaine, que celles d’autres pays totalitaires. C’est un mythe auquel il faut mettre fin. Au contraire, certaines mesures étaient, au moment où elles ont été prises par le gouvernement fasciste, plus sévères et persécutrices que celles qui étaient en vigueur en Allemagne nazie. Par exemple, il n’y avait pas alors, en Allemagne, de texte sur l’expulsion généralisée des juifs étrangers ; de plus, l’expulsion totale des élèves juifs des écoles publiques fut décidée par le gouvernement de Berlin deux mois après être entrée en vigueur en Italie, et elle fut exécutée de manière graduelle.

[...]

La législation antisémite, notamment dans le domaine scolaire, fut accueillie par la majorité des italiens, en particulier par les catholiques, avec un vif regret et parfois avec colère ; beaucoup de lettres furent envoyées au Vatican par des individus, des groupes ou des associations (y compris non juives), qui invitaient les autorités ecclésiastiques, et en particulier le pape, à intervenir auprès du Duce pour défendre les "malheureux juifs".

[...]

Le lendemain de l’adoption du décret-loi sur l’école, le 6 septembre 1938, Pie XI prononça un discours mémorable contre le racisme et contre l’antisémitisme : c’était la première fois que cela arrivait de manière aussi explicite et directe. Malheureusement, il ne fut pas diffusé en Italie – en fait, le 5 août, le ministre Alfieri avait ordonné aux préfets d’interdire la publication des discours du pape contre le racisme dans les revues et journaux catholiques – ce qui aida beaucoup la cause raciste et donna l’impression que le pape, pour des motifs politiques, ne prenait pas position sur un sujet aussi grave. Une grande partie des intellectuels catholiques, parmi lesquels notamment Dossetti, en eurent connaissance par les revues catholiques françaises.

Un célèbre discours fut prononcé à Castel Gandolfo, où le pape se trouvait depuis quelque temps, devant un groupe de pèlerins belges dont beaucoup travaillaient dans le domaine des communications. Le texte intégral, publié par la Documentation Catholique, fut sténographié par l’un d’entre eux pendant que le pape parlait. Le quotidien du Vatican, L’Osservatore Romano, publia le texte en omettant la partie relative aux juifs, et la "chronique contemporaine" de La Civiltà Cattolica n’en fit pas mention. La revue catholique belge rapporte, de manière assez colorée, les propos du pape :

"Alors le pape n’a pu retenir son émotion… et c’est en pleurant qu’il a cité les passages de Paul qui montrent que nous sommes les descendants spirituels d’Abraham [...]. L’antisémitisme n’est pas compatible avec la sublime pensée et la réalité évoquée dans ce texte. L’antisémitisme est un mouvement odieux, avec lequel nous, chrétiens, ne devons rien avoir à faire [...]. Il n’est pas permis aux chrétiens de prendre part à l’antisémitisme. Nous reconnaissons que chacun a droit à l’autodéfense et peut faire le nécessaire pour sauvegarder ses intérêts légitimes. Mais l’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous sémites".

Ces mots, qui condamnaient l’antisémitisme, prononcés d’une voix émue par le pape, étaient forts et clairs.

La Secrétairerie d’Etat adopta sur ce sujet une attitude plutôt prudente, pensant pouvoir ainsi obtenir quelque chose de concret en faveur des juifs, en particulier ceux qui s’étaient convertis au catholicisme. Le père P. Tacchi Venturi, homme de confiance du pape auprès de Mussolini, fut chargé de traiter de la délicate question des juifs avec les autorités gouvernementales. Une note de la Secrétairerie d’Etat, en date du 8 septembre 1938, suggérait au jésuite d’attirer l’attention des autorités gouvernementales surtout sur les juifs baptisés et convertis au catholicisme :

"Ne serait-il pas juste – se demandait le rédacteur – que, indépendamment de l’origine, les juifs convertis qui ont contracté précédemment un mariage mixte, au sens de ce mot en droit canonique, […] soient considérés comme catholiques et non pas toujours et en tout cas comme juifs seulement parce que leurs parents l’étaient ?".

Autrement dit, on demandait au gouvernement fasciste d’utiliser comme critère de discrimination non pas les données biologico-raciales, mais les données religieuses, c’est-à-dire l’appartenance à une foi religieuse déterminée, en l’espèce : la foi juive.

Aujourd’hui, il paraît embarrassant pour un historien catholique de justifier avec des catégories morales ou religieuses cette façon de penser et d’agir, surtout après les ouvertures du Concile Vatican II en la matière. Mais la tâche de l’historien est de reconstruire l’événement historique, aussi objectivement que possible, en cherchant à comprendre la mentalité et la culture des personnes concernées, sans a priori à caractère idéologique. Selon la culture catholique de l’époque, même si tout le monde n’était pas d’accord avec ce principe, il semblait que le devoir de l’Eglise fût de protéger surtout ses fidèles, sans toutefois oublier le sens de la justice et de la charité dues à tout être humain.

A la lumière de ce principe on comprend mieux les interventions successives de l’autorité ecclésiastique dans ce domaine. On sait que l’activité du père Tacchi Venturi en faveur des juifs eut peu de succès, notamment parce que Mussolini était fermement décidé à réaliser sa politique raciale et que, dans ce domaine, il ne voulait pas rester derrière son allié allemand. Lors d’une audience, le 9 septembre, c’est-à-dire après les premiers décrets-lois antijuifs, le pape dit au jésuite, de manière explicite, de transmettre à Mussolini le message suivant :

« En tant qu’Italien, le Saint-Père regrette vivement de voir qu’on oublie toute une tradition de bon sens italien, pour ouvrir la porte ou la fenêtre à une vague d’antisémitisme allemand ».

L’avant-veille, 7 septembre, le père Tacchi Venturi avait communiqué au Duce que

"le Saint-Père, en raison de nouvelles et informations, hélas crédibles, craint beaucoup que cet aspect ou cette apparence d’antisémitisme, que prennent les dispositions prises en Italie contre les juifs, ne provoque, de la part des juifs du monde entier, des représailles [qui ne seront] peut-être pas indolores pour l’Italie". [...]


* * *

Le fait est que, à partir de la publication du "Manifeste de la race", les rapports entre le gouvernement italien et le Saint-Siège, ou plutôt entre Mussolini et Pie XI, se sont progressivement détériorés, au point que le Duce dit en privé que ce pape était une catastrophe pour l’Italie et pour l’Eglise. La presse internationale, de son côté, amplifia cet antagonisme de manière caricaturale, jusqu’à envisager que le pape abandonne la Ville Eternelle et l’Italie.

Le nonce à Paris, Mgr V. Valeri, écrivait à la secrétairerie d’Etat :

« A la suite du récent conflit d’idées, qui s’est produit entre les autorités du régime fasciste italien et le Saint-Siège à propos du racisme, certains organes de la presse française, qui a, en général, suivi de près l’épisode, ont été jusqu’à prévoir rien moins que la possibilité future d’un exil de la Papauté hors de Rome et, plus souvent, le choix d’un pontife non italien. »

Ce fait, rapporté même par le quotidien catholique parisien La Croix, donne la mesure de la gravité du conflit existant entre le Gouvernement fasciste et le Saint-Siège, du fait de la question raciale et de la législation antijuive, universellement condamnée par les catholiques.

Toutefois, par prudence, le Saint-Siège organisa son attaque contre la nouvelle législation discriminatoire sans se référer à des motifs relevant du domaine des idées, mais fondés sur le droit naturel, comme, par exemple, le droit de tout homme à ne pas subir une discrimination pour des raisons de race ou de religion, ce que Pie XI avait fait à plusieurs reprises. Il s’appuya sur son arsenal juridique, en particulier le droit canonique et le Concordat de 1929, pour défendre avant tout le droit des juifs catholiques, sans préjuger de celui des autres. Quel résultat a donné ce système ?

Bien peu de choses, même si le Saint-Siège espérait obtenir davantage. Grâce à l’action du père Tacchi Venturi, une circulaire du Ministère de l’Education Nationale, datée du 23 octobre 1938, autorisait les enfants de race juive qui étaient baptisés, à fréquenter les écoles privées catholiques, même reconnues officiellement.

On lit pourtant dans une Note du Vatican :

« Dans le cas de juifs non baptisés, le père Tacchi Venturi a indiqué que, d’après ses souvenirs, les écoles catholiques n’avaient pas l’habitude, dans le passé, d’admettre des élèves juifs, ou en tout cas non baptisés, pour d’évidentes raisons religieuses et morales. Il semblait d’autant plus souhaitable de respecter cette norme, qu’agir autrement pourrait donner l’impression d’une opposition à la politique du gouvernement. »

On obtint aussi, grâce à la médiation du jésuite, dont les bons offices agacèrent rapidement les autorités gouvernementales, que des enseignantes juives baptisées enseignent dans les institutions catholiques reconnues officiellement. Cette disposition avait déjà été concédée par le ministre Bottai pour les sœurs enseignantes d’origine juive. Déjà, cette mesure était considérée par les autorités fascistes comme une concession très spéciale, dans la mesure où elle portait atteinte au principe biologique qui était à la base de la législation.

Autre motif de frictions entre le gouvernement fasciste et le Saint-Siège : des déclarations que R. Farinacci, étant à Nuremberg à l’occasion du congrès annuel du parti nazi, fit au journal des SS, Das Schwarze Korps, et qui furent publiées le 15 mai, contre les fréquents discours de Pie XI en matière de racisme. [...] Le Vatican prit connaissance de l’interview avec un vif mécontentement ; Pie XI en fut personnellement frappé [...]. Le 21 septembre 1938 le cardinal secrétaire d’Etat remettait à l’ambassadeur d’Italie près le Saint-Siège une note protestant contre les propos irrespectueux et offensants tenus par Farinacci envers « l’auguste personne du Saint Père ».

Entre temps, arrivaient au Vatican des dizaines de demandes de juifs atteints par les dispositions gouvernementales, qui priaient le pape d’intervenir en leur faveur. La documentation vaticane disponible aujourd’hui montre que le Saint-Siège fit ce qu’il pouvait, intervenant souvent, par l’intermédiaire de son homme de confiance auprès du gouvernement, pour répondre aux besoins des juifs, en particulier ceux qui étaient baptisés. En effet, il faut rappeler que, surtout du point de vue humanitaire, ces derniers avaient le plus grand besoin de l’aide pontificale, parce qu’ils ne bénéficiaient pas de la protection de leur communauté d’origine, qui les avait rejetés, ni de l’aide apportée par les communautés juives internationales. L’âme de cette activité en faveur des juifs, désormais socialement écartés, fut le père Tacchi Venturi, qui malgré ses limites – au premier rang desquelles sa propension à comprendre et souvent à accepter les "raisons" du régime –, se dépensa avec beaucoup de générosité pour cette cause.


* * *

 

Après les mesures gouvernementales des 5 et 7 septembre, la deuxième étape sur le chemin de l’introduction en Italie d’une législation ouvertement discriminatoire à l’égard des citoyens juifs fut l’adoption par le Grand Conseil Fasciste, les 6 et 7 octobre 1938, des délibérations destinées à jeter les fondements de la législation antijuive à venir. […] Le Saint-Siège décida, pour le moment, de ne pas intervenir directement : on savait en effet qu’une intervention publique de sa part nuirait sûrement à la cause des juifs - et pas seulement à ceux qui étaient baptisés -, en plus d’exaspérer Mussolini, désormais tout à fait mal disposé envers le vieux pape. On décida donc d’attendre les dispositions législatives qui suivraient les Déclarations du Grand Conseil, afin de pouvoir intervenir concrètement pour obtenir, des autorités gouvernementales, des adoucissements à la législation antijuive, qui s’annonçait déjà comme dure et lourde.

Nous sommes persuadés qu’une intervention du Saint-Siège et du pape à ce moment-là contre les déclarations de l’organe suprême du fascisme aurait déclenché une lutte ouverte entre le régime et le Vatican, faisant ainsi le jeu de ceux qui, comme Farinacci, souhaitaient une sorte de règlement de comptes entre les deux institutions, pour montrer au monde "qui commande vraiment en Italie". Par ailleurs, nous savons que Mussolini était à cette époque déterminé à bloquer toute manœuvre du Vatican en faveur des juifs et à s’opposer avec force aux appels du pape : il fallait résoudre avec détermination le problème de la race, et plus précisément celui des juifs, comme son collègue nazi l’avait fait en Allemagne, sans se préoccuper de l’opposition des confessions chrétiennes, en particulier de l’Eglise catholique.

La prudence dont le Saint-Siège a fait preuve à cette époque a donc été déterminée par la volonté de sauver ce qui pouvait l’être et, en tout cas, de ne pas contribuer au durcissement de la législation antijuive en cours d’élaboration. A cela, il faut ajouter que la mentalité alors dominante dans une partie du monde chrétien, à propos des juifs, était marquée par un certain antisémitisme qui s’enracinait dans des vieilles – et récentes – oppositions à caractère religieux et politico-culturel. Nous pensons qu’il fut difficile pour beaucoup de renoncer à cette mentalité, pour passer directement de l’autre côté et voir dans le juif un "frère aîné" qu’il fallait aimer et, surtout à cette période délicate, aider.

Une seule question, celle des "mariages mixtes" [entre juifs et catholiques], fut soumise aux autorités gouvernementales, car ce sujet concernait directement le droit de l’Eglise et le Concordat : le Saint-Siège pouvait en effet intervenir sur cette question sans craindre d’irriter outre mesure les autorités. On fit remarquer que la disposition du Grand Conseil concernant ce sujet introduisait dans le système juridique italien un nouvel empêchement absolu à la célébration de mariages, portant ainsi atteinte à un droit de l’Eglise, en particulier celui d’accorder des dispenses pour différence de culte, quand cela lui paraissait absolument nécessaire au salut des âmes. Il fut donc demandé au législateur de ne pas interdire, de manière absolue et générale, la célébration de mariages mixtes, ou du moins de convenir avec l’autorité ecclésiastique d’une façon de les garder sous contrôle, grâce à une autorisation spéciale conjointe du gouvernement et du Saint-Siège.

En tout cas, il n’est pas vrai, contrairement à ce qui est parfois répété, que le Saint-Siège ait subi passivement la législation antijuive, ou qu’il ne soit intervenu que pour protéger les intérêts purement catholiques et confessionnels, notamment en ce qui concerne les mariages mixtes. Le Saint-Siège a cherché, certes avec discrétion, à préparer les esprits à la future bataille contre les nouvelles dispositions prises par le Régime. Un document du Vatican, rédigé juste après les déclarations du Grand Conseil, nous fournit des informations à cet égard sur les directives "secrètes" données par la Secrétairerie d’Etat. L’action du Saint-Siège, dit le document, devrait suivre une double direction :

« Action persuasive sur le Gouvernement. Il serait bon d’essayer, par l’intermédiaire de personnes adaptées et ayant les qualités adéquates, d’insister auprès de personnalités influentes du Régime – et pas seulement le chef du Gouvernement – pour leur faire comprendre les tristes conséquences d’une politique raciale exagérée qui ne se limite pas à des mesures visant à renforcer la lignée, mais conduit à l’excès du racisme avec des mesures qui portent atteinte à la justice et aux droits de l’Eglise […]. En outre, il faut faire comprendre que, en cas de désaccord avec le Saint-Siège, c’est le fascisme qui y perdrait le plus. »

L’autre direction concerne l’action sur le clergé. Il était surtout demandé d’envoyer à tous les métropolites, de manière confidentielle, des instructions spéciales à communiquer aux autres évêques

« pour qu’ils préviennent le clergé de n’envoyer aucune adhésion à la revue La Difesa della Razza [La défense de la race] »,

jugée dangereuse et non conforme à la doctrine de l’Eglise en la matière.

En particulier, il était recommandé à tout le clergé italien

« de ne perdre aucune occasion pour insister, bien entendu avec toute la prudence voulue, sur les dommages et les conséquences d’un nationalisme et d’un racisme exacerbés. Cela pourrait se faire dans des réunions spéciales du clergé, sans donner l’impression que l’on veut agir contre le Gouvernement […]. Cela semble particulièrement nécessaire aujourd’hui où la liberté de la presse n’existe plus et où les rares et faibles quotidiens catholiques sont obligés de publier certaines bêtises sur le racisme ».

Il fallait faire de même dans les grands séminaires, tout en prenant garde à ne pas violer la lettre de l’accord du 16 août signé par le Saint-Siège et le gouvernement fasciste.

Comme on l’a déjà dit, le Saint-Siège choisit, à ce moment-là, d’agir contre les nouvelles dispositions antijuives par des moyens discrets et en misant sur l’efficacité de sa "diplomatie intérieure". Un choix que beaucoup n’approuvaient pas, mais qui paraissait dans l’immédiat le seul possible et le plus efficace.

 

Sandro Magister

 

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Note d’upjf.org

[1] A cette date, le discours a été prononcé. Voir, sur notre site :  "Benoît XVI: La voix de Pie XII «s’est élevée en faveur des victimes». Texte et commentaire critique".

 

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Mis en ligne le 10 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org