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Shoah

F. Taubmann: Pourquoi béatifier? Pourquoi Pie XII? - et autres commentaires sur cette question
16/10/2008

A l’occasion du bref recadrage, qu’effectue la nouvelle présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, des relations entre Eglise et judaïsme, et des nuances qu’elles affectent selon qu’il s’agit de l’Eglise catholique, de l’Eglise orthodoxe et du Protestantisme, F. Taubmann effleure la pomme de discorde entre chrétiens et catholiques, que constitue la probabilité d’une béatification de Pie XII. Elle s’interroge avec courage à ce propos : "Comment faire abstraction à ce point de ce qu’il représente pour les Juifs ? Quel sens et quelle cohérence donner à des gages d’amitié si manifestes se conjuguant avec une décision officielle si blessante ?" Elle a raison et nous devons apprécier ces paroles. J’ai cru utile d’ajouter à cette réflexion la mise en garde récente de Richard Prasquier sur le même sujet. Le tout est assorti de notes que je crois utiles. (Menahem Macina).

15 octobre 2008


Texte repris du site Desinfos.com

Florence Taubmann (photo ajoutée par upjf.org)

Depuis 60 ans l’Eglise catholique a fait un énorme travail sur le plan éthique, spirituel et théologique dans sa relation aux Juifs et au Judaïsme. Sur le plan éthique, elle a mené à la fois une enquête historique et un examen de conscience pour désigner ce qui, dans l’antijudaïsme chrétien traditionnel, a pu conduire ou contribuer à cet antisémitisme racial né au 19ème siècle et qui a abouti au nazisme et à la Shoah.

Sur le plan spirituel, elle a fait une démarche de repentance et de véritable conversion, par la prière, la rencontre, l’écoute, le dialogue. La visite de Jean-Paul II à la synagogue de Rome, en 1986, sa venue en l’an 2000 à Jérusalem, sont et resteront des faits inoubliables. Enfin l’invitation du Grand Rabbin de Haïfa, le 6 octobre dernier, à s’adresser au Synode des Evêques réunis à Rome sur le thème de la Parole de Dieu [1], le soir même où avait lieu à Paris la remise du Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne au Père Patrick Desbois pour son immense travail sur l’extermination des Juifs en Ukraine, est un signe fort, un signe majeur. Et sur le plan théologique, le travail de reconnaissance et de connaissance du judaïsme, entrepris et poursuivi depuis le Concile Vatican II et le document Nostra Aetate, témoigne, s’il en était besoin, de la sincérité et de la profondeur de l’engagement de l’Eglise.

Cependant l’Eglise catholique est l’Eglise catholique, c’est-à-dire non seulement cette réalité spirituelle exprimée comme corps du Christ, mais également une institution, avec sa marche propre, sa cohérence, et un souci à la fois magistériel et pastoral : celui de faire unité autour d’une histoire sainte, d’un corps de doctrines, en tenant compte de la diversité des sensibilités théologiques, spirituelles et liturgiques des fidèles. On l’a vu il y a peu, à propos de la question de la liturgie du Vendredi Saint, qui a causé une grande émotion dans le monde juif. Pour l’histoire sainte, celle de la Bible se poursuit à travers celle de l’Eglise, avec notamment la nuée des témoins béatifiés et sanctifiés au cours des siècles. Outre que ce type de démarche et son processus sont très difficiles à suivre pour les Juifs et les Protestants, il n’est pas toujours aisé de comprendre le choix des personnes donnant lieu à de telles distinctions. Le cas du Pape Pie XII est certainement complexe et la recherche historique doit permettre de nuancer ou d’infirmer les jugements radicaux portés sur son pontificat pendant la Seconde Guerre mondiale, à la lumière de son engagement personnel dans le sauvetage de nombreux Juifs à Rome et dans l’ensemble du monde catholique.

Mais quand même. Comment faire abstraction à ce point de ce qu’il représente pour les Juifs ? Quel sens et quelle cohérence donner à des gages d’amitié si manifestes se conjuguant avec une décision officielle si blessante ?

Dans l’émotion que cela suscite, il est essentiel de rappeler deux choses : l’unité catholique ne signifie pas l’uniformité, et les consciences catholiques peuvent aimer leur Eglise sans approuver forcément toutes ses décisions. Enfin, le Christianisme ne se confond pas avec le Catholicisme romain, même s’il est majoritaire en France. Le monde protestant entretient depuis longtemps des relations d’amitié et de travail avec le monde juif, les Eglises orthodoxes sont également en chemin. L’un comme les autres doivent davantage faire entendre leurs voix, non pas dans un esprit de compétition, qui n’aurait aucun sens dans l’Amitié judéo-chrétienne, mais pour enrichir les travaux théologiques et les réflexions éthiques et spirituelles entre Juifs et Chrétiens.

Lors de la cérémonie du Prix de l’Amitié judéo-chrétienne au Collège des Bernardins, le Grand Rabbin Gilles Bernheim a ouvert devant nous un questionnement d’une telle ampleur et d’une telle importance sur l’identité et la vocation de l’Eglise qu’il faudra vraiment l’apport de tous les Chrétiens pour commencer à y répondre, aidés par leurs amis juifs, et encouragés par le souffle de l’Esprit de Dieu.

 

© Florence Taubmann

Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.
[Texte aimablement signalé par Pierre Roux, membre de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.]

 

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Ajout de la Rédaction d’upjf.org

 

Je crois utile de signaler cette brève du site du CRIF, en date du 13 octobre

 

Interrogé par 20 minutes, le président du CRIF, Richard Prasquier est revenu sur l’homélie prononcée par Benoît XVI jeudi 9 octobre au cours de laquelle le Pape a souhaité que le processus de béatification de Pie XII se poursuive, tout en justifiant le silence de son prédécesseur face à la Shoah.

 «La béatification du pape Pie XII, en dehors d’un consensus d’historiens indépendants, risquerait de porter un coup dur aux relations de confiance qui se sont établies entre l’Eglise catholique et le monde juif» [2],

a déclaré Richard Prasquier en ajoutant :

«Il est certain que le pape a pu faciliter le sauvetage de certains juifs de Rome, mais la communauté juive dans son ensemble reste marquée par le fait qu’il ne s’est jamais exprimé avec force sur la monstruosité qu’a été l’extermination des juifs [3], et que, même après la guerre, il n’a pas trouvé les paroles nécessaires pour s’en indigner à la mesure de l’événement.» [4].

A ce sujet, le président du CRIF précise que

« l’attitude du Vatican au cours de la Shoah est un sujet qui revient aux historiens, qui n’ont pas pu, jusqu’à maintenant, obtenir un accès à l’ensemble de la documentation nécessaire » sur la position de Pie XII. [5].

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Notes de la Rédaction d’upjf.org

 

[1] Il s’agit du G.R. Shear-Yashuv, voir : "Une première : Un rabbin prendra la parole au cours d’un Synode".

[2] Ce propos rejoint ceux du Grand Rabbin de Haïfa – qui ont fait choc, voire scandale (propos traduits et cités d’après "Israeli rabbi opposes beatification of Nazi-era pope" :

« Nous nous opposons à la béatification de Pie XII. Nous ne pouvons oublier son silence sur l’Holocauste… Il ne devrait pas être considéré comme un modèle ni être béatifié, parce qu’il n’a pas protesté contre l’Holocauste. Il n’a pas parlé parce qu’il avait peur, ou pour d’autres raisons qui lui étaient propres. » ; voir : "Un rabbin dénonce le silence de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale".

A quoi ont répondu les deux plus hautes personnalités de l’Eglise catholique : le cardinal Bertone, secrétaire d’Etat du Vatican, d’abord, voir "Selon le cardinal Bertone: Pie XII pas «antisémite», mais «prudent»" ; puis le pape lui-même, dans son homélie pour le cinquantième anniversaire de la mort de Pie XII, voir : "Benoît XVI: La voix de Pie XII «s’est élevée en faveur des victimes». Texte et commentaire critique". 

[3] Rappelons, à ce propos, que l’argument majeur opposé à ce que les défenseurs de Pie XII appellent son "prétendu silence", est la déportation de tous les juifs de Hollande, suite à la protestation publique des évêques de ce pays contre leur déportation. Il s’est même créé autour de cet événement - dont les circonstances sont d’ailleurs plus complexes que le résumé simpliste qu’on en donne généralement - une véritable "légende dorée", érigée en fait historique par le journaliste italien Andrea Tornielli, correspondant au Vatican de Il Giornale di Milano, dans son livre, Pio XII. Papa degli ebrei (Pius XII, le pape des juifs), majoritairement consacré à laver l’honneur du pape défunt. Au cours d’un entretien de Radio Vatican avec l’auteur, celui-ci affirmait (texte extrait de l’article cité ci-dessus :

« En 1942, le pape était sur le point de publier un document très dur contre les Nazis, contre Hitler, contre la persécution des Juifs, mais il a été profondément affecté par ce qui s’est produit en Hollande. Dans ce pays, suite à la protestation des évêques, les persécutions contre les juifs ont empiré.

La preuve de l’existence de ce document repose sur beaucoup de témoins, tels la soeur Pasqualina Lehnert, la soeur Konrada Grabmeier, le Père Robert Leiber, et également le cardinal français Eugène Tisserant.

Ces témoins ont révélé que le pape avait écrit ce document et qu’il avait décidé de le brûler lui-même dans la cuisine, restant jusqu’à ce qu’il ait été complètement détruit. Sa détresse à propos du cas hollandais était si profonde qu’il avait préféré le brûler [le document] plutôt que de causer davantage de dommage aux Juifs. »


D’où mon commentaire (op. cit.) :

« Dur à croire quand on connaît le soin méticuleux que met le Vatican à conserver tout document susceptible de servir, un jour, à la défense et à l’illustration des actes de l’Eglise et de ses souverains pontifes. Il est difficile de ne pas sourire à l’évocation du spectacle de ce pape qui, faute sans doute de disposer d’un broyeur de documents, ou d’allumettes, fut contraint d’effectuer cet autodafé dans la cuisine (et la cuisinière) de sa gouvernante, sœur Pasqualina (qui est d’ailleurs à l’origine de ce récit ! Qui peut faire de l’histoire avec cela ? »

[4] Voir : M. Macina, "Safran-Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne", article paru dans Sens, revue publiée par l’Amitié judéo-chrétienne de France, Chapitre 2. « Le troublant silence papal de l’après-guerre à propos des Juifs ».

 

[5] Rappelons que la Commission mixte d’historiens catholiques et Juifs, chargée, en 2000, d’étudier l’attitude de l’Eglise à l’égard des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, avait fini par interrompre ses travaux, suite au refus du Vatican de produire un certain nombre de documents. Voir le dossier, constitué par mes soins : "Commission d’experts chargée d’analyser les actes du S.S. durant la 2de Guerre mondiale : dossier de la controverse".

 

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Mis en ligne le 15 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org