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Shoah

Pie XII, les Juifs et les Catholiques, Abbé A.-R. Arbez
23/10/2008

Je sais gré à l’abbé Arbez d’avoir rappelé la grande figure de Gerhart Riegner, que j’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer longuement, à deux reprises, vers la fin des années 1990. Cela m’a donné l’occasion de jeter à nouveau un coup d’oeil sur son ouvrage [1], qui fourmille de renseignements précieux sur l’action et l’inaction de beaucoup à l’égard des juifs durant la Shoah, mais aussi sur de nombreux autres sujets, y compris celui qui m’est cher, comme on le sait: les relations entre l’Eglise et les Juifs. J’en ai profité pour en donner la référence. (Menahem Macina)

23/12/08

 

Beaucoup d’agitation, ces derniers temps, autour du thème, « Pie XII est-il canonisable ? ». Des réactions contradictoires interfèrent de part et d’autre autour d’un personnage public controversé. Avec les inévitables débats passionnels ravivant inutilement les souffrances inguérissables de la Shoah.

Qu’est-ce qu’une canonisation ? Tout baptisé étant potentiellement susceptible d’être présenté comme modèle de vie chrétienne, (sans pour autant être parfait à tous points de vue), pourquoi pas Eugenio Pacelli, pape de son état ? C’est à l’Eglise d’en décider après examen sans complaisance d’un dossier ardu.

Que dire, sinon que Pie XII a certainement vécu son ministère pontifical avec sincérité, selon les critères qui étaient ceux de sa foi, dans ces temps de tragédie. Il n’était certainement pas admirateur d’Hitler, comme des incompétents l’ont écrit. (Espérons que l’ouverture totale des archives fera définitivement la lumière sur ces points litigieux).

Jour après jour, le rouleau compresseur nazi broyait des millions de vies humaines et semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Seuls remparts de la démocratie et de la liberté dans cette Europe malade de la guerre, les Alliés - et le pape -  qui tardaient à faire une déclaration commune susceptible d’alerter les opinions sur le traitement monstrueux infligé aux juifs.

Une de mes connaissances, Gerhart Riegner, (z"l) [1] ancien secrétaire général du congrès juif mondial à Genève, fut un témoin privilégié de cette époque horrible où rien ne semblait pouvoir stopper l’industrie de la mort. La mission sanitaire suisse du Docteur Bucher aussitôt revenue du front de l’est, début 1942, rendait alors publique la constatation qu’elle avait pu faire des atrocités nazies. Une conférence médicale à Berne dénonçait sans détours l’extermination systématique des juifs de l’est.

Car l’option du Führer s’annonçait ouvertement : rendre l’Europe "judenrei" [pure de juifs]. Devant l’accélération des déportations massives des juifs de l’est, des démarches furent entreprises par des relais du congrès juif mondial qui alertèrent le pape par l’intermédiaire des nonces dès mars 1942.

En août 1942, le Dr Riegner faisait parvenir au Vatican un télégramme explicite avertissant le Saint-Siège de la « solution finale » en cours d’exécution.

Fin 1942, les Alliés firent une déclaration dénonçant l’extermination des juifs, mais ils ne bombardèrent pas les lignes de chemin de fer, qui continuèrent d’acheminer les trains de la mort à Auschwitz durant encore 3 ans, avec 15 000 victimes quotidiennes !

Le pape Pie XII fit un discours radiodiffusé pour Noël 1942, dans lequel il dénonçait des mauvais traitements massifs sur des êtres sans défense, mais il ne prononçait pas le mot « juif ». Le 2 juin de l’année suivante, le pape reprit textuellement le même message en s’adressant aux cardinaux réunis à Rome.

Avec le décalage culturel, ce discours nous semble aujourd’hui singulièrement insuffisant : il est vrai qu’à l’inverse, de nos jours, les médias étant omniprésents, nous sommes constamment bombardés de déclarations dénonçant toutes sortes d’atteintes aux droits de l’homme, cela en devient, hélas, banal.

En 1942, seule la radio transmettait ce genre d’événement avec parcimonie et solennité, chaque mot était pesé, tout prenait une résonance considérable. La déclaration pontificale, plombée de prudence, n’utilisait même pas le terme "nazi". N’ayant aucun recul, Pie XII a-t-il été piégé par le fait qu’il y avait, d’une part les nazis, mais d’autre part les bolcheviks, et que, selon ses propres termes, il ne pouvait parler des uns sans mentionner les autres ? Le fait est que la pratique de l’Eglise d’alors en matière de communication n’a rien à voir avec nos critères contemporains.

Le fait de parler ou de ne pas parler est en soi sujet à caution. Lorsque les évêques hollandais haussèrent le ton devant les nazis, une terrible rafle déporta aussitôt tous les religieux et religieuses catholiques d’origine juive.

On a aussi souvent montré du doigt la carence de l’Eglise catholique allemande, qui n’a jamais dénoncé la législation antijuive mise en place dans le Reich depuis l’accession (démocratique !) d’Hitler au pouvoir. Or, l’Eglise catholique était minoritaire en Allemagne, pays de la Réforme, le luthéranisme étant largement majoritaire. Et les pasteurs, à l’exception des courants confessants de Bonhoeffer et Niemoeller, étaient pratiquement tous pro-nazis.

Ce n’est qu’en 1943 que, devant l’ampleur du désastre, le pape commença à demander discrètement aux institutions catholiques d’accueillir les juifs persécutés par les nazis. Beaucoup furent sauvés, surtout en 1944 et 1945, mais il était vraiment tard.

On pourrait ainsi aligner à perte de vue des arguments contradictoires, sans aboutir à une conclusion globale satisfaisante.

 

Finalement, semble-t-il, l’éclairage qui donne la mesure de tous ces atermoiements catholiques ou protestants des années 40, que ce soit en Allemagne, au Vatican ou ailleurs, c’est que l’on était encore, à l’époque, dans une autre galaxie spirituelle : celle des relations, viciées par des siècles d’antijudaïsme chrétien, explicite ou diffus. Après tant et tant de pogroms, de spoliations et de massacres, d’accusations de meurtres rituels et d’empoisonnements des puits, pouvait-on attendre des états-majors chrétiens un autre discours que, à la rigueur, celui d’une soudaine compassion humanitaire ? La pseudo-théologie de la substitution et du déicide avait fait son oeuvre mortifère sur des générations de consciences chrétiennes, anesthésiées quant aux origines de leur foi et matraquées par des littératures malsaines, tels les Protocoles des Sages de Sion et les ouvrages nauséeux d’un Drumont. Il n’empêche que d’innombrables actes de sauvetage héroïques de juifs traqués, furent accomplis par des chrétiens éclairés, un peu partout en Europe occupée.

La thématique de la fraternité judéo-chrétienne dans l’Alliance ne viendra qu’après la guerre, Seelisberg en 1947, Nostra Aetate 4, en 1965. Cette prise de conscience théologique provoqua une reconfiguration à 160° des paramètres de cette relation vitale, qui a déjà fait un chemin considérable avec Jean-Paul II, et qui continue avec Benoît XVI.

Pourtant fondée sur la même bible hébraïque, la fraternité judéo-chrétienne était effectivement désactivée depuis le IIe siècle de notre ère, et les deux branches du même tronc hébraïque s’étaient tragiquement éloignées l’une de l’autre, avec les conséquences que l’on sait.

On ne peut réécrire ni l’histoire passée, ni l’histoire récente. Mais, avec lucidité et détermination, on peut poursuivre une nouvelle dynamique dans l’esprit d’un Jean XXIII, d’un Jean Paul II, et de tant d’acteurs chrétiens et juifs du rapprochement fraternel.

En son temps, Pie XII chercha comment tenir courageusement le gouvernail d’une barque de Pierre, secouée par des vents violents. Comme tout homme, il a ses mérites et ses carences. Encore faudrait-il que son hypothétique canonisation ne prenne pas une dimension excessive face aux acquis et aux enjeux des relations judéo-chrétiennes en ce début du XXIe siècle, et qu’elle ne devienne pas, de ce fait, un obstacle de plus sur la voie exigeante d’une synergie spirituelle indispensable face aux défis d’un proche avenir.

 

© Abbé Alain René Arbez

Relations avec le judaïsme, Genève.

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Note de la Rédaction d’upjf.org


[1] Voir son ouvrage majeur, « Ne jamais désespérer ». Soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Cerf, Paris, 1998, 683 pages.

 

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Mis en ligne le 23 octobre 2008, par
M. Macina, sur le site upjf.org