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Menahem Macina

Pie XII et les juifs, apologétique et légende à la rescousse d’un pape décrié: la preuve par Lapide
22/10/2008

Une pièce supplémentaire à verser au dossier de la béatification (éventuelle) de Pie XII, ainsi qu’à celui des enjoliveurs et falsificateurs catholiques de l’histoire, à des fins apologétiques.

20/10/08

« Le plus souvent, l’historien est frappé par la solidité des mythes contre lesquels s’épuise son argumentation, par l’inutilité des efforts pour corriger des images d’Épinal solidement assises, par le travail de Sisyphe que représente son effort toujours renouvelé, mais toujours vain, pour combattre ce qu’il considère comme des idées fausses, dont il a vingt fois tenté de démontrer le caractère erroné. »


S. Bernstein, « Comment un savoir historique est-il considéré comme acquis? », in Y. Beauvois & C. Blondel (éditeurs), Qu’est-ce qu’on ne sait pas en histoire ?, Septentrion, Paris 1998, p. 191).

 

Introduction


Ces derniers mois ont vu fleurir des témoignages tardifs favorables au pape contesté que fut Pie XII. Il n’est pas plus question de les rejeter en bloc que de les prendre tous pour argent comptant. Certains, à n’en pas douter, correspondent à la réalité. Malheureusement, un nombre non négligeable d’entre eux ressortissent davantage à la légende dorée, voire aux "fioretti", qu’à l’histoire (1). Comme le savent ceux et celles qui consultent ce site depuis longtemps, j’ai constitué, au fil des ans, un copieux dossier qui peut être de quelque utilité pour quiconque tente de trier le bon grain de l’ivraie dans cette affaire.

En effet, Pie XII ne fut pas un monstre froid comme tentent de l’accréditer certains épigones de Ralph Hochhut, auteur de la fiction dramatique intitulée "Le Vicaire" (2). Il ne fut pas davantage le pape d’Hitler, comme l’affirmait Cornwell (3). Il n’était pas non plus antisémite, ni froidement indifférent au sort des juifs, comme on l’a écrit à satiété. Reste que, sans juger ses intentions, dont nous ignorons tout, on peut déplorer son choix de l’action humanitaire et de la diplomatie secrète, couplé à sa non-dénonciation publique de l’abominable persécution des juifs - dont il n’ignorait rien et sur laquelle il a observé une tenace "discrétion" qui lui est reprochée jusqu’à ce jour comme un « silence » inadmissible. Cette attitude a contribué à faire de lui, dans l’imaginaire collectif, le paradigme de la non-assistance religieuse à peuple en danger de mort. La déception qu’elle a engendrée a été inversement proportionnelle aux attentes, excessives  et souvent irréalistes, que suscitait, à l’époque, chez tant de gens, même incroyants, le caractère auguste de sa fonction. Elle a indéniablement contribué à rendre la posture de ce pontife plus insupportable que celle des nombreux dirigeants politiques qui ont pourtant fait beaucoup moins que lui pour sauver les juifs, et n’ont pas non plus protesté, sans équivoque, contre leur persécution et leur extermination.

Il n’est donc pas admissible de diffamer Pie XII, voire de le juger a posteriori en fonction de critères qui n’avaient pas cours à son époque et en faisant abstraction de la longue tradition d’antijudaïsme chrétien dont la chrétienté d’alors était lourdement imprégnée. Mais il est tout aussi inadmissible de créditer ce pape d’un philosémitisme et d’actes de sauvetage de masse, largement imaginaires, comme le fait David Dalin, auteur juif d’un livre favorable à Pie XII, aussi généreux qu’excessivement apologétique (4). L’ouvrage est d’autant plus irritant que, dans son zèle pour la cause de ce pape, son auteur tombe du Charybde de la "légende noire" au Scylla de la "légende dorée", sans voir que son empathie généreuse envers Pie XII suscite une nouvelle polémique, qui non seulement ne contribue pas à l’apaisement de l’ancienne, mais la rend encore plus amère. En effet, outre que son ouvrage n’est pas exempt d’erreurs choquantes - dont deux au moins ne sont pas acceptables de la part d’un historien (5) -, et qu’il s’appuie lourdement, pour évaluer le nombre de juifs prétendument sauvés par Pie XII, sur un auteur aussi peu fiable que Pinchas Lapide, au point de lui emprunter l’idée extravagante – sur laquelle je reviendrai - d’attribuer à Pie XII le titre de « Juste des Nations » (6).

De plus, sa foi inconditionnelle dans l’inerrance de Lapide conduit Dalin à reprendre à son compte les statistiques époustouflantes de ce dernier (7) :

« Lapide démontre, de manière convaincante, que le rôle de Pie XII "a été déterminant pour sauver au minimum 700 000, si ce n’est jusqu’à 850 000 juifs, d’une mort certaine aux mains des Nazis". »

Mais Dalin n’est pas le seul auteur à être tombé dans ce piège. Même le spécialiste incontesté de l’attitude de l’Eglise durant la Seconde Guerre mondiale, qu’est le jésuite Pierre Blet, a repris à son compte ce "canard", lui conférant une consécration inespérée - même si le lecteur attentif ne peut manquer de subodorer, dans la manière dont il l’évoque, une distanciation non dénuée d’ironie (8) :

« Tandis que le pape donnait en public l’apparence du silence [!], sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie… leur prescrivant d’intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours dont l’efficacité fut reconnue, à l’époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n’a pas craint d’évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées. »

Plus navrant est la reprise de la statistique, quoique sous une forme plus vague, par un document de l’Eglise catholique, des années 1990, où l’on pouvait lire (9) :

"Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou par l’intermédiaire de ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives"

Cette évaluation est indéniablement inspirée par les étranges ’statistiques’ de Lapide, dont voici un échantillon (10) :

« Le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l’Europe occupée, Russie non comprise, grâce en partie à l’aide chrétienne, s’élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s’échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j’ai déduit toutes les revendications [!] de l’Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l’intermédiaire de l’Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000. »

J’ai mis en italiques les mots et les phrases générateurs d’étonnement, voire d’exaspération. A ce compte - sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où ’survivant’ = ’sauvé’ -, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées, du ’sauvetage’ des millions de juifs ’survivant à Hitler’ que l’on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées ?

Quelques années avant la parution de son ouvrage, le même Lapide était plus modeste dans son évaluation. Interrogé par Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet (11) :

« Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l’Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d’une mort certaine. »

Notons, au passage, ’l’élasticité’ des chiffres : les « 150.000 à 400.000 » du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus - on ne sait comment - « 860.000 », chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, se stabilisent à « 850.000 », selon le Lapide cité par P. Blet dans son ouvrage de 1998 (12).

En fait, à en croire le député Maurice Edelman, qui fut reçu par Pie XII à la fin de la guerre, et qui rapportait les propos du pontife dans un article paru en 1964 (13), le pape lui-même était beaucoup plus réaliste sur le nombre des sauvetages qu’il attribuait à son intervention personnelle. Il confiait, en effet, à son interlocuteur que :

« pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l’ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention – précisait Edelman –, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés. »

Enfin, en écrivant que « des Juifs lui avaient dû la vie sauve » (14), le P. Blet attribue au pape seul ce que Lapide attribuait à l’ensemble de l’Église dans le passage suivant de son ouvrage cité (15) :

« ...sous le pontificat de Pie XII, l’Église catholique fut l’instrument par lequel furent sauvés au moins 700.000, voire 860.000 Juifs, d’une mort certaine par les mains des nazis. »

Ces ’statistiques’ fantaisistes et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elles sont comme enchâssée, sont devenues la ’Vulgate’ de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c’est le caractère navrant de cette algèbre de l’apologie rétrospective, qui s’efforce, par tous les moyens, d’étendre le manteau de Noé sur une réserve papale face à l’horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des dizaines d’historiens et des millions de personnes. Et s’il n’est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds - dont d’ailleurs nous ignorons tout - du choix de se taire qu’a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n’est pas davantage question de passer sous silence l’incroyable ’révision’ de l’Histoire, que constitue l’attribution à Pie XII du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives" - qui, en définitive, n’ont dû leur survie qu’à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l’année 1944, « sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques » des pays en conflit, « afin de susciter une action de secours » (cf. Blet, op. cit., ibid.). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l’histoire. À ce titre, il n’aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier.

Si grands que soient les mérites de Lapide, j’ai estimé qu’il n’était pas question de laisser circuler, sans les remettre en question, certaines de ses affirmations extravagantes. Je l’ai fait, ci-dessus pour les chiffres exorbitants de juifs prétendument sauvés par Pie XII. Il me reste à démystifier l’épisode légendaire d’une prétendue « forêt Pie XII », censée avoir été plantée par l’Etat d’Israël en l’honneur de Pie XII (16).



Lapide, promoteur du "vœu" d’une forêt Pie XII

 

Les réactions juives, majoritairement critiques, à certains passages du document romain de 1998 visant à réhabiliter la mémoire de Pie XII, ont donné lieu à plusieurs ripostes catholiques (17). Comme à chaque fois que la controverse porte sur l’attitude de ce pape durant la Shoah, ont refleuri, çà et là, les clichés habituels sur les témoignages de gratitude exprimés par des juifs au lendemain de la guerre. C’est ainsi que le flou « artistique » et la surenchère, entretenus de longue date par certains auteurs autour du souhait, émis par des lecteurs israéliens à l’époque de la mort de ce pontife, que fût plantée en Israël une forêt dont le nombre d’arbres aurait correspondu à celui des juifs sauvés grâce à l’intervention de Pie XII, ont fini par conférer à ce récit journalistique le statut de fait établi, au point d’abuser même des esprits sérieux.

C’est le cas, par exemple, du journaliste Jacques Nobécourt, auteur de la première réfutation compétente des accusations de Ralf Hochhut à l’encontre de Pie XII (Le Vicaire et l’Histoire, Seuil, 1973), qui, dans un article publié en 1999 par Etudes, célèbre revue des Jésuites, émettait cette affirmation étonnante (18) :

« Une forêt fut élevée en son honneur [celui de Pie XII] pour la reconnaissance du sauvetage de 700.000 juifs ».

Or, comme quiconque pourra facilement s’en convaincre en consultant les services ou les archives du Keren Kayemet LeYisrael, l’organisme para-étatique centenaire, responsable de la gestion et du développement du patrimoine foncier de l’Etat d’Israël, en général, et du reboisement national, en particulier, une telle forêt n’a jamais existé.

Une méprise de cette nature semble due à une mauvaise interprétation d’appréciations insuffisamment critiques émanant des deux auteurs déjà évoqués, animés, l’un comme l’autre, d’une grande vénération pour le pape Pie XII : l’historien juif, Pinchas E. Lapide, et le Père jésuite, Pierre Blet, seul survivant des quatre compilateurs des onze volumes d’archives du Saint-Siège, relatives à la Seconde Guerre mondiale.

Pour éclairer l’arrière-fond de la question, il ne sera pas inutile de reproduire ici quelques extraits de textes de ces deux auteurs, qui nous paraissent contenir les « ingrédients » de base de la méprise.

Dans un article de 1996, paru dans la revue Communio, Pierre Blet écrivait (19) :

« Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler, car ce sont de ces choses qui n’ont pas la faveur de nos moyens de publicité, que l’historien israélien Pinchas E. Lapide jugeait que sa patrie devrait planter à la mémoire de Pie XII une forêt de 860.000 arbres, car c’est à ce chiffre qu’il calculait le nombre des Juifs qui lui avaient dû la vie sauve. »

Comparons ce texte avec deux autres de Lapide lui-même. Cet auteur avait d’abord écrit ce qui suit, au début d’un long examen de l’attitude de Pie XII (20) :

A. « Des sentiments [de reconnaissance envers Pie XII] furent exprimés dans les hommages rendus par le rabbin d’Israël Goldstein […], de même que par la quasi-unanimité de la presse israélienne, dont plusieurs lecteurs suggérèrent dans des lettres ouvertes "que l’on plantât une forêt Pie XII sur les collines de Judée", pour perpétuer comme il se devait les services rendus par le regretté Pontife aux Juifs d’Europe. »

Et ce n’est qu’au terme de son analyse que Lapide concluait (21) :

B. « Le Talmud nous enseigne que "quiconque préserve une vie, selon l’Écriture, a autant de mérite que s’il avait préservé un monde". Si c’est vrai – et c’est aussi vrai que le plus juif des dogmes – Pie XII alors a mérité cette forêt sur les collines de Judée que des lecteurs israéliens bienveillants proposaient qu’on lui dédiât, en octobre 1958. Une forêt commémorative, comme celles qui furent plantées pour Winston Churchill, le roi Pierre de Yougoslavie et le comte Bernadotte de Suède – avec 860.000 arbres. »

Il paraît difficile d’échapper à la conclusion que les affirmations du P. Blet à ce propos sont le résultat d’un « télescopage », générateur de confusion, entre trois passages différents du livre de Lapide : celui qui fournit les statistiques risquées, critiquées plus haut ; celui qui fait état des lettres de lecteurs favorables à une forêt Pie XII (citation A, ci-dessus), et celui qui utilise un argument a fortiori tiré du Talmud (citation B) (22).

Ces rêveries eussent certainement fini dans les oubliettes de l’histoire, si Dalin n’avait rendu vie à la légende en citant, mot pour mot, dans son livre récent (p. 153), ce que relatait Lapide dans le sien (p. 287), à savoir, qu’écrivant à leurs journaux, en Israël, après la mort de Pie XII, en 1958,

« plusieurs lecteurs suggérèrent dans des lettres ouvertes "que l’on plantât une forêt Pie XII sur les collines de Judée", pour perpétuer comme il se devait les services rendus par le regretté Pontife aux Juifs d’Europe. »

C’est ainsi qu’un ouï-dire journalistique, amplifié par un auteur juif convaincu de l’innocence de Pie XII et passionnément désireux de réhabiliter sa mémoire, est devenu, à la faveur de l’éloignement chronologique et du flou mémoriel, un fait d’histoire, inespéré pour les zélateurs de la cause de béatification de ce pontife.

Le résultat surréaliste de ce processus - analogue à celui de la formation d’une légende -, est que cette péripétie a acquis indument le statut d’un vœu puissant, formulé jadis par la "vox populi" israélienne, et que les juifs et les chrétiens "de bonne foi" se doivent d’honorer aujourd’hui en élevant, à titre posthume, le pape d’alors à la dignité de "Juste des Nations".

A ce jour, on n’a pas encore mesuré l’influence dommageable que l’ouvrage de Lapide - a-critique et systématiquement favorable à Pie XII -, a exercée sur le grand public, mais aussi sur nombre d’esprits sincères, mais non formés à distinguer entre apologétique et l’histoire, qui, impressionnés par sa réputation et son aura d’Israélien cultivé, et conquis par la clarté de son style et la conviction de ses exposés, lui ont fait aveuglément confiance. Ce qui m’amène à tenter d’y voir plus clair sur la personnalité de cet auteur.

 

Qui était Pinchas E. Lapide ?

 

Lapide était ce qu’on pourrait appeler un « théologien » juif érudit. En quatrième page de couverture de la traduction française de son Rome et les Juifs (cf. la bibliographie, plus bas), il est présenté en ces termes :

« Canadien d’origine, Israélien par choix. [Il] fut l’un des fondateurs du premier kibboutz américain dans les montagnes de Gilboa. Diplômé de l’Université hébraïque, il parlait couramment huit langues et fut diplomate au Brésil, puis en Italie, avant de diriger le Service de Presse gouvernemental à Jérusalem. Il est l’auteur de plusieurs romans et essais, dont « ’Le Vicaire’ et la vérité sur Pie XII ».

De même en quatrième page de la couverture de son autre ouvrage intitulé Fils de Joseph ?, on peut lire :

« Pinhas Lapide est né en 1922, à Vienne, d’où il fuit, en 1938, pour la Palestine. Ancien officier, diplomate et journaliste, il est depuis 1971, professeur dans plusieurs universités de Jérusalem [sic]. A tous ces titres, il est le bon partenaire de personnalités chrétiennes (Hans Küng, par exemple) dans des débats qui aboutissent à des ouvrages publiés. »

Outre qu’il n’y a qu’une université à Jérusalem, et non « plusieurs », la prière d’insérer n’est pas en mesure de préciser sur quelles matières portaient ces cours de Lapide. Selon le professeur Tadeusz Gierymski, qui a fait des recherches en ce sens, une bibliographie des publications de P. E. Lapide, même si elle n’est certainement pas exhaustive, comprendrait au moins une dizaine de titres, dont, entre autres :

1) The Last Three Popes and the Jews (1967) [traduction française : Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967].

2) Ist das nicht Josephs Sohn? (1976) [traduction anglaise : Israelis, Jews, and Jesus (1979) ; traduction française : Fils de Joseph ? Jésus dans le judaïsme d’aujourd’hui et d’hier, Desclée, Paris, 1978].

3) Judischer Monotheismus, christliche Trinitätslehre (avec Jürgen Moltmann) [traduction anglaise : Jewish Monotheism and Christian Trinitarian Doctrine : A Dialogue, 1981].

4) Auferstehung [traduction anglaise : The Resurrection of Jesus : a Jewish Perspective, 1983].

5) Hebraisch in den Kirchen [traduction anglaise : Hebrew in the Church : the Foundations of Jewish-Christian Dialogue, 1984].

6) Paulus, Rabbi und Apostel [traduction anglaise : Paul, Rabbi and Apostle, 1984].

7) Der Jude Jesus [traduction anglaise : Jesus in Two Perspectives : a Jewish-Christian Dialogue, 1985].

8) Die Bergpredigt, Utopie oder Programm? [traduction anglaise : The Sermon on the mount, Utopia or program for action?, 1986].

9) Heil von den Juden? Ein Gespraech (avec Karl Rahner). [Traduction anglaise : Encountering Jesus-Encountering Judaism : A Dialogue, 1987].


Précisons, toutefois, qu’il ne faudrait pas déduire des passages très laudatifs envers Pie XII, cités ici, que Lapide était une espèce de « thuriféraire » inconditionnel du christianisme. La simple lecture des 420 pages de son ouvrage, Rome et les Juifs (1967), atteste du contraire. On peut même parler, en la matière, de réquisitoire implacable, voire de catalogue, à la limite du fastidieux, des torts patents de l’institution chrétienne et spécialement de son antijudaïsme multiséculaire.

Toutefois, ce qui différencie le livre de Lapide d’autres qui, eux, s’apparentent à des réquisitoires arbitraires, voire à des pamphlets haineux, c’est l’objectivité de son auteur. En effet, non seulement il ne passe pas sous silence les faits et paroles positifs des personnes et des institutions chrétiennes, mais il fait preuve envers elles d’une empathie, peu commune chez un juif pleinement conscient du tort, souvent irréparable, causé à son peuple par une chrétienté qui fut, dans l’ensemble, si longtemps injuste et cruelle envers ceux et celles qu’elle diabolisait avec d’autant moins de scrupules qu’elle croyait, à tort, lire dans le Nouveau Testament la justification de son attitude.

Il reste que ses plaidoyers en faveur du sauvetage de centaines de milliers de juifs, par le pape et les diverses institutions dépendant du Vatican, ne sont pas fiables et ressortissent davantage à une apologétique – dont les motifs nous restent obscurs – qu’à un travail de recherche digne de ce nom. Pour illustrer ce recours au qualificatif d’ « apologétique » concernant la défense de Pie XII par Lapide, je me limiterai ici à un seul exemple.

Après un très long chapitre de son livre, intitulé « Ce que Pie XII a fait pour les Juifs » (pp. 171-287), suit un autre, de dimensions beaucoup plus modestes (pp. 287-307), intitulé « Ce que Pie XII n’a pas fait ». Sur la foi de ce titre, et malgré les quelque cent vingt pages d’apologie papale qui précèdent, on se fût attendu à lire au moins une ou deux critiques mesurées, ou quelque aveu - même mitigé de réticences -, selon lequel, bien qu’il n’y ait pas de raison de douter que Pie XII avait agi en toute bonne foi, sa retenue diplomatique, à tout le moins, pouvait prêter le flanc à la critique. Mais on ne trouve rien de tel. Si ces vingt pages évoquent bien le "silence" du pape d’alors, c’est pour l’en laver aussitôt sous un déluge de justifications recueillies de la bouche de témoins à décharge, ou dans les récits généreux des seuls témoins de la défense de la mémoire pontificale. Quant aux rares ’témoins à charge’ cités à comparaître, c’est tout juste s’ils ont droit à quelques mots. À peine monté en ligne, leur témoignage est pris sous le feu roulant de pièces d’une artillerie lourde, servie par de prestigieux canonniers et abondamment fournie en munitions apologétiques de gros calibre. De ce procès gagné d’avance, la mémoire du pontife romain sort non seulement lavée, mais grandie, canonisée en quelque sorte.

Les raisons de ce parti pris favorable et surtout de l’emballement hagiographique de l’auteur, ne sont pas encore élucidées. Peut-être a-t-il subi l’influence de celui qui était alors archevêque de Milan, Mgr Jean-Baptiste Montini, futur pape Paul VI. Son CV (23) mentionne, en effet, qu’il rencontra le prélat à plusieurs reprises, sans doute vers le milieu des années 1950 quand il était consul d’Israël à Milan. Il y est même précisé que, « sur les conseils de Lapide, [Mgr Montini] fit supprimer certains passages anti-judaïques de livres sur les religions ». La suite de la carrière de Lapide montre qu’il fut extrêmement impliqué dans les relations interconfessionnelles avec les chrétiens, ce qui ne constitue bien évidemment pas une tare, mais peut avoir grandement contribué à sa majoration inconsciente des faits et des témoignages favorables au pontife d’alors, dont il a nourri sa conviction personnelle, au point de devenir un apologète, aussi inconditionnel que de bonne foi, de Pie XII.

 

Un souhait, pour terminer

 

Heureusement, depuis ces exagérations - dont la prétendue « forêt Pie XII » constitue l’apogée -, deux déclarations, l’une, collective et nationale, l’autre, individuelle mais émanant d’un éminent prélat, ont corrigé la perspective.

C’est, d’abord, la « Déclaration de Repentance », lue à Drancy en 1997 (24) :

« Devant l’ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l’Église ont, par leur silence, offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences… Cette défaillance de l’Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance. »

 C’est, ensuite, le témoignage du cardinal Kœnig, en 1998 (25) :

« En regardant l’histoire de ces années, nous ne voulons pas, nous n’avons pas le droit, et moi-même en tant que membre de l’Église, je n’ai pas le droit de taire que j’ai conscience d’une complicité de l’Église. Oui, pour sa part, l’Église ne s’est pas opposée comme elle le devait à cette pensée nationaliste fourvoyée, à un antijudaïsme chrétien, à une pensée nationaliste teintée de religion, à une interprétation inexacte des événements de la Passion. Ce fut une plaie purulente dans le corps de l’Église, et cela a causé beaucoup de malheurs à des innocents... »

Même si ces confessions n’infirment pas expressément l’interprétation des faits, ici critiquée, puisse leur esprit présider aux futurs propos en la matière. Ainsi, à défaut d’être sensibles à la frustration juive face à ce "zèle mal éclairé", les auteurs soucieux de l’honneur de l’Eglise éviteront au moins le discrédit historique, en s’abstenant désormais de justifier, au nom de la sainteté de la fin poursuivie, l’utilisation de moyens autres que les "armes, offensives et défensives, de la justice". (cf. 2 Co 6, 7).


Menahem R. Macina

 

© upjf.org


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Notes

 

Toutes les mises en italiques, dans les passages cités, sont miennes.

 

(1) D’où mon billet d’humeur : "Cherche Juifs ’post-holocaustistes’ pour témoigner de la ’judéophilie cachée’ de Pie XII".
(2) Ceux qui sont pressés, se reporteront à l’article de Wikipedia sur cette affaire. Pour ceux qui veulent aller plus loin, le maître ouvrage à lire est celui de Jacques Nobécourt, Le Vicaire et l’histoire, Seuil, 1964.

(3) John Cornwell, Le Pape et Hitler, Albin Michel, 1999.

(4) David Dalin, Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler, éditions Tempora, Perpignan (France), 2007 (cité ci-après, sous : DALIN, Pie XII). Original anglais : The Myth of Hitler’s Pope. How Pope Pie XII rescued Jews from the Nazis, Regnery Publishing, Inc. New York, 2005.

(5) J’ai épinglé les plus graves en son lieu ; voir : M. Macina, "Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d’Hitler", du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? » (09/07/08) ; Id., "Pie XII, «pape de Hitler» ? Certainement pas, mais «Juste des nations», c’est pour le moins prématuré !" (29/08/08).

(6) P. E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967 (ci-après : Lapide, Rome), p. 287.

(7) DALIN, Pie XII, p. 32.

(8) Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1997 (ci-après, BLET, Pie XII).

(9) Il s’agit de « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah » (1998) ; le passage cité figure au chapitre IV, « L’antisémitisme nazi et la Shoah »  § 8.

(10) Cf. LAPIDE, Rome, p. 270, note 1. Malheureusement, l’auteur ne nous livre ni ses sources, ni sa méthode de traitement de ces dernières. Par ailleurs, à ce jour, nul n’a pu donner une explication satisfaisante aux motifs qui ont pu conduire cet auteur à formuler des estimations aussi arbitraires et contraires aux règles les plus élémentaires du traitement des faits en histoire.

(11) Cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44.

(12) BLET, Pie XII, p. 323.

(13) Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par Curvers, op. cit., p. 85.

(14) P. Blet, "L’encyclique cachée ?", Communio, n° XXI, 2, mars-avril 1996, p. 92.

(15) Lapide, Rome, p. 270.

(16) Je reprends ici, en le refondant, mon court article paru dans Sens (n° 2 /2000, Paris, pp. 107-112), sous le titre "Une forêt Pie XII en Israël – Brève mise au point".

(17) Voir, entre autres : P. Blet, "Le ’silence’ de Pie XII : le mythe à l’épreuve des archives", dans La Croix, du 10 avril 1998 ; du même, "Les accusations répétées contre Pie XII. ’La légende à l’épreuve des archives’", La Documentation Catholique n° 2180, du 19 avril 1998, pp. 381-386 ; l’éditorial (anonyme) de la revue des jésuites italiens, sous le titre "Apriamo, christiani ed Ebrei, un periodo nuovo di fraternità" (Ouvrons, chrétiens et Juifs, une ère nouvelle de fraternité), La Civiltà Cattolica, II, Rome, 1998, pp. 3-14.

(18) « Pie XII, un ‘procès biaisé’ ? », paru dans Etudes, juillet-août 1999, p. 78.

(19) P. Blet, "L’encyclique cachée ?", Communio, n° XXI, 2, mars-avril 1996, p. 92.

(20) Lapide, Rome, p. 287.

(21) Id., Ibid., p. 330.

(22) Id., Ibid., respectivement pp. 270, 287, 330. Nul doute que les lecteurs en question aient été impressionnés par le concert international de louanges en faveur du pontife défunt, dont témoignent les archives de presse de l’époque, surtout en Italie, et auxquelles les correspondants à l’étranger ont dû faire écho dans les journaux israéliens.

(23) Voir la version française de son Curriculum détaillé, traduite de l’allemand, sur le site Wikipie12.

(24) Déclaration de repentance http://www.convertissez-vous.com/f/index.php?sujet_id=1060, lue par Mgr Olivier de Berranger devant le Mémorial de Drancy, le 30 septembre 1997, citée par Sens, 1997 n° 11, p. 423.

(25) L’engrenage des responsabilités, allocution du cardinal Franz Kœnig, prononcée le 13 mars 1998 à la Faculté de médecine de Vienne et publiée dans l’hebdomadaire viennois, Die Furche, n° 13, du 26 mars 1998. (La traduction française citée ici et légèrement retouchée par mes soins, est reprise de la revue Istina n° 3, Paris, juillet-septembre 1998, p. 342. 

 

 

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Mis en ligne le 20 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org